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Haïti sans ses femmes : Une démocratie inachevée, selon Roody Edmé

Par Nancy Roc

À l’occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, la rubrique Roc et Vérités donne la parole à l’intellectuel haïtien et observateur engagé de la vie publique haïtienne, Roody Edmé. Dans un pays où les femmes soutiennent l’économie informelle, portent la survie des familles et animent une grande partie de la société civile, leur présence dans les sphères de pouvoir reste pourtant marginale. Pour lui, ce paradoxe révèle un problème plus profond : un retard démocratique et une exclusion qui prive Haïti d’une part essentielle de son intelligence collective.

Dans la Caraïbe, l’ascension politique des femmes

Alors que la représentation féminine demeure dramatiquement faible en Haïti - et que les femmes restent pratiquement invisibles dans plusieurs sphères d’influence, y compris dans la presse - la question de leur accès réel au pouvoir politique s’impose comme l’un des angles morts persistants de la démocratie haïtienne.

Ce décalage apparaît d’autant plus frappant lorsqu’on observe l’évolution politique du reste de la Caraïbe. Depuis une dizaine d’années, plusieurs pays de la région connaissent une progression notable des femmes dans les plus hautes fonctions de l’État, illustrant une transformation lente mais réelle des équilibres de pouvoir.

À la Barbade, Mia Mottley [1] dirige le gouvernement depuis 2018 et s’est imposée comme l’une des voix politiques les plus influentes du monde caribéen, notamment sur les questions climatiques et économiques.

Au Suriname, Jennifer Geerlings-Simons [2] a marqué l’histoire politique récente en devenant la première femme à accéder à la présidence de l’Assemblée nationale et une figure centrale du débat public.

Dans les États et territoires du Commonwealth, la présence féminine s’affirme également : Sandra Mason [3], Susan Dougan [4] et Marcella Liburd [5] incarnent cette évolution institutionnelle.

Dans les Antilles néerlandaises, Lucille George-Wout [6] occupe depuis plusieurs années la plus haute fonction représentative du territoire : en 2014, elle devient la première femme gouverneure de Sint Maarten.

Cette évolution régionale s’inscrit dans une tendance mondiale. Selon ONU Femmes, la proportion de femmes parlementaires dans le monde dépasse désormais 26 %, un niveau historiquement élevé, même si la parité reste encore lointaine [7].

Dans ce paysage caribéen en mutation, le contraste avec Haïti apparaît saisissant - voire, une anomalie : alors que plusieurs sociétés voisines ont progressivement ouvert leurs institutions aux femmes, la démocratie haïtienne continue de fonctionner avec une représentation féminine extrêmement marginale - comme si la moitié de la nation restait encore à la porte du pouvoir.

Une démocratie amputée de la moitié de son potentiel

Pour Roody Edmé, la faible présence des femmes aux hautes fonctions publiques constitue une faiblesse majeure pour la gouvernance haïtienne.

« C’est comme si l’on se privait d’une grande partie de notre intelligence collective. Toute exclusion réduit le potentiel socio-économique d’un pays », affirme-t-il sans hésitation.

Dans un pays déjà confronté à une grave pénurie de ressources humaines, maintenir des barrières à la participation féminine revient, selon lui, à s’imposer une limitation inutile.

Il insiste cependant sur un principe essentiel : l’inclusion doit aller de pair avec l’exigence de compétence.

« L’objectif n’est pas de nommer par symbole, mais d’élargir l’accès aux responsabilités sur la base de critères transparents d’expérience et de résultats », précise-t-il.

Un retard démocratique

Comparée à ses voisins caribéens, la situation haïtienne révèle un décalage profond. Pour Edmé, le diagnostic est clair. « Oui, il s’agit d’un véritable retard démocratique. La démocratie haïtienne à construire doit pratiquer l’inclusion des filles comme des fils. »

Il évoque même un symbole révélateur : l’hymne national haïtien qui chante encore « formons des fils », sans mentionner les filles.

« Cela peut sembler banal, mais le diable est dans les détails », dit-il. Pour Roody Edmé, ce détail linguistique n’est pas anodin : il illustre la manière dont l’histoire et les symboles ont longtemps relégué les femmes aux marges du récit national.

Des obstacles culturels et politiques persistants

L’accès des femmes au pouvoir reste entravé par plusieurs facteurs structurels. D’abord, des biais culturels persistants qui associent encore certaines fonctions à une domination masculine. « Il y a un travail à mener au sein des partis politiques pour que les hommes acceptent d’intégrer davantage les femmes », conseille Roody Edmé.

Ensuite, le fonctionnement même de la politique haïtienne constitue un obstacle. « Une campagne électorale exige souvent beaucoup d’argent et de réseaux, sans oublier l’omniprésence d’un environnement viril et brutal. »

Et, de fait, dans un pays marqué par la violence politique et l’insécurité, ces conditions dissuadent de nombreuses femmes de se lancer dans la compétition électorale. À ces obstacles structurels s’ajoute désormais le climat de terreur imposé par les gangs, qui renforce les risques et les intimidations.

