
Par Nancy Roc | Roc et Vérités
Malgré les pannes d’électricité, la faible connectivité et le manque de financement, un écosystème haïtien de l’intelligence artificielle prend forme. Le défi est de transformer ces initiatives en projet national avant que le pays ne devienne entièrement dépendant des technologies et des infrastructures étrangères.
Des milliers de personnes mobilisées par Banj
Le DevExpo organisé par Banj le 6 juin 2026 en est la démonstration la plus spectaculaire. Déployé dans les dix départements, en présentiel et en ligne, l’événement consacré à l’intelligence artificielle a touché près de 10 000 personnes.[1]
Le Challenge IA pour l’impact social a reçu plus de 200 candidatures. Cinq projets se sont partagé cinq millions de gourdes : ZònPam pour la sécurité communautaire, Kòb Mwen pour l’éducation financière, KURA pour la santé numérique, Le Bachelier pour l’accompagnement scolaire et PHARx pour l’accès aux médicaments.[2]
Ces jeunes ont travaillé sur des problèmes concrets : l’insécurité, l’éducation, la santé et l’exclusion financière. Voilà ce que peut devenir l’IA lorsqu’elle part des besoins de la population.
L’ESIH choisit la formation et l’action
L’École supérieure d’infotronique d’Haïti occupe une place essentielle dans cette dynamique. Sous la direction de son cofondateur Patrick Attié, l’ESIH a intégré dès octobre 2024 un programme consacré aux intelligences artificielles génératives. Elle propose également des formations en IA, en exploration de données et en big data.[3]
L’école totalise plus de 95 interventions en Haïti et à l’étranger. Ses activités figurent parmi les formations qualifiantes accessibles dans l’environnement de l’Agence universitaire de la Francophonie.[4] En mars 2026, elle a participé à la formation de professionnels des médias sur l’utilisation de l’IA générative sans compromettre leur indépendance éditoriale.[5] Elle est aussi engagée dans Deep Farm, un projet mettant l’IA au service de l’agriculture durable.[6]
Tout cela se réalise dans un pays où il faut parfois chercher de l’électricité avant de pouvoir chercher une information.
Un écosystème à structurer
Inspiré du MIT REAP et de la Quintuple Hélice, le modèle Minokan adapte l’analyse des écosystèmes d’innovation aux réalités haïtiennes, notamment au rôle de la diaspora, au poids du secteur informel et aux risques environnementaux.
Il répartit plus de quarante acteurs entre huit piliers : l’État, les infrastructures et les données, l’enseignement et la recherche, l’entrepreneuriat, le financement, la diaspora, la société civile et l’environnement. Ces acteurs doivent faire circuler quatre ressources essentielles : les talents, les capitaux, les données et les connaissances.
Le modèle identifie aussi huit secteurs prioritaires : la santé, l’agriculture, la finance, l’éducation, la gestion des risques, le commerce, la gouvernance et l’énergie.[7]
Mais cette ambition repose sur des bases fragiles. Selon les données du mapping, seuls 35 à 40 % des Haïtiens auraient accès à Internet et environ 45 % à l’électricité. L’absence de centres de données nationaux rend le pays dépendant d’infrastructures étrangères.
Des ressources existent pourtant : les réseaux de Digicel et de Natcom, les câbles sous-marins, les données de l’IHSI et le corpus en créole haïtien de Mozilla Common Voice. Elles pourraient soutenir les services numériques, l’ouverture des données publiques et le développement d’outils adaptés au créole.[8]
Les institutions et les talents sont également présents. La BRH, le CONATEL et plusieurs ministères pourraient contribuer à créer un cadre favorable. Des universités forment déjà des professionnels, tandis que des incubateurs comme Banj accompagnent les entrepreneurs. Predika et AIPAGRI montrent aussi que l’IA peut répondre à des besoins réels dans la santé et l’agriculture.[9]
Le financement reste cependant l’un des principaux obstacles. Beaucoup de jeunes entreprises survivent grâce aux ressources personnelles de leurs fondateurs et manquent de moyens pour changer d’échelle. Le mapping propose notamment un Fonds souverain pour l’innovation numérique, soutenu par la BRH, les partenaires internationaux et la diaspora.[10]
Cette diaspora peut apporter bien davantage que des transferts d’argent. Elle possède des compétences, des réseaux et une expérience internationale capables d’aider les entreprises haïtiennes à se structurer. Elle pourrait ainsi transformer la fuite des cerveaux en circulation des connaissances.
