
Par Nancy Roc
Dans un entretien exclusif accordé à Nancy Roc pour Roc & Vérités, Patrick Attié, figure de proue du secteur technologique et éducatif haïtien, alerte sur l’urgence pour Haïti de se saisir de l’intelligence artificielle. Selon lui, l’IA n’est plus une simple innovation : elle est devenue une infrastructure de puissance, de sécurité et de souveraineté.
Une gouvernance mondiale de l’IA se met en place : Haïti peut-elle encore rester spectatrice ?
Le 12 février 2026, l’Assemblée générale des Nations Unies a nommé les 40 membres du Groupe scientifique international indépendant sur l’intelligence artificielle, une instance appelée à évaluer les risques, les impacts et les opportunités de l’IA à l’échelle mondiale. Ce groupe n’est pas un gouvernement mondial de la technologie. Il ne vote pas de lois. Il ne contraint pas les États. Mais il marque une tentative majeure de créer une base scientifique commune sur une technologie qui avance plus vite que les cadres politiques.
Pour Patrick Attié, cette initiative est décisive. « Ce panel scientifique international de l’ONU n’est pas un régulateur, mais un organe d’expertise indépendant, comparable dans l’esprit au GIEC pour le climat », explique-t-il. Son rôle, précise-t-il, est de « produire un consensus scientifique mondial sur les risques, impacts et usages de l’IA », à un moment où les gouvernements peinent à suivre le rythme de l’innovation.
La nuance est importante. L’Europe dispose déjà de cadres puissants comme le RGPD, l’AI Act ou le Digital Services Act. Mais ces instruments restent d’abord régionaux, même lorsqu’ils ont une influence extraterritoriale. L’intelligence artificielle, elle, est mondiale par nature : les modèles sont entraînés dans quelques grands centres de puissance, les infrastructures sont concentrées entre les mains de quelques entreprises, les données circulent au-delà des frontières, et les normes se négocient souvent sans les pays les plus vulnérables.
C’est là que le cas d’Haïti devient préoccupant. Pour Patrick Attié, ce panel de l’ONU représente « une opportunité stratégique rare » pour les pays qui n’ont pas encore de stratégie. « Il ne résoudra pas nos retards à notre place, mais il peut fournir au pays une boussole scientifique et stratégique », résume-t-il. Cette boussole permettrait de comprendre les standards internationaux, d’éviter une dépendance totale aux solutions importées et surtout de nommer les urgences haïtiennes : infrastructures numériques, centres de données, protection des données nationales, formation, cybersécurité et souveraineté algorithmique.
Mais encore faudrait-il que l’État haïtien soit capable de s’en saisir. Car l’IA n’attendra pas qu’Haïti se stabilise. Elle transforme déjà la médecine, l’école, les banques, les médias, les élections, la justice, la sécurité, la guerre et l’administration publique. Elle classe, surveille, prédit, produit, recommande, cible et influence.
Patrick Attié le dit sans détour : « Le pays qui n’aura pas de stratégie ne sera pas simplement en retard : il deviendra dépendant. » Selon lui, la vraie question n’est donc plus de savoir si l’IA est importante. La vraie question est : comment Haïti peut-elle s’en saisir rapidement ? « C’est là que se joue la différence entre dépendance technologique et souveraineté algorithmique », avertit-il.
L’intelligence artificielle, révélateur brutal du retard haïtien
L’IA ne crée pas seulement de nouveaux écarts entre les nations. Elle amplifie ceux qui existent déjà. Un pays qui dispose d’électricité fiable, d’Internet stable, d’universités solides, de données exploitables, de chercheurs, d’ingénieurs et d’une administration fonctionnelle peut accélérer. Un pays privé de ces bases recule plus vite encore.
Dans cette nouvelle géographie de la puissance, les pays comme le Brésil, le Chili ou la République dominicaine ont compris une chose essentielle : l’IA n’est pas seulement une innovation privée. C’est une politique publique. « Ils ont investi dans la gouvernance numérique, les universités, les infrastructures et les stratégies nationales », observe Patrick Attié. « Haïti, au contraire, reste prisonnière de ses faiblesses anciennes : instabilité chronique, pauvreté structurelle, faiblesse de l’État, système éducatif fragilisé, Internet insuffisant, électricité instable et réglementation dépassée. »
« La différence entre les pays d’Amérique latine, la République dominicaine et Haïti ne relève pas du hasard. Elle reflète plutôt des choix structurels », souligne-t-il. Autrement dit, Haïti n’est pas « dernière par fatalité ». Elle est dernière parce que l’IA expose, avec une brutalité nouvelle, des fragilités accumulées depuis des décennies.
Le plus inquiétant est que ce retard risque de s’aggraver. Un pays peu connecté devient invisible dans l’économie numérique. Un pays sans données fiables devient dépendant de bases produites ailleurs. Un pays sans ingénieurs en nombre suffisant devient consommateur de solutions importées. Un pays sans stratégie publique laisse ses écoles, ses banques, ses administrations, ses médias et ses citoyens exposés à des outils qu’il ne comprend pas et qu’il ne contrôle pas.
Pourtant, tout n’est pas vide. Patrick Attié rappelle que des initiatives existent, notamment à l’ESIH, qui a développé son propre programme de formation en IA en français. Ce type d’effort prouve qu’Haïti dispose encore de compétences, de talents et de poches d’innovation. Mais ces initiatives restent fragiles lorsqu’elles ne sont pas appuyées par une vision nationale.
