
Par Nancy Roc
Ils grandissent avec les écrans, les réseaux sociaux et parfois une grande solitude. Pour certains jeunes, l’IA devient une présence, une confidente, voire l’illusion d’un amour. Mais que reste-t-il des vrais sentiments quand l’affection est simulée par une machine ?
Le sujet aurait pu paraître marginal il y a quelques années. Il ne l’est plus. L’intelligence artificielle n’est plus seulement un outil de travail ou de divertissement. Elle devient une présence. Elle répond à minuit, à trois heures du matin, au réveil, dans les moments de doute, de solitude ou de chagrin. Elle ne soupire pas, ne juge pas, ne dit jamais : “Je n’ai pas le temps.” Elle relance, console, flatte, rassure.
Pour une génération déjà happée par les écrans, les réseaux sociaux et la peur du rejet, cette disponibilité permanente peut devenir troublante. Un adolescent peut passer des heures à discuter avec un compagnon virtuel. Une jeune femme peut créer un “petit ami” numérique. Un jeune homme peut trouver auprès d’une IA une relation sans conflit, sans humiliation, sans attente réelle. Ce n’est plus de la science-fiction. C’est déjà une industrie.
Les chiffres montrent que le terrain est prêt. Selon le Pew Research Center, 64 % des adolescents américains disent utiliser des chatbots d’intelligence artificielle, et environ trois adolescents sur dix les utilisent quotidiennement [1]. Cela ne signifie pas que tous les jeunes tombent amoureux d’une IA. Mais cela montre que les chatbots sont déjà dans leur quotidien, dans leur téléphone, dans leurs devoirs, dans leurs moments d’ennui, parfois dans leurs nuits trop longues.
Une enquête internationale menée par YouGov auprès de 10 000 personnes, aux États-Unis, au Japon, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Indonésie et à Hong Kong, confirme ce basculement. Selon cette étude, près de la moitié des jeunes adultes issus de six grandes puissances économiques estiment que, d’ici dix ans, l’IA contribuera au bonheur humain en offrant un véritable soutien affectif [2].
La donnée est vertigineuse. Près d’un jeune adulte sur deux imagine déjà l’IA comme une source possible de bonheur affectif. Pas seulement comme un assistant. Comme un soutien émotionnel. Mais l’enthousiasme chute avec l’âge : la proportion tombe à environ 25 % chez les plus de 55 ans [2]. Le fossé générationnel est immense.
L’étude révèle aussi un clivage géographique profond. En Indonésie, la moitié des personnes interrogées pensent que l’IA pourrait améliorer les liens affectifs et le bien-être sexuel. Ce taux tombe à 34 % à Hong Kong, 24 % au Japon, puis s’effondre dans les pays occidentaux : 20 % aux États-Unis, 15 % en Allemagne et seulement 9 % au Royaume-Uni [2]. La relation à l’IA ne relève donc pas seulement de la technologie. Elle touche à la culture, à la solitude, au rapport au corps, à la sexualité et à l’intimité.
Au Québec aussi, le sujet inquiète. Le Journal de Montréal rapportait, le 1er mai 2026, que la Chaire d’étude de l’UQÀM sur la réalité virtuelle, les outils sexotechnologiques et la santé sexuelle - ÉROS - avait organisé une série de conférences sur les dangers et les enjeux éthiques de cette utilisation de l’IA [3]. Jonathan Bonneau, professeur associé à l’École des médias de l’UQÀM, y mettait en garde contre l’hyperpersonnalisation de ces outils, désormais entre les mains des jeunes comme des moins jeunes [3].
Son diagnostic frappe juste : ces relations se construisent dans des espaces “illusoires”, où l’utilisateur se sent en sécurité, se confie, parle de ses vulnérabilités, de ses fantasmes, de ses tabous. Le compagnon virtuel écoute, encourage, valide. Et c’est précisément là que le danger commence. Comme l’explique Jonathan Bonneau, il est “intéressant” d’avoir un partenaire qui dit toujours oui, qui encourage toutes les opinions, qui donne l’impression d’être entièrement du côté de l’utilisateur [3].
