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Haïti sur CNN : L’optimisme de Fils-Aimé au milieu des ruines

Par Nancy Roc

Face à Christiane Amanpour, Alix Didier Fils-Aimé a voulu incarner, ce 1er mai 2026, un État debout, méthodique, « prudemment optimiste ». Mais derrière les formules — sécurité, justice, réintégration, élections — demeure une réalité brutale : les gangs continuent d’étendre leur emprise, les femmes paient le prix du viol comme arme de terreur, les enfants sont aspirés par la violence, et Port-au-Prince reste une capitale éventrée. Sur CNN, le Premier ministre a parlé d’espoir. Haïti, elle, attend encore les preuves.

Un discours d’État face à un pays désétatisé

Invité de l’émission Amanpour & Company, diffusée le 1er mai 2026, le Premier ministre haïtien Alix Didier Fils-Aimé a livré un message soigneusement construit : l’État reprendrait pied, les gangs seraient désormais sur la défensive, et le pays avancerait vers un triple objectif - rétablir l’ordre, relancer l’économie et organiser des élections après une décennie de vide démocratique.[1]

Le ton était mesuré, presque technocratique. Fils-Aimé s’est dit « prudemment optimiste », affirmant que la Police nationale d’Haïti, l’armée et la nouvelle Force de répression des gangs (FRG) travaillent ensemble pour reconquérir le terrain perdu. Il a également insisté sur le fait que cette nouvelle force ne serait pas une simple reconduction de la Mission multinationale de soutien à la sécurité (MMS), mais un dispositif doté d’un mandat différent, plus directement orienté vers la lutte contre les groupes armés. Il a ainsi cherché à présenter la stratégie sécuritaire comme une action coordonnée, placée sous leadership haïtien, où la PNH, les Forces armées d’Haïti et l’appui international doivent agir de concert.

Le Premier ministre a aussi qualifié les actions des gangs de « criminalité pure », affirmant qu’ils n’avaient aucune idéologie. Cette formule n’est pas neutre : elle vise à retirer aux groupes armés toute prétention politique. Ils ne seraient ni des insurgés, ni des acteurs sociaux, ni des interlocuteurs porteurs d’un projet, mais des organisations criminelles nourries par l’impunité, la pauvreté, le trafic de drogue, le trafic d’armes et les crimes transnationaux. En reliant l’insécurité haïtienne à ces réseaux criminels au-delà des frontières, Fils-Aimé a aussi cherché à inscrire la crise dans une dynamique régionale et internationale, tout en rappelant la faiblesse d’un État incapable, depuis des années, de contrôler ses ports, ses frontières, ses routes et ses circuits financiers.

Mais cette lecture appelle une précision majeure. Si le Premier ministre présente les gangs comme des acteurs de « criminalité pure », sans idéologie, il faut rappeler que Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », chef de la coalition Viv Ansanm, a officiellement annoncé, le 2 janvier 2025, la transformation de cette coalition de gangs en parti politique.[2] Selon la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, Viv Ansanm cherche ainsi à obtenir une reconnaissance politique, en se présentant non plus seulement comme un syndicat criminel, mais comme un mouvement prétendant représenter les communautés marginalisées d’Haïti.[2] Autrement dit, même si cette prétention politique relève d’une stratégie de communication criminelle, elle contredit l’idée d’une absence totale d’ambition politique. Elle oblige surtout l’État haïtien à clarifier sa ligne : combattre militairement les gangs, les démanteler judiciairement, ou leur laisser la possibilité de se recycler dans le champ politique.

Fils-Aimé a également insisté sur le fait que toute Haïti ne serait pas sous contrôle criminel, rappelant que trois départements seraient directement affectés, tandis que sept autres ne le seraient pas au même degré. Mais le problème est là : dans un pays où la capitale concentre le pouvoir politique, économique, administratif et symbolique, perdre Port-au-Prince, c’est perdre le centre nerveux de l’État. Selon Human Rights Watch, les groupes criminels, réunis notamment autour de la coalition « Viv Ansanm », ont consolidé leur contrôle sur la majeure partie de la capitale et de sa région métropolitaine, tout en étendant leur influence dans plusieurs départements du pays.[3]

Dire que tout le pays n’est pas tombé est exact. Mais cela ne suffit pas à masquer l’essentiel : ce qui est tombé, c’est le cœur stratégique de la République.

