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Haïti : Viols et violences des gangs, des vies féminines brisées et ignorées

Alors que les exactions des gangs dévastent les infrastructures de Port-au-Prince et de ses environs dans une spirale de violences, des femmes, meurtries par le deuil ou par les actes de viols, peinent à retrouver la force de se reconstruire. AlterPresse livre ici le deuxième volet de leurs témoignages.

Par Charilien Jeanvil

P-au-P, 26 sept. 2025 [AlterPresse] — Trois femmes, trois destins brisés : récits de violence et de survie.

Trois femmes. Trois trajectoires bouleversées par des actes de violences d’une cruauté inouïe. Leurs récits, empreints d’effroi et de douleur, traduisent une réalité implacable : mêmes agressions, mêmes stigmates, même combat pour continuer à (sur)vivre, pour elles-mêmes et pour leurs enfants.

La terreur, infligée par des individus issus de leur propre communauté, engendre un supplice qui dépasse l’entendement.

Le drame de Jocelyne

« Je n’ai rien ressenti, si ce n’est les voix de mon mari et de ma fille se consumant dans les flammes »

Jocelyne, 69 ans, revenait d’une activité commerciale en fin de journée, lorsqu’elle aperçut, abasourdie, son domicile en proie aux flammes dans le quartier de Carrefour Feuilles. Son mari, Gesner, et l’une de ses filles, Jada, se trouvaient encore à l’intérieur. Incapable d’intervenir, elle a assisté impuissante à leur mort tragique, brûlés vifs.

Dans ce moment d’horreur, alors qu’elle entendait les derniers appels de ses proches, Jocelyne raconte avoir été retenue de force, rouée de coups et violée par quatre hommes armés.

« Je n’ai rien ressenti, si ce n’est les voix de mon mari et de ma fille se consumant dans les flammes », confie-t-elle avec une douleur indicible.



La nuit funeste de Madeline

Madeline, 39 ans, menait une vie familiale relativement paisible à Solino, avec son mari, sa fille adolescente et son jeune frère. Le 14 novembre 2024, aux alentours de 23 heures, deux individus cagoulés et armés ont fait irruption dans leur domicile. Ils ont froidement exécuté son mari et son frère, avant de s’en prendre à elle. Battue et violée, Madeline a survécu, mais au prix d’un traumatisme durable. Sa fille de 14 ans a échappé à l’agression, inanimée après un malaise soudain.

Marie, agressée en plein jour

Marie, 67 ans, a subi un viol, alors qu’elle traversait les abords du Champ de Mars. Attaquée par deux individus armés circulant en voiture, elle dit avoir été violée et brutalisée en plein jour, sans possibilité de se défendre.

Ces récits glaçants témoignent de l’ampleur des violences qui s’abattent sur des femmes vulnérables, souvent dans l’indifférence générale. Derrière chaque témoignage, se dessine la même lutte : survivre malgré la perte, le traumatisme et l’injustice.

Des séquelles profondes et des traumatismes persistants

Les femmes victimes de violences sexuelles portent des séquelles multiples, allant des troubles psychologiques aux atteintes physiques.

Battue et violée, Madeline a survécu, mais au prix d’un traumatisme durable.

Jocelyne, Madeline et Marie ont été contraintes de fuir leurs foyers et de trouver refuge dans des camps de fortune, où les conditions de vie demeurent précaires. Privées d’aide humanitaire, affaiblies tant physiquement que moralement, elles luttent quotidiennement pour leur survie.

Leurs nuits restent hantées par les violences subies. L’insomnie, les hallucinations et les souvenirs sanglants rythment leur existence.

« Même le rapport médical s’apparente à un cauchemar », confie Jocelyne, qui avoue avoir longtemps redouté de partager son expérience avec d’autres.

Toutes disent avoir perdu le goût de vivre et la capacité de se projeter dans la réalité.

À ces souffrances, s’ajoute l’impossible deuil. Les trois femmes se remémorent sans cesse leurs proches disparus dans des circonstances atroces. Leurs corps, calcinés, n’ont jamais pu être retrouvés, les privant ainsi du dernier hommage.

Marie confie avoir dissimulé la vérité à ses enfants, gardant ses papiers cachés.

Madeline, quant à elle, admet avoir été tentée par des pensées suicidaires, avant de trouver la force d’y renoncer.