Construire un gouvernail national
La technologie ne peut pas avancer sans protection. Haïti ne disposerait toujours pas d’une loi complète sur les données personnelles, d’un cadre de responsabilité algorithmique, d’une autorité de contrôle indépendante ni d’un centre national de réponse aux cyberattaques. Ce vide devient particulièrement dangereux lorsque l’IA touche à la santé, à l’identité numérique, aux services publics ou à l’argent mobile.[11]
L’absence de stratégie augmente aussi la dépendance envers les plateformes étrangères et menace la maîtrise des données nationales. Le guide élaboré avec par les membres de l’Internet Society Haïti propose une démarche simple : désigner un responsable national, établir des règles pour l’utilisation de l’IA dans l’administration et commencer par des projets utiles, peu coûteux et relativement peu risqués.[12]
La communication publique en français et en créole pourrait être l’un de ces premiers projets. Si Haïti ne produit pas ses propres données linguistiques et culturelles, le créole, son histoire et ses références resteront marginalisés dans les modèles internationaux.
Le programme ProAI, approuvé en 2025 par la Banque interaméricaine de développement et doté de 300 000 dollars américains, doit contribuer à former des professionnels, des entreprises et des agents publics.[13] Le gouverneur Ronald Gabriel a également appelé, lors des Journées scientifiques du Fonds BRH, à replacer la recherche au cœur du développement national.[14]
L’intelligence artificielle ne résoudra pas, à elle seule, les problèmes du pays. Mais les premières bases sont posées. Haïti doit maintenant relier ses talents, ses institutions et sa diaspora, tout en garantissant l’électricité, la connexion, le financement et la protection des données.
Le pays a commencé à construire son avenir numérique. Mais qu’on se le tienne pour dit : si Haïti ne construit pas sa souveraineté numérique, d’autres posséderont ses données et décideront de son avenir.
Illustration : Nancy Roc avec IA
Notes et références
[1] Banj, « DevExpo 2026 », présentation officielle, 2026, devexpo.ht/about.
[2] DevExpo, « Challenge IA pour l’impact social », 2026, devexpo.ht/challenge.
[3] École supérieure d’infotronique d’Haïti, « Programmes et intégration de l’intelligence artificielle », esih.edu/programmes.
[4] ESIH, bilan institutionnel communiqué à Roc et Vérités, 2026.
[5] « L’Ambassade américaine et l’ESIH forment 60 journalistes haïtiens », InfosNation, 6 mars 2026, infosnation.com.
[6] ESIH, « Deep Farm : intelligence artificielle et agriculture durable », esih.edu.
[7] Banj–ProAI, en collaboration avec ISOC Haïti, ISOC, ARAI et ESIH, Mapping de l’écosystème IA en Haïti : le modèle Minokan, présentation, août 2026, diapositives 2, 4, 5, 13 et 15.
[8] Ibid., diapositive 7, « Pilier 2 — Infrastructure numérique et données ».
[9] Ibid., diapositives 6, 8 et 9, consacrées au secteur public, à l’enseignement, à la recherche, à l’entrepreneuriat et au secteur privé.
[10] Ibid., diapositives 10 et 11, sur le financement et le rôle de la diaspora.
[11] Ibid., diapositives 14 et 15, sur le cadre juridique, la cybersécurité et les quatre flux vitaux de l’écosystème.
[12] Internet Society Haïti, Guide international de référence pour l’élaboration d’une stratégie nationale d’intelligence artificielle dans les pays à ressources limitées, version 1.1, 2026.
[13] Banque interaméricaine de développement, « ProAI », projet HA-T1339, iadb.org.
[14] Fonds BRH pour la recherche et le développement, « Deuxièmes Journées scientifiques », juillet 2026, brh.ht.

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