Dans cette tribune, Roromme Chantal, professeur de science politique à l’Université de Moncton, analyse la configuration actuelle du pouvoir en Haïti après la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition (Cpt) et appelle à une résistance politique et morale face à ce qu’il considère comme une confiscation de la souveraineté nationale.
Tribune
Par Roromme Chantal*
Soumise à AlterPresse le 9 février 2026
Ce qui s’est imposé en Haïti ces dernières semaines n’est pas une transition politique : c’est un fait accompli. Le maintien forcé de Alix Didier Fils-Aimé au poste de Premier ministre, après la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition (Cpt), consacre une fois de plus la primauté de la volonté des États-Unis sur toute dynamique politique endogène. Les réflexions, propositions et mises en garde issues des franges progressistes de la société civile et de la diaspora, qui appelaient à une transition pilotée par les Haïtiennes et Haïtiens eux-mêmes et à la restauration effective de leur droit à l’autodétermination, ont été ignorées, marginalisées, rendues invisibles. Elles ont été soupçonnées de receler une dimension insurgée et indisciplinée, et donc porteuse d’une menace pour les positions de pouvoir historiques acquises en Haïti.
Le rapport des forces
Il faut commencer par nommer la réalité sans fard. En relations internationales, le réalisme nous rappelle une vérité brutale que Thucydide formulait déjà : les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent. Haïti, État affaibli, fragmenté, privé de leviers coercitifs, ne dicte pas les termes du jeu. Les puissances hégémoniques, elles, arbitrent selon leurs intérêts stratégiques, non selon des principes moraux. S’indigner de cette logique sans la comprendre serait naïf. Mais l’accepter comme une fatalité historique serait une grave erreur, une faute politique et morale.
Car le réalisme n’est pas le cynisme. Reconnaître un rapport de force défavorable n’implique pas de renoncer à toute agentivité. C’est ici que les élites nationales doivent être interpellées. Une partie significative de l’oligarchie haïtienne - économiquement prédatrice, politiquement rétrograde, structurellement arrimée aux puissances impérialistes - a choisi, une fois de plus, la collaboration contre l’intérêt national. Elle prospère dans les interstices de la dépendance, tire profit du chaos et se présente ensuite comme interlocutrice « responsable » de l’ordre international. L’histoire, qui n’est pas clémente avec les élites compradores, jugera sévèrement ce choix.
Mais la responsabilité ne s’arrête pas à celles et ceux qui agissent. Elle inclut aussi les voix morales et politiques qui se sont tues. Celles qui, par calcul, par lassitude ou par peur de l’isolement, de menaces ou de sanctions, ont accepté de normaliser l’inacceptable. Le silence, dans des moments de rupture, n’est jamais neutre : il devient une forme de consentement.
Les armes des faibles
Pourtant, l’histoire des sociétés dominées nous enseigne autre chose que la résignation. Dans ses recherches édifiantes, l’universitaire James C. Scott (1936-2024) a montré que les « faibles » ne sont jamais totalement dépourvus de moyens d’action. Ils peuvent développer des armes discrètes mais efficaces : refus de coopération, délégitimation symbolique, contournement des structures imposées, solidarité horizontale. Ces pratiques ne renversent pas immédiatement un ordre injuste, mais elles l’érodent, elles en sapent la prétention à la normalité.
Le dissident, intellectuel et homme d’État Václav Havel (1936–2011), réfléchissant à la dissidence dans des contextes de domination écrasante, parlait du « pouvoir des sans-pouvoir ». Ce pouvoir ne réside pas dans la force matérielle, mais dans le refus de vivre dans la soumission et le mensonge. Traduit dans le contexte haïtien, cela revient à nommer le coup d’État orchestrer par les États-Unis avec l’aide de relais locaux pour ce qu’il est. Refuser de reconnaître comme légitime une autorité issue de la contrainte externe. Isoler politiquement et moralement ceux qui acceptent de gouverner contre la souveraineté populaire. Créer un front du refus moral, même minoritaire, mais cohérent.
Résister comme devoir moral
C’est dans cet esprit qu’il faut appeler la nation à isoler politiquement Alix Didier Fils-Aimé et l’architecture institutionnelle imposée de l’extérieur. Non par romantisme révolutionnaire, mais par lucidité historique. Aucun projet national ne peut naître durablement d’une telle confiscation.
Aux jeunes, surtout, je dis ceci : la défaite est réelle, mais elle n’est pas définitive. Le cynisme – compréhensible – peut être une tentation, mais il ne peut en aucun cas être une option. Se convaincre que « tout est joué » est précisément ce que recherchent les forces qui dominent. Certes, le pays est aujourd’hui confisqué. Mais une nation n’est jamais définitivement perdue tant qu’existent des femmes et des hommes décidés à ne pas abandonner l’idée même de dignité politique.
Haïti peut et doit être réconciliée - non autour d’un consensus factice imposé de l’extérieur, mais autour d’un refus partagé de la dépossession, de la privation du droit à l’autodétermination. L’histoire n’avance pas en ligne droite. Elle se souvient, elle accumule, elle finit par demander des comptes. Et ce jour-là, celles et ceux qui auront choisi la soumission confortable plutôt que le risque du refus ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas.
*L’auteur est professeur de science politique à l’École des hautes publiques de l’Université de Moncton. Cette tribune est une adaptation d’une entrevue accordée récemment au journaliste Philomé Robert sur France 24.
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