Force, justice, réintégration : quel État pour l’appliquer ?

Interrogé sur la stratégie de sécurité, Fils-Aimé a défendu une approche en trois volets : utiliser la force contre les gangs armés, appliquer la justice contre les criminels et leurs financeurs, puis réinsérer dans la société les enfants et les jeunes enrôlés ou happés par les groupes armés. Sur le papier, cette architecture est cohérente. Elle reconnaît que la réponse ne peut pas être seulement militaire. Elle admet aussi que la violence haïtienne est nourrie à la fois par l’impunité, la pauvreté, le trafic d’armes, le trafic de drogue et les réseaux transnationaux.

Mais qui appliquera cette politique ? Une justice presque paralysée ? Une police sous-équipée ? Un État dont plusieurs institutions ont déserté le territoire réel ? Le Premier ministre a parlé de mécanismes judiciaires contre les crimes de masse et les crimes financiers. C’est nécessaire. Mais le pays attend encore les noms, les procès, les condamnations, les saisies d’avoirs, les ruptures concrètes avec l’économie criminelle qui alimente les gangs depuis des années.

C’est précisément sur le point le plus politiquement explosif que son discours est devenu plus prudent. Lorsque Christiane Amanpour lui a demandé s’il était prêt à négocier avec les gangs - une possibilité évoquée dans un rapport de l’International Crisis Group qu’elle a cité à l’antenne - Alix Didier Fils-Aimé a soigneusement évité de répondre directement. Il a déclaré que le mot « négociation » n’était pas le terme adéquat et a préféré revenir à sa formule en trois temps : force, justice, réintégration.

Ce silence lexical n’est pas anodin. Dans un pays meurtri par les massacres, les kidnappings, les viols collectifs et l’effondrement de l’autorité publique, reconnaître publiquement une négociation avec les gangs reviendrait à ouvrir une brèche politique majeure. Mais refuser de répondre clairement laisse aussi planer une ambiguïté : l’État entend-il seulement combattre les gangs, ou envisage-t-il, en coulisses, une forme de transaction avec ceux qui tiennent aujourd’hui des pans entiers du territoire ?

La question des drones, soulevée dans le débat public international, expose aussi les limites d’une stratégie fondée sur la puissance de feu. Human Rights Watch affirme que les forces de sécurité haïtiennes et des contractants privés ont mené des frappes de drones explosives dans des zones urbaines densément peuplées, causant des morts et des blessés, y compris parmi des civils et des enfants.[4] Selon l’Associated Press, citant Human Rights Watch, ces frappes auraient tué au moins 1 243 personnes et blessé 738 autres entre mars 2025 et janvier 2026, dont 17 enfants et 43 adultes considérés comme non membres de groupes criminels.[5]

On ne reconstruit pas un État uniquement par les airs. On ne pacifie pas une capitale en transformant ses quartiers populaires en zones de bombardement expérimental. La force peut être nécessaire. Mais sans justice, sans renseignement fiable, sans protection des civils et sans responsabilité politique, elle peut devenir une autre forme de chaos.

Les femmes, les enfants et la vérité que les slogans ne peuvent plus couvrir

L’un des moments les plus lourds de l’entretien concerne les femmes et les enfants. Fils-Aimé a reconnu que les femmes et les enfants sont parmi les principales victimes de la violence des gangs.[1] Il a évoqué les enfants utilisés comme boucliers humains, enrôlés de force ou poussés vers les groupes armés par l’absence d’école, d’avenir et de protection.

Là encore, les chiffres disent ce que les discours peinent à porter. Médecins Sans Frontières a signalé une explosion des violences sexuelles à Port-au-Prince : les admissions mensuelles à la clinique Pran Men’m sont passées d’environ 95 en 2021 à plus de 250 en 2025.[6] MSF affirme aussi que ces violences sont utilisées de manière systématique pour terroriser les communautés, avec un impact disproportionné sur les femmes et les filles.[6]

Un rapport de l’ONU, cité par Reuters, a également documenté 1 578 victimes de viol, dont 165 enfants, dans un contexte marqué par les viols collectifs, les enlèvements, l’exploitation sexuelle et la coercition exercée par les groupes armés.[7] Le même rapport indique qu’un Haïtien sur quatre vivrait désormais dans des zones contrôlées par des gangs, malgré l’intensification des opérations sécuritaires.