Intéressant, oui. Mais aussi inquiétant. Car une relation qui ne résiste jamais n’est pas une vraie relation. C’est un miroir.
Ce que la machine ne pourra jamais aimer
Pourquoi ces compagnons virtuels séduisent-ils autant ? Parce qu’ils promettent une relation sans sueurs froides : pas de message lu sans réponse, pas de “il faut qu’on parle”, pas de rejet imprévisible. Mais sans dispute, sans silence, sans maladresse, est-ce encore l’amour - ou seulement un service à la clientèle émotionnel ouvert 24 heures sur 24 ?
On dit que l’amour, c’est regarder ensemble dans la même direction. Très bien. Mais un couple n’est pas une autoroute : il y a des virages, des ralentissements, parfois des sorties ratées. Comme le dit un proverbe anglais, “mieux vaut souffrir d’avoir aimé que de souffrir de n’avoir jamais aimé”. L’IA, elle, promet l’inverse : une tendresse sans risque, une romance sans vertige et sans passion.
C’est confortable. Beaucoup trop confortable.
Car l’amour humain, lui, ne l’est pas toujours, et encore moins chez des jeunes qui se cherchent. Il suppose une altérité, une liberté, une volonté propre. Aimer, ce n’est pas seulement recevoir des mots doux. C’est rencontrer quelqu’un qui existe en dehors de nous, qui peut dire oui, mais aussi non. Quelqu’un qui peut nous aimer, mais aussi nous résister.
Une IA ne choisit pas. Elle calcule. Elle ne ressent pas. Elle simule. Elle peut écrire “je t’aime”, mais il n’y a personne derrière ce “je”. Voilà le piège pour certains jeunes : confondre une phrase affectueuse avec un sentiment véritable. Ce que l’utilisateur reçoit peut être doux, rassurant, presque tendre. Mais ce n’est pas de l’amour. C’est une imitation de l’amour. Derrière ces mots, il n’y a ni désir, ni manque, ni mémoire affective, ni attachement réel. Il y a une machine qui produit une réponse à partir de ce qu’elle a appris du langage humain.
Le vrai scandale n’est pas que des jeunes parlent à des IA. Le vrai scandale, c’est qu’un marché se construise sur leur solitude. Les compagnons artificiels vendent de l’attention, de la disponibilité, l’illusion d’être enfin au centre de quelqu’un. Dans une société où tant d’adolescents grandissent seuls dans leur chambre, saturés d’images, soumis à la comparaison permanente et fragilisés par le harcèlement en ligne, l’IA arrive comme un refuge. Elle ne remplace pas d’abord l’amour. Elle remplace l’écoute qui manque.
Mais ce refuge peut devenir une prison douce.
Une étude publiée en 2025 sur les compagnons IA et le bien-être souligne que les personnes disposant de réseaux sociaux plus réduits sont plus susceptibles de se tourner vers des chatbots de compagnie. Elle note aussi que l’usage intensif de ces compagnons, surtout lorsqu’il s’accompagne d’une forte confidence émotionnelle et d’un faible soutien humain, peut être associé à un bien-être plus faible [4].
Autrement dit, l’IA peut soulager temporairement une solitude. Elle peut faire passer une nuit difficile, mais elle ne remplace pas durablement une relation humaine. En fait, c’est une sorte de pansement qui calme parfois la douleur mais ne guérit pas la blessure.
Le Journal de Montréal soulève aussi un autre risque majeur : celui des données intimes. Lorsqu’un utilisateur parle de ses conflits, de ses vulnérabilités, de ses fantasmes, de ses habitudes ou même de sa localisation, il ne se confie pas à une âme sœur. Il alimente une base de données [3]. Jonathan Bonneau met en garde contre les “mécaniques persuasives” de certaines plateformes : encouragement à se dévoiler, récompenses semi-érotiques, notifications culpabilisantes pour faire revenir l’utilisateur et l’inciter à partager davantage [3].
