
Par Nancy Roc
Après l’échec de la Mission Multinationale d’appui à la sécurité (Mmas), dissoute sans résultats tangibles, la communauté internationale mise désormais sur une nouvelle structure : la Force de répression des gangs (Frg). Mais peut-on reconquérir un pays déjà largement sous contrôle armé avec une force en retard, sous-financée et confrontée à une réalité qu’elle ne maîtrise pas, alors même que l’attention stratégique des États-Unis - principal acteur du dispositif - se tourne vers le Moyen-Orient et vers Cuba ?
Haïti est aujourd’hui confrontée à une réalité brutale : une guerre sans armée face à des gangs sans limites. Dans une capitale largement sous contrôle - jusqu’à 80 à 90 % de Port-au-Prince [1] - ces groupes armés ne sont plus des acteurs marginaux, mais des puissances territoriales structurées.
Ils occupent des zones stratégiques : Cité Soleil, Martissant, Croix-des-Bouquets, la Plaine du Cul-de-Sac, mais aussi des axes vitaux comme la route nationale #1 et les accès à l’aéroport[2].
Au-delà de la capitale, leur emprise s’étend désormais à l’Artibonite - notamment à Jean-Denis - transformant des zones agricoles en territoires de guerre.
Le massacre de Jean-Denis en est l’illustration la plus brutale : au moins 70 morts, des maisons incendiées, des milliers de déplacés, une population prise au piège[3]. Ce n’est plus une violence diffuse. C’est une stratégie assumée de contrôle territorial par la terreur.
Dans ce contexte, la première réponse internationale - la Mmas - devait inverser le rapport de force. Elle a échoué. Sous-effectifs, manque d’équipements, incapacité à reprendre durablement le terrain : la mission n’a ni désarmé les gangs ni restauré l’autorité de l’État [4].
Aujourd’hui, la Force de répression des gangs (Frg) est présentée comme une relance. Mais elle arrive tard. Et déjà, le premier contingent de soldats tchadiens - de 50 soldats seulement, est arrivé le 1er avil sans que le dispositif global soit pleinement opérationnel[5].
Sur le papier, la FRG ambitionne de déployer environ 5 500 hommes pour mener des opérations ciblées guidées par le renseignement contre les gangs armés, sécuriser les infrastructures critiques et les routes principales, et protéger les civils [6].
Dans les faits, elle hérite des mêmes failles : dépendance financière extérieure, lenteur de déploiement, incertitudes stratégiques.
Et surtout, elle s’inscrit dans un contexte géopolitique défavorable. Les priorités des États-Unis - principal financeur - sont aujourd’hui tournées vers le Moyen-Orient et vers Cuba, reléguant Haïti à l’arrière-plan de l’agenda international.
Dans ce jeu d’intérêts, Haïti apparaît moins comme une priorité que comme un dossier à contenir.
Et c’est là toute l’asymétrie du conflit.
D’un côté, une force internationale contrainte, fragmentée, dépendante de décisions extérieures. De l’autre, des gangs structurés en coalitions, capables de contrôler des territoires, des routes, des flux économiques et des populations [7].
Le rapport de force est inversé.
Car ces groupes ne se contentent plus de défier l’État : ils s’y substituent. Ils taxent, jugent, déplacent, recrutent. Ils imposent leur ordre.
Comme le souligne l’historien Michel Soukar - qui nous a accordé un entretien exclusif à paraître la semaine prochaine - le problème haïtien est d’abord structurel. Les gangs prospèrent sur un vide : celui de l’État.
Tant que ce vide persiste, aucune force extérieure - quelle que soit sa taille - ne pourra imposer durablement l’ordre.
La FRG pourra contenir. Peut-être ralentir. Mais elle ne pourra pas reconstruire.
Et c’est là que réside l’impasse. Car sans refondation politique, sans vision nationale, sans institutions capables d’occuper le terrain reconquis, toute victoire militaire restera provisoire.
La Mmas a échoué. La Frg est attendue.
Mais sans État, aucune force ne peut gagner une guerre que le pays n’a pas encore décidé de mener.
Notes
[1] Bureau intégré des Nations unies en Haïti (Binuh), Rapport sur la situation des droits humains en Haïti, 2024–2025 : estimation de 80 % à 90 % du contrôle de Port-au-Prince par des gangs.
[2] Immigration and Refugee Board of Canada, Haïti : contrôle territorial des gangs et axes stratégiques, 2023–2024 ; confirmé par Nations unies (Binuh).
[3] AlterPresse, Haïti : Chronique de sang à Jean-Denis - au moins 70 morts, mars 2026 ; corroboré par Reuters, dépêche du 1er avril 2026 sur les violences dans l’Artibonite.
[4] Le Monde, « En Haïti, les gangs tiennent en échec la force multinationale », 7 octobre 2024 ; analyses croisées avec Associated Press, 2025.
[5] Nations unies, Conseil de sécurité, résolutions 2023–2025 sur la mission en Haïti ; annonces de contributions (dont Tchad) relayées par Reuters, 2025–2026.
[6] Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2699 (octobre 2023) autorisant une force multinationale pouvant atteindre plusieurs milliers d’hommes pour appuyer la Pnh.
[7] United Nations Office on Drugs and Crime (Unodc), Haïti : dynamiques des gangs et économie criminelle, 2023–2024 ; données également reprises par International Crisis Group, rapports 2024–2025.
illustration NRoc avec IA

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