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Haïti–Violence : De Carrefour à Bainet, un cadavre otage des gangs

Le corps d’Abel Joseph, décédé à Carrefour, a été intercepté puis retenu pendant plusieurs heures par des individus armés alors qu’il était en transit vers Bainet pour des funérailles dignes. Transformé en otage sur la route, ce cadavre illustre jusqu’où s’étend désormais l’emprise des groupes armés sur les déplacements en Haïti, y compris les rites funéraires.

Par Gotson Pierre

P-au-P, 20 avril 2026 [AlterPresse] --- Dans les hauteurs de Carrefour, sur la route menant vers Léogane, le corps d’Abel Joseph a été intercepté puis retenu en otage par des membres de gangs alors qu’il était transporté à moto vers Bainet pour y être inhumé. Ce qui devait être un déplacement funéraire encadré par la famille s’est transformé en épisode de tension et de négociation, révélant les contraintes imposées par l’emprise des gangs sur les axes de circulation.

Un père de famille respecté, une fin dans la solitude

Abel Joseph est décrit par ses proches comme un père de famille travailleur, ayant consacré sa vie à soutenir ses enfants et une grande partie de ses proches, qui lui vouaient une profonde admiration.

Il a vécu l’essentiel de son existence à Carrefour, dans la périphérie sud de Port-au-Prince, aujourd’hui largement sous influence de gangs lourdement armés. C’est là qu’il est décédé en mars 2026, des suites d’un accident vasculaire cérébral.

Il souffrait également d’arthrose, une maladie douloureuse qui limitait fortement ses déplacements. Malgré cela, il avait connu un séjour au Canada auprès de ses enfants, avant de revenir en Haïti, incapable de supporter le froid et l’aggravation de ses douleurs.

Il avait finalement choisi de rester à Carrefour, même dans un contexte sécuritaire de plus en plus dégradé.

Le décès et la décision de rapatrier vers Bainet

Après sa mort, le corps est déposé dans une morgue de Carrefour. Mais ses enfants, installés à Montréal, hésitent à se rendre en Haïti, où l’insécurité rend les déplacements risqués et incertains.

Ils craignent à la fois de ne pas pouvoir se recueillir et de voir le corps de leur père exposé à des actes de profanation, dans un contexte où même les cimetières ne sont plus totalement protégés.

Ils prennent alors une décision difficile : organiser son inhumation à Bainet, sa commune natale, dans le Sud-Est du pays.

Mais le trajet s’annonce complexe. Carrefour est isolée, la Route nationale n°2 est partiellement bloquée, et plusieurs zones comme Gressier sont sous contrôle de gangs.

Une traversée à moto dans un territoire fragmenté

Le corps d’Abel Joseph est finalement placé dans un sac et transporté à moto.

Le convoi emprunte des chemins de montagne contournant les axes principaux devenus impraticables. À chaque zone traversée, le même schéma se répète : arrêts forcés, contrôles, et passages négociés.

Le territoire apparaît fragmenté, régi par des logiques locales imposées par différents gangs.

Le moment de rupture

Dans les hauteurs de Degand, le convoi est stoppé. La situation bascule.

La moto transportant le corps est confisquée, et le cadavre lui-même est retenu. Les individus armés exigent une somme d’argent pour toute restitution.

Pour la famille, le deuil se transforme alors en crise. Le corps du père devient un objet de négociation.

À Montréal, les enfants d’Abel Joseph vivent des heures d’angoisse, craignant de ne jamais récupérer la dépouille.

Les négociations se prolongent pendant plusieurs heures. Des menaces sont évoquées, et la tension monte.

Finalement, après paiement, le corps et la moto sont relâchés.

« Voici votre moto et votre cadavre. Partez vite. Nous ne voulons plus vous voir ici », auraient déclaré les assaillants.

Reprendre la route malgré tout

Le convoi reprend ensuite son trajet à travers Morne-à-Bateau, Morne Chandelle, Petit Boucan et d’autres localités montagneuses.

Le corps, toujours soigneusement emballé, est transporté à moto, accompagné par des proches sur d’autres motocyclettes.

À Léogane, un transport plus stable permet de poursuivre la route vers Bainet.

Arriver à Bainet : Un soulagement sans réparation

Après plusieurs heures de route et d’incertitude, le corps d’Abel Joseph arrive enfin à Bainet.

Il est pris en charge pour les préparatifs d’inhumation.

Mais l’arrivée ne suffit pas à effacer le parcours : un trajet marqué par la peur, les blocages, les négociations forcées et la violence subie par le défunt et sa famille.

Pour les proches, le deuil a été traversé par une expérience d’humiliation et de dépossession.

Un territoire où même les morts circulent sous contrainte

Ce témoignage illustre une réalité plus large : la fragmentation du territoire haïtien et la perte de contrôle des axes de circulation, sous l’effet d’une crise sécuritaire qui s’est accélérée au cours des cinq dernières années.

Dans ce contexte, même les morts deviennent des corps contraints, soumis à des passages imposés, des négociations et des violences qui dépassent le cadre du deuil. Cette réalité traduit aussi une érosion progressive des repères humains, dans un environnement marqué par une violence de plus en plus brute. [gp apr 20/04/2026 11:50]

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


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