Par Nancy Roc*
Soumis à AlterPresse le 9 février 2026
Première top model d’origine haïtienne aux États-Unis, elle a brisé le plafond de verre de la mode américaine à une époque où être femme, noire et étrangère relevait déjà de l’exploit. Découverte par hasard, propulsée par son talent et portée par une fierté identitaire jamais reniée. dans cet entretien- à l’occasion du centenaire du Mois de l’Histoire des Noirs- Jany Remponeau Tomba raconte à Nancy Roc, sa trajectoire pionnière, entre succès, discriminations feutrées et fidélité absolue à Haïti.
Figure fondatrice du mannequinat noir aux États-Unis, Jany Remponeau Tomba s’impose à la fin des années 1960 dans une industrie encore peu ouverte à la diversité. Son parcours débute à New York en 1969, à une époque où être femme, noire et étrangère constituait déjà un triple défi. Elle a 23 ans.
« Je n’avais aucune idée de ce que serait une carrière de mannequin », confie-t-elle.
Arrivée aux États-Unis avec sa famille, elle travaille alors comme assistante unique dans un cabinet médical et suit une formation professionnelle. Elle observe, presque amusée, ces jeunes femmes élégantes qui passent avec leurs portfolios. « Je me souviens m’être dit que leur travail devait être agréable : elles arrivaient quand elles voulaient, leur emploi du temps semblait libre. C’est là que la graine a été plantée, sans que je le sache. »
Le destin s’en mêle rapidement. Un photographe l’aborde dans la rue. Puis, dans un magasin, une éditrice de Glamour la remarque et l’invite à Condé Nast. « À partir de là, je n’ai rien eu à forcer. Je devais juste me présenter propre, confiante, sans me soucier du résultat. »
Être la seule Haïtienne dans un monde codé
Très vite, Jany Remponeau Tomba comprend qu’elle occupe une place à part dans l’univers du mannequinat new-yorkais. Lors des auditions - les fameux go-sees - elle réalise qu’elle est la seule Haïtienne dans un milieu majoritairement composé de mannequins afro-américaines.
Cette singularité ne la marginalise pas, elle la distingue. Le contexte historique joue en sa faveur. L’Amérique sort du mouvement Black Power, et Black is Beautiful redéfinit les normes esthétiques. Les marques commencent à courtiser une clientèle noire jusque-là négligée.
« C’était le moment parfait pour moi, » dit-elle simplement.
Les clients soulignent ce qui les rassure : un teint qu’ils jugent équilibré, un sourire lumineux, une allure accessible. Certains photographes vont jusqu’à noter - révélateur des mentalités de l’époque - qu’elle est « facile à éclairer », même aux côtés de mannequins blanches. Son accent intrigue davantage qu’il ne dérange. Il suscite la curiosité. Les équipes veulent savoir d’où elle vient, l’emmènent sur des tournages, en voyages, sur des lieux de production.
Sans posture militante affichée, Jany devient déjà une figure visible, presque pédagogique, dans un milieu peu habitué à la diversité assumée.
Couvertures, visibilité et affirmation
La reconnaissance arrive vite, de manière presque fulgurante. En 1969, elle décroche la couverture d’American Girl, suivie en janvier 1970 de celle de Mademoiselle. Dans l’Amérique de la presse féminine, être en couverture ne relève pas seulement du succès : c’est un acte de légitimation.
Un souvenir résume ce basculement. Lors d’un casting chez Condé Nast, deux dirigeants traversent la salle d’attente bondée. L’un d’eux s’arrête soudain, la pointe du doigt et lance :
« You are our January cover girl. » (« Vous faites la couverture de notre numéro de janvier. »)
« C’était comme recevoir une carte VIP pour entrer dans le milieu, » confie-t-elle. Être Cover Girl apporte une visibilité immédiate, un prestige durable. Elle devient l’une des toutes premières femmes de couleur à accéder à ce statut, à une époque où les magazines commencent à peine à évoluer.« J’étais seulement la deuxième fille de couleur sur leur couverture. Ils progressaient lentement », précise-t-elle.
