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Haïti et la région face au trafic d’armes : Une menace transnationale, une réponse collective urgente

Par Gotson Pierre

P-au-P, 30 mai 2025 [AlterPresse] --- Juste à côté d’Haïti, plongée dans une spirale de violences, se tiennent à Santo Domingo, en République Dominicaine, des travaux d’une table de concertation réunissant plusieurs pays de la région. Leur objectif : freiner la prolifération des armes, notamment aux frontières, pour contenir une criminalité transnationale aux conséquences dévastatrices.

« Aucun pays ne peut contrôler seul la circulation des armes. Il faut une collaboration multilatérale ».

Ce message de Julia Sánchez, représentante résidente de l’Organisation des États Américains (Oea) en République Dominicaine, illustre l’urgence et la complexité du combat contre le trafic illicite d’armes dans les Caraïbes et en Amérique centrale.

Cette déclaration accompagne le lancement, jeudi 29 mai 2025 à Santo Domingo, de la mise en œuvre de la « Hoja de Ruta » (feuille de route) pour la période 2025–2035, selon l’agence espagnole EFE consultée par AlterPresse.

Ce plan décennal ambitieux engage plusieurs États à unir leurs efforts, afin de contenir la criminalité transnationale.

La feuille de route regroupe la République Dominicaine, le Costa Rica, Belize, le Salvador, le Guatemala, le Honduras et le Panama, avec une première révision prévue en 2030.

Faride Raful, ministre dominicaine de l’Intérieur, rappelle que « le crime transnational ne connaît pas de frontières, et notre coopération ne doit pas en avoir non plus ».

Elle souligne l’importance de renforcer les cadres normatifs, de prévenir les violences armées, de maîtriser le cycle complet de vie des armes, et d’intensifier investigations et poursuites judiciaires contre les infractions liées au trafic.

L’expert de l’Oea, Esteban de la Torre, insiste quant à lui sur une approche globale, mêlant contrôle, sanction, traitement des causes socioéconomiques, renforcement du tissu social et communautaire, et respect des droits humains.

Trafic d’armes massif et sophistiqué : Haïti submergée par une crise sécuritaire sans précédent

Dans cette région, la République Dominicaine, Haïti, la Jamaïque et Sainte-Lucie sont les pays caribéens les plus touchés par ce trafic, principalement alimenté par des flux en provenance des États-Unis.

Fragilisée par une crise politique et sociale prolongée, Haïti est devenue l’épicentre d’une crise sécuritaire et humanitaire majeure.

Le rapport du Haut-Commissariat aux droits humains de l’Organisation des Nations unies (Hcdh), publié en mars 2025, dresse un tableau alarmant : une prolifération massive d’armes de guerre alimente les actes de violences.

Les groupes armés, en particulier les gangs, disposent d’arsenaux sophistiqués – fusils d’assaut AKM, AR-15, FN FAL, Galil, H&K G3, Barrett M82 – avec un nombre estimé entre 270,000 et 500,000 armes à feu illégales en circulation dans un pays de 11 millions d’habitantes et d’habitants.

Entre juillet 2024 et février 2025, les violences ont fait plus de 4,200 morts par armes à feu (92 % des homicides), 1,356 blessés par balles, et 705 enlèvements sous la menace d’armes. Les massacres du Wharf Jérémie (décembre 2024) avec 207 victimes, et de Pont Sondé (octobre 2024) avec plus de 100 morts, illustrent tragiquement la gravité de la situation.

Le rapport dénonce aussi l’usage des violences sexuelles comme arme de guerre.

L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (Onudc) identifie la Floride comme la principale source des armes illégales destinées à Haïti. Le trafic repose sur un réseau de prête-noms (« straw buyers »), qui achètent légalement des armes, puis les transfèrent clandestinement, souvent dissimulées dans des conteneurs sous-évalués, camouflées parmi des appareils électroniques, vêtements ou nourriture.

Des pistes clandestines et vols non déclarés facilitent ces transferts, directs ou via les Bahamas et les îles Turks & Caïcos.

Le commerce est lucratif : un fusil semi-automatique de calibre 5.56 mm se vend plusieurs milliers de dollars en Haïti, contre quelques centaines aux États-Unis.

Une menace supplémentaire émerge : les armes « fantômes », fabriquées à partir de pièces achetées en ligne, non enregistrées et non traçables, compliquant encore davantage la lutte.

Défaillance des institutions et défis cruciaux pour la sécurité nationale

Au niveau national, la sécurité privée représente une zone grise majeure.

Haïti compte environ 100 entreprises de sécurité privée, employant entre 75,000 et 90,000 agentes et agents, souvent dans un contexte de défaillance des forces publiques. Certaines sont suspectées de fournir des armes aux groupes armés illégaux, alimentant ainsi le marché noir.

Selon le Groupe d’experts des Nations unies, une grande partie du matériel, utilisé par ces entreprises, est acquis illégalement et finit régulièrement entre les mains des gangs. Les stocks d’armes sont mal gérés et dépassent largement les limites légales. La majorité des détournements proviennent de pertes et vols, mais aussi de la complicité de certaines personnalités influentes, qui exploiteraient leurs stocks illicites pour armer les gangs.

Dans ce contexte, des propositions controversées d’intervention armée privée, notamment celles d’Erik Prince, fondateur de Blackwater, avec recours aux drones et troupes privées, suscitent inquiétudes quant au contrôle démocratique de ces forces et aux risques d’abus.

Haïti se trouve confrontée à un défi immense.

La « Hoja de Ruta » régionale vise à construire une coordination efficace, intégrant coopération judiciaire, policière et sociale. Les experts insistent sur le renforcement des contrôles transfrontaliers, le développement de stratégies communautaires de prévention sociale et la garantie du respect des droits humains dans toutes les interventions.

L’appel de Julia Sánchez à la solidarité régionale résonne comme un impératif : face à cette menace, qui risque de déstabiliser durablement la région, Haïti sera-t-elle laissée seule ? [gp apr 30/05/2025 05:00]

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


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