Les humiliations publiques dont certaines femmes politiques ont été victimes - on pense notamment à l’ancienne Première ministre Michèle Pierre-Louis [8] - témoignent d’un environnement où l’engagement féminin reste trop souvent accueilli par le mépris, voire par la violence.

Les femmes, pilier invisible de l’économie

Le contraste devient frappant lorsque l’on observe la réalité sociale haïtienne. Les femmes occupent une place centrale dans l’économie informelle et dans la survie quotidienne du pays.

« Nos madan sara sont connues pour leur sens des affaires dans les Antilles, en Amérique centrale et en République dominicaine », rappelle Roody Edmé.

Ces commerçantes constituent l’un des moteurs essentiels de l’économie populaire. Elles transportent, négocient, redistribuent les produits agricoles et assurent, souvent dans des conditions précaires, l’approvisionnement des marchés du pays.

Pourtant, souligne Edmé, cette réalité reste largement ignorée par les politiques publiques. « Être une marchande en Haïti, c’est trop souvent être traitée comme une citoyenne à part. »

À cette marginalisation économique s’ajoute aujourd’hui une violence brutale. Depuis la montée en puissance des gangs armés, de nombreuses madan sara ont été victimes d’attaques, de vols, d’enlèvements et, dans certains cas, de viols lorsqu’elles traversent les routes contrôlées par ces groupes armés pour acheminer leurs marchandises vers les marchés.

Et pourtant, malgré ces dangers, ces femmes continuent de porter à bout de bras une part essentielle de l’économie nationale.

La présence de membres du Rasanbleman Madan Sara Ayiti (RAMSA) à la 62ᵉ édition du Salon international de l’Agriculture 2026 à Paris, du 21 février au 1er mars 2026, marque à cet égard un moment symbolique : pour la première fois, ces commerçantes haïtiennes ont représenté officiellement le pays dans ce grand rendez-vous agricole mondial [9].

Une reconnaissance internationale qui contraste avec la précarité et l’insécurité auxquelles elles restent confrontées dans leur propre pays.

Les quotas : Une solution possible

Face à ces déséquilibres, certains plaident pour des mécanismes de quotas afin de favoriser la participation politique des femmes.

Pour Edmé, ces dispositifs peuvent constituer un outil utile - à condition d’être appliqués.

« Les lois et les mécanismes de quota font partie de la solution, mais il faut surtout les appliquer et prévoir des sanctions en cas de non-respect », précise-t-il.

Il insiste également sur la nécessité de politiques d’accompagnement : formation politique, financement des campagnes et garanties de sécurité.

Mais, dans le contexte politique haïtien, cette question dépasse largement la simple formation des candidates. Le système partisan, souvent dominé par des réseaux d’influence opaques et par un financement politique peu transparent, constitue déjà en soi un obstacle majeur pour de nombreuses femmes.

À cela s’ajoute aujourd’hui une réalité encore plus préoccupante : dans plusieurs régions du pays, la participation à la vie politique implique de composer avec des territoires contrôlés par des gangs armés. Pour certains candidats, obtenir leur « protection » ou leur aval devient presque une condition implicite pour faire campagne.

Une situation qui expose particulièrement les femmes, souvent moins insérées dans ces réseaux de pouvoir violents, et qui rend leur engagement politique non seulement difficile, mais parfois dangereux.

« Les femmes portent la moitié du ciel »

Au fond, pour Roody Edmé, la question dépasse la simple représentation politique. Elle touche à la conception même de la démocratie.

« Les femmes sont la moitié du ciel. Elles sont un moteur de l’économie, de l’éducation et un pilier de la famille. Toute politique vraiment démocratique doit leur réserver la place qu’elles méritent. »

Dans un pays où elles soutiennent déjà une grande partie de la société, leur exclusion du pouvoir apparaît de plus en plus difficile à justifier.

Ce sera, conclut-il, une question de justice - mais aussi de lucidité politique.

Tous les textes de « Roc et Vérités » sont protégés par le droit d’auteur. Toute reproduction, partielle ou intégrale, est strictement interdite sans l’autorisation préalable d’AlterPresse ou de Mme Nancy Roc.

[1Mia Amor Mottley, Première ministre de la Barbade depuis 2018.
https://www.barbados.gov.bb

[2Jennifer Geerlings-Simons, ancienne présidente de l’Assemblée nationale du Suriname.
https://www.dna.sr

[3Sandra Mason, Présidente de la Barbade depuis 2021.
https://president.bb

[4Susan Dougan, Gouverneure générale de Saint-Vincent-et-les-Grenadines.
https://www.gov.vc

[5Dame Marcella Liburd, Gouverneure générale de Saint-Kitts-et-Nevis.
https://www.gov.kn

[6Lucille George-Wout, Gouverneure de Sint Maarten.
https://www.sintmaartengov.org

[7ONU Femmes, Women in Politics 2024–2025.
https://www.unwomen.org/en

[8Michèle Pierre-Louis, Première ministre d’Haïti (2008-2009).
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/405523/bio-pierre-louis

[9Salon International de l’Agriculture 2026, Paris.
https://www.salon-agriculture.com

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