C’est ici que le discours gouvernemental rencontre sa limite morale. On peut parler de souveraineté, de sécurité, d’élections et de production nationale. Mais aucune souveraineté n’existe quand des femmes sont violées en groupe dans les quartiers abandonnés. Aucune sécurité n’existe quand les enfants servent de chair à canon. Aucune élection crédible n’est possible quand la peur remplace l’autorité publique.

Conclusion

Sur CNN, Alix Didier Fils-Aimé a tenté de projeter l’image d’un chef de gouvernement responsable, calme, déterminé. Il a aussi plaidé pour que les États-Unis ne renvoient pas brutalement les Haïtiens bénéficiaires du TPS, reconnaissant qu’un retour massif compliquerait davantage une situation déjà explosive.[1] Sur ce point, son message est réaliste : Haïti n’a pas aujourd’hui la capacité d’absorber un tel choc humain, social et économique.

Mais le véritable test ne se joue pas sur un plateau international. Il se joue à Solino, à Carrefour-Feuilles, à Tabarre, à Delmas, à Croix-des-Bouquets, dans l’Artibonite, sur les routes coupées, dans les écoles fermées, dans les familles déplacées, dans les morgues pleines et les tribunaux muets.
Le Premier ministre a terminé sur une note de fierté nationale, évoquant la qualification d’Haïti à la Coupe du monde comme symbole d’unité. L’image est belle : onze joueurs capables de défendre un drapeau. Mais le pays attend plus qu’un symbole. Il attend que l’État redevienne gardien du territoire, protecteur des citoyens, garant de la justice.
Car la question posée par cette interview n’est pas seulement : le Premier ministre est-il optimiste ? La vraie question est beaucoup plus grave : les Haïtiens ont-ils encore des raisons objectives de l’être ?

Notes
[1] CNN / Amanpour & Company, « Interview with Haitian Prime Minister Alix Didier Fils-Aime ; Interview with “The Nuremberg Women” Author Natalie Livingstone ; Interview with “Last Branch Standing” Author Sarah Isgur », entretien avec Christiane Amanpour, diffusé le 1er mai 2026.
Lien : https://transcripts.cnn.com/show/ampr/date/2026-05-01/segment/01
[2] Global Initiative Against Transnational Organized Crime, « Les gangs haïtiens sont-ils en passe d’être reconnus politiquement ? », Bulletin de risque #3, avril 2025. L’article rappelle que Jimmy « Barbecue » Chérizier a annoncé, le 2 janvier 2025, la transformation de Viv Ansanm en parti politique.
Lien : https://riskbulletins.globalinitiative.net/ht-obs-003/fr/04-haitian-gangs-road-to-political-recognition.html
[3] Human Rights Watch, World Report 2026 : Haiti, chapitre Haïti, publié en 2026.
Lien : https://www.hrw.org/world-report/2026/country-chapters/haiti
[4] Human Rights Watch, « Haiti : Drone Strikes Put Residents at Risk », 10 mars 2026.
Lien : https://www.hrw.org/news/2026/03/10/haiti-drone-strikes-put-residents-at-risk
[5] Danica Coto, Associated Press, « Human Rights Watch details deaths and injuries of police drone attacks in Haiti », 10 mars 2026.
Lien : https://apnews.com/article/a1e575416a5f1859b7af144d89e5a572
[6] Médecins Sans Frontières, « MSF documents alarming rise of sexual violence in Port-au-Prince », 28 janvier 2026.
Lien : https://www.msf.org/msf-documents-alarming-rise-sexual-violence-port-au-prince
[7] Aida Pelaez-Fernandez et Sarah Morland, Reuters, « Gangs tighten grip on Haiti despite more aggressive policing, UN report finds », 24 mars 2026.
Lien : https://www.reuters.com/world/americas/gangs-tighten-grip-haiti-despite-more-aggressive-policing-un-report-finds-2026-03-24/

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