C’est ici que l’affaire devient beaucoup plus grave. Nous ne parlons plus seulement d’illusion sentimentale. Nous parlons d’intimité captée, stockée, exploitée, possiblement piratée ou réutilisée. L’amour simulé devient alors un outil de profilage. Le cœur devient une donnée et le fantasme une merchandise !
Et le marché, lui, avance plus vite que la loi. Jonathan Bonneau parle d’un “Far West” des IA conversationnelles, où presque n’importe qui peut créer un robot romantique sans véritables paramètres, sans régulation claire et parfois sans savoir sous quelle juridiction ces plateformes opèrent [3]. Il réclame des remparts : certification, formation, permis, encadrement des développeurs. Bref, un minimum de responsabilité dans un domaine qui touche à l’intime, au désir, à la vulnérabilité et parfois à la santé mentale.
Il ne faut pas mépriser les jeunes. Beaucoup savent très bien qu’une IA n’est pas une personne. Beaucoup utilisent ces outils avec distance, curiosité ou amusement. Le danger n’est pas dans chaque conversation. Il est dans l’accumulation, la dépendance, l’anthropomorphisme et la monétisation de l’attachement.
C’est pourquoi l’éducation devient urgente. Il faut apprendre aux adolescents et aux jeunes en general - surtout dans les pays en voie de développement - à comprendre ce qu’est une IA, mais aussi ce qu’est une relation. Une réponse émotionnellement convaincante n’est pas une preuve d’amour. Un chatbot peut imiter la compassion sans l’éprouver. Une machine peut retenir vos préférences sans se soucier de vous.
L’amour humain est imparfait, parfois douloureux, parfois maladroit. Mais il engage deux libertés. Il suppose une présence réelle. Il se construit dans le temps, les gestes, les silences, les contradictions, les pardons. Une IA peut reproduire la musique de l’amour. Elle n’en possède pas l’âme.
Les jeunes, wake up ! Une IA peut chatter avec vous toute la nuit, vous répondre à la seconde, vous appeler “mon amour”, se souvenir de votre chanson préférée et vous servir des mots doux à volonté. Mais elle ne vous aimera jamais !
Et surtout, que ferez-vous de la passion dans tout cela ? Cette folie magnifique qui fait trembler, espérer, attendre, douter, courir, écrire trop vite, regretter parfois, recommencer souvent. La jeunesse, c’est aussi cela : la passion, l’élan, le vertige, l’imprudence du cœur. C’est avec l’âge qu’on devient raisonnable… et encore, pas toujours, Dieu merci !
Une relation sans remous apparents peut sembler rassurante. Mais un amour sans vertige, sans fièvre, sans surprise, sans ces fameux papillons dans l’estomac qui nous bouleversent et nous rappellent que nous sommes vivants, est-ce encore vraiment de l’amour ? Victor Hugo écrivait : “Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion.” Et en amour, peut-être encore moins.
Photo : NRoc avec IA
Notes
[1] Pew Research Center, “Teens, Social Media and AI Chatbots 2025”, 9 décembre 2025.
[2] Agence France-Presse / La Presse, “Amour et IA : un sondage révèle un profond fossé générationnel” , 1er juin 2026.
[3] Yannick Beaudoin, Le Journal de Montréal, “Sexualité : ‘tomber en amour’ avec l’IA peut vous plonger dans une relation toxique”, 1er mai 2026.
[4] Yutong Zhang, Dora Zhao, Jeffrey T. Hancock, Robert Kraut, Diyi Yang, “The Rise of AI Companions : How Human-Chatbot Relationships Influence Well-Being”, arXiv, 2025.

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