Consciente des contraintes physiques imposées par la haute couture, elle se détourne des podiums. Trop petite pour les standards des défilés, elle privilégie l’imprimé. L’éditorial et la publicité lui offrent une stabilité financière et une présence continue, là où les défilés restent épisodiques.
Cheveux naturels et refus de se plier
Un autre tournant majeur survient avec Clairol. Jany porte ses cheveux naturellement bouclés et refuse de les lisser pour correspondre aux normes dominantes. « J’ai insisté pour garder mes cheveux naturels, » explique-t-elle fièrement.
À son arrivée en studio, la réaction est immédiate. Les décideurs sont séduits. Le regard change. Mieux encore, le produit est développé à partir de la texture de ses cheveux.
« Ils ont créé un produit démêlant à partir de mes boucles, » raconte-t-elle.
À une époque où la beauté noire est encore largement formatée, ce choix devient un geste fort. Sans discours revendicatif, Jany impose l’évidence : l’authenticité peut aussi devenir un modèle.
Discriminations silencieuses et loyauté identitaire
Derrière les succès, les obstacles demeurent. Les refus sont fréquents, notamment pour les rôles parlants. « J’ai perdu beaucoup de contrats à cause de mon accent haïtien. » Mais jamais elle n’envisage de le gommer : « Mon accent faisait partie de moi. Pourquoi le détruire ? »
Elle se souvient aussi de discriminations plus frontales. Sur certains plateaux, elle apprend que des couvertures lui ont été refusées uniquement parce qu’elle était noire. Peu importait l’origine : haïtienne ou afro-américaine, la frontière ne faisait aucune différence.
Sur le plan financier, la réalité est tout aussi claire : les mannequins blanches restent prioritaires et mieux rémunérées, bénéficiant de budgets plus élevés.
L’arrivée du magazine Essence marque toutefois une respiration. Pour la première fois, elle travaille avec un casting noir, pour des produits conçus pour des femmes qui lui ressemblent.
« C’était un vrai soulagement, » dit-elle. Un espace où elle n’a plus à s’adapter, mais simplement à exister.
Haïti comme ancrage et héritage
Malgré une carrière largement américaine, Haïti demeure pour Jany Tomba une boussole intime. « Je ressens une profonde gratitude envers Haïti, » confie-t-elle. « C’est mon pays de naissance et de formation. »
Les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence nourrissent encore son imaginaire. Même lorsque l’image du pays se détériore sur la scène internationale, notamment dans les années 1980, elle ne s’en détourne jamais : « Haïti est le premier peuple noir libre. Cette histoire m’a inspirée toute ma vie. »
À une jeune Haïtienne qui rêve aujourd’hui de mode ou de médias, elle conseille lucidité, patience et vigilance : comprendre l’industrie, observer les profils demandés, ne jamais quitter études ou emploi sans garanties solides, et surtout ne jamais trahir les valeurs transmises à la maison.
Quant à l’héritage qu’elle souhaite laisser, il tient en peu de mots : « Ne jamais abandonner. Garder la tête haute. Être fière de ses ancêtres », insiste-t-elle avant de conclure sans détour : A 79 ans, elle aimerait aussi « être reconnue comme la première top model haïtienne. Un exemple de persévérance », conclut-elle.
Un héritage indétrônable
Après Jany Remponeau Tomba, le silence. Un long silence. Pendant des décennies, aucune autre mannequin d’origine haïtienne ne bénéficie d’une reconnaissance comparable dans la mode américaine. Non par manque de talent, mais parce qu’une industrie encore plus fermée aux femmes noires étrangères n’offre ni relais ni protection. Les trajectoires existent, mais demeurent périphériques, souvent détournées vers la publicité, le cinéma ou l’anonymat. Il faudra attendre la fin du XXᵉ siècle pour que des figures issues de la diaspora haïtienne réapparaissent timidement dans l’espace public, à un moment où la diversité devient enfin un enjeu revendiqué - et non plus une exception tolérée.
Photo logo : Sharon Schuster
Photo 2 : Collection personnelle de Jany R. Tumba

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