Un message de courage et de solidarité

Bien qu’elles aient longtemps gardé le silence, submergées par la honte ou la peur, Jocelyne, Marie et Madeline exhortent aujourd’hui les autres survivantes de violences sexuelles à ne pas rester seules, mais à chercher du soutien le plus rapidement possible.

« C’est en partie ce qui m’a sauvé la vie », témoigne Jocelyne, qui a pu bénéficier de soins à l’un des hôpitaux de Médecins sans frontières (Msf).

Attaquée par deux individus armés, violée et brutalisée en plein jour

Marie, de son côté, insiste sur l’importance d’une prise en charge globale.

« La rapidité de l’intervention médicale est aussi cruciale que le soutien psychologique. Je suis reconnaissante envers Solidarite fanm ayisyèn (Sofa), qui m’a aidée à retrouver peu à peu le goût de vivre ».

Madeline, quant à elle, encourage vivement les victimes à briser le silence.

« Allez à l’hôpital. Vous y recevrez des soins adaptés et des médicaments. Cela peut éviter des complications graves. Il ne faut pas avoir peur d’en parler ».

Par leurs mots, ces femmes envoient un message fort : le silence tue, mais la parole soigne.

L’organisation féministe Solidarite fanm ayisyèn a relevé une augmentation vertigineuse des cas de violences sexuelles en Haïti.

Plus de 200 femmes et filles, survivantes de Volences basées sur le genre (Vbg), ont été accueillies au Centre Douvanjou de la Sofa, contre seulement 12 à la même période en 2024, soit 17 fois plus, selon un rapport consulté par AlterPresse.

L’intensification des violences y est pour beaucoup, mais la Sofa déplore surtout l’inaction criante entourant cette tragédie.

Sofa : Un accompagnement global pour les survivantes de violences sexuelles

Face à l’ampleur des violences sexuelles en Haïti, la Sofa a mis en place un programme d’accompagnement holistique destiné aux survivantes de viol. Ce dispositif, structuré et multidimensionnel, propose une prise en charge adaptée à chaque cas, articulée autour de trois volets principaux : médical, psychologique et socio-économique.

« La priorité est accordée à l’accès aux soins médicaux », explique Stéphanie Siméon, chargée de projet au sein de l’organisation.

La Sofa oriente les survivantes vers des structures médicales partenaires ou fait appel à des cabinets privés pour assurer leur prise en charge.

Les frais de consultation et de traitement sont généralement couverts par l’organisation, tout comme les frais de transport. L’accompagnement inclut également l’obtention du certificat médical, document essentiel dans le cadre de démarches juridiques et légales.

Parallèlement, un soutien psychosocial est proposé, afin d’aider les survivantes à faire face aux traumatismes subis.

Des groupes d’entraide et de parole sont régulièrement organisés pour permettre aux femmes de s’exprimer, de se reconstruire et de reprendre progressivement le contrôle de leur vie. Une cellule de suivi psychologique spécialisée prend aussi en charge les cas les plus sensibles, notamment les personnes souffrant de troubles mentaux sévères.

L’accompagnement ne s’arrête pas là.

Consciente de la précarité dans laquelle vivent de nombreuses victimes, souvent réfugiées dans des camps informels sans ressources, la Sofa propose également un appui économique. Celui-ci vise à soutenir les mères dans la scolarisation de leurs enfants, à couvrir les frais médicaux et à répondre à leurs besoins alimentaires essentiels.

Par cette approche intégrée, la Sofa entend offrir aux survivantes, non seulement une aide d’urgence, mais aussi les moyens de reconstruire leur dignité et leur autonomie, dans un contexte où l’État brille par son absence.

La Sofa exige des mesures concrètes pour briser le cycle de souffrance des femmes haïtiennes en situation de précarité.

L’organisation réclame :

- Un engagement sans équivoque pour la protection des femmes et des filles, notamment dans les camps où elles sont en danger permanent et leur sécurité constamment menacée.

- La création d’espaces appropriés pour loger dignement les déplacé·e·s en attendant leur retour possible chez eux.

- Un système de soutien renforcé pour accompagner les survivantes dans leur reconstruction physique, psychologique et sociale.

- Une justice accessible et effective, rompant avec la logique d’impunité. [cj 30/09/2025 06:00]

Ndlr : Marie, Madeline et Jocelyne sont des noms d’emprunt

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


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