« Le gouvernement pourrait lancer une stratégie IA “légère”, réaliste et adaptée aux moyens du pays. La Banque de la République d’Haïti pourrait renforcer la capacité du secteur financier à se protéger contre les cyberattaques et les fraudes dopées aux IA génératives. Les universités pourraient développer des filières en science des données, cybersécurité, apprentissage automatique et analyse des politiques publiques. Les partenaires internationaux - PNUD, Banque mondiale, BID, ambassades - pourraient financer des cas d’usage concret : état civil, santé, fiscalité, éducation, agriculture, gestion des risques », conseille-t-il.
Autant de recommandations lucides et immédiatement exploitables… qui, dans un pays gouverné par l’improvisation permanente, risquent malheureusement d’être applaudies en théorie, ignorées en pratique, puis enterrées dans un tiroir administratif.
Haïti n’a pourtant pas besoin de commencer par de grands discours. Elle doit commencer par des usages concrets. Des usages utiles. Des usages contrôlés. Des usages souverains.
IA militaire, données et sécurité : le nouvel âge de la puissance
L’autre face de l’intelligence artificielle est plus sombre. Dans les conflits modernes, l’IA sert déjà à analyser des images satellites, fusionner des données, identifier des cibles, accélérer les décisions militaires et soutenir des systèmes autonomes ou semi-autonomes. Pour Patrick Attié, cette évolution ne relève plus de la science-fiction. Elle s’inscrit dans « une transformation déjà documentée des conflits contemporains ».
Des systèmes peuvent désormais traiter en temps quasi réel des données provenant de satellites, de radars, de communications ou d’interceptions afin de proposer des cibles en quelques minutes. « C’est un gain d’efficacité militaire considérable, mais aussi une rupture stratégique », souligne-t-il.
Faut-il alors avoir peur de l’IA ? Sa réponse est nuancée. « Le vrai danger n’est pas qu’une IA devenue soudainement malveillante. Le vrai danger est humain : utiliser des outils extrêmement puissants sans cadre politique, éthique et juridique solide. » Le problème n’est donc pas seulement technologique. Il est d’abord politique. Qui contrôle l’outil ? Qui fixe les règles ? Qui répond en cas d’erreur ? Le commandement ? L’ingénieur ? L’entreprise ? L’État ? La machine ?
Plus la décision est accélérée par l’algorithme, plus l’espace du jugement humain se réduit. Et plus les pays sans expertise deviennent vulnérables. Pour Haïti, cette question n’est pas lointaine. Elle touche directement à la sécurité nationale, à la protection des infrastructures critiques, à la cybersécurité, aux banques, aux télécommunications, à la surveillance et à la capacité de l’État à anticiper les crises.
Un État faible dans le monde physique devient encore plus vulnérable dans le monde numérique. Un pays qui ne contrôle pas son territoire contrôle difficilement ses données. Un pays dont les institutions sont fragiles aura du mal à encadrer les usages de l’IA. Un pays dont les jeunes sont talentueux mais abandonnés par le système éducatif verra ses meilleurs cerveaux partir construire ailleurs les outils dont il deviendra ensuite dépendant.
C’est peut-être là le cœur de l’avertissement lancé par Patrick Attié : « L’IA ne pardonnera pas l’improvisation. »
Haïti a déjà raté trop de virages : industrialisation, aménagement du territoire, infrastructures, énergie, numérique, modernisation administrative. Le risque est maintenant de rater le virage qui reconfigure tous les autres. Car l’intelligence artificielle n’est pas un secteur parmi d’autres. Elle traverse tous les secteurs. Elle transforme la manière de produire, d’enseigner, de soigner, de sécuriser, de gouverner, de communiquer et même de faire la guerre.
Dans ce contexte, l’absence de stratégie nationale n’est pas une simple négligence. C’est une abdication. Il ne s’agit pas de prétendre qu’Haïti construira demain son propre équivalent de GPT, Claude, Gemini ou Grok. « Il s’agit de former des compétences locales, de protéger les données nationales, de moderniser le cadre légal, d’intégrer l’IA dans les services publics essentiels, de soutenir les entreprises innovantes et de comprendre que la souveraineté du XXIe siècle sera aussi algorithmique », prévient Patrick Attié.
Cet ingénieur de formation résume l’enjeu en des termes qui devraient inquiéter tout responsable public haïtien : « Ignorer l’IA aujourd’hui, ce n’est pas seulement rater une révolution technologique. C’est abandonner une partie du pouvoir politique à ceux qui la maîtrisent déjà. »
Pour Haïti, la question n’est donc plus : faut-il s’intéresser à l’intelligence artificielle ? La vraie question est : combien de temps le pays peut-il encore se permettre de ne pas le faire ?
Car demain, les États faibles ne seront pas seulement ceux qui n’auront pas d’armée, pas d’électricité ou pas d’administration. Ce seront aussi ceux qui n’auront ni données, ni modèles, ni experts, ni stratégie. Ceux dont les décisions seront assistées, orientées ou capturées par des systèmes conçus ailleurs.
Et dans cette nouvelle géopolitique de l’intelligence, Haïti n’a pas le luxe d’arriver encore une fois dernière.
Photo logo : Nancy Roc avec IA

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