Español English French Kreyòl

Español English French Kreyòl

Haïti : Vers une nouvelle crise politique ?

Trois mois après son entrée en vigueur, le Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections vacille. Au-delà de l’insécurité galopante et des doutes sur le scrutin, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé fait face à une contestation frontale de sa légitimité institutionnelle, replongeant l’avenir politique du pays dans l’incertitude.

Par Charilien Jeanvil

P-au-P, 22 mai 2026 [AlterPresse] --- Trois mois après son entrée en vigueur, le Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections suscite de vives contestations, tant de la part de ses signataires que de ses détracteurs. En cause, plusieurs adhérents dénoncent le non-respect des engagements pris, tandis que certains non-signataires critiquent la volonté supposée d’aligner le processus électoral sur un organe contesté.

Parallèlement, d’autres facteurs aggravants émergent, notamment la dégradation continue de la situation sécuritaire, les incertitudes entourant la tenue des élections et le retour des débats relatifs au statut institutionnel du Premier ministre, Alix Didier Fils-Aimé.

Divergences autour de la stratégie sécuritaire et du processus électoral

La situation sécuritaire du pays s’est considérablement détériorée, alors que le rétablissement de l’ordre public constituait l’un des piliers fondamentaux du pacte. C’est ce qu’a souligné André Raphaël, membre de l’Assemblée des signataires du Pacte et dirigeant du Collectif des acteurs haïtiens pour le développement et l’organisation alternative (Cahdoa), l’une des structures signataires de ce document censé orienter l’action gouvernementale.

André Raphaël déplore la stratégie adoptée par l’État dans la lutte contre les gangs armés. Celle-ci consiste en des échanges de tirs dans les quartiers populaires sans consolidation durable des territoires reconquis, une approche qu’il juge inefficace.

Intervenant à l’émission FwoteLide diffusée sur AlterRadio (106.1 FM et en ligne), il a plaidé en faveur d’une stratégie alternative visant à identifier, interpeller et condamner les individus impliqués dans le trafic illicite d’armes à feu.

La sécurité s’est effondrée, eloignant la perspective electorale et ruinant les piliers centraux du pacte.

Il préconise un contrôle rigoureux des frontières et des ports, ainsi qu’une utilisation plus efficace des fonds du renseignement. Pour André Raphaël, seule une justice forte et indépendante est en mesure de sanctionner les contrevenants à la loi. Il critique par ailleurs des membres du secteur privé, de l’appareil étatique et de la sphère politique, qu’il accuse d’entretenir des liens avec la criminalité organisée.

Tout en saluant les efforts déployés par le Conseil électoral provisoire (Cep) et le pouvoir exécutif dans le cadre du processus électoral en cours, le dirigeant du Cahdoa appelle à une meilleure coordination entre le gouvernement et le Cep, condition qu’il juge indispensable à l’organisation d’élections crédibles.

Le Premier ministre sommé d’assumer ses responsabilités

Le Cahdoa exhorte les autorités à respecter les engagements souscrits dans le pacte. André Raphaël estime qu’il incombe au Premier ministre et à son gouvernement d’assumer pleinement leurs responsabilités en œuvrant au rétablissement de la sécurité, au retour des déplacés internes ainsi qu’à l’organisation des élections, des préalables qui demeurent à ce jour insatisfaits.

Dans cette perspective, il invite Alix Didier Fils-Aimé à instaurer des mécanismes de dialogue permanents avec les signataires du pacte afin de préserver un minimum de consensus politique.

Vers une nouvelle impasse institutionnelle ?

Le Comité de suivi des Assises du dialogue inter-haïtien a lancé un appel en faveur de la recherche d’une solution consensuelle destinée à prévenir un éventuel vide institutionnel à compter du 7 juin prochain.

L’article 149 de la Constitution, invoqué par Alix Didier Fils-Aimé lors de son entrée en fonction en qualité de seul chef de l’exécutif le 7 février dernier, prévoit l’organisation d’élections dans un délai compris entre trente et cent vingt jours, soit au plus tard le 7 juin, une échéance qui paraît aujourd’hui irréalisable.

Craignant l’émergence d’une nouvelle crise politique, le professeur Émile Brutus, intervenant lui aussi au forum FwoteLide, a souligné la nécessité de poursuivre les assises initiées en février dernier entre diverses composantes de la société civile, des représentants politiques et d’autres acteurs nationaux, afin de dégager des solutions consensuelles.

L’objectif consiste à restaurer la dignité nationale, refonder la gouvernance politique, rétablir la sécurité publique et organiser des élections crédibles dans un climat de confiance et de cohésion nationale.

Le professeur Brutus rappelle également que le Comité de suivi des Assises demeure attaché aux résolutions adoptées en faveur d’un régime bicéphale. Il affirme que le Premier ministre ne peut exercer seul le pouvoir et qu’il faut un président, dénonçant ainsi une gouvernance dépourvue de fondement législatif et constitutionnel clair.

Bien qu’il reconnaisse les limites pratiques de l’application des résolutions issues des Assises, Émile Brutus appelle néanmoins à l’ouverture de discussions afin d’éviter une impasse institutionnelle à partir du 7 juin 2026, date qu’il considère comme l’échéance légale de la période intérimaire.

Le Comité de suivi réaffirme par ailleurs son attachement au principe d’une solution haïtienne souveraine, portée par les Haïtiens, avec l’appui de la communauté internationale, dans le respect de la dignité du peuple.

De son côté, le Groupe des personnalités éminentes de la Caricom a indiqué, dans une note officielle, prendre ses distances avec l’initiative politique intitulée « Solution sociopolitique de secours Washington-Haïti-Caricom », portée par le Consensus des Assises du dialogue inter-haïtien (Cadih), tout en réaffirmant sa volonté de soutenir les autorités et les acteurs haïtiens dans leur quête de stabilité.

Un processus électoral fortement compromis

Le Forum haïtien pour la paix et le développement durable (Fohpdd), plateforme regroupant des membres de la diaspora haïtienne, se montre particulièrement sceptique quant à l’avenir du processus électoral. Son président, Samuel Colin, également invité de l’émission FwoteLide, estime que les conditions minimales nécessaires à la tenue d’élections ne sont pas réunies.

Il s’interroge également sur la pertinence d’une harmonisation du décret électoral avec le Pacte national de février 2026, y voyant un facteur susceptible de ralentir davantage le processus.

La diaspora, via le Fohpdd, se montre très sceptique sur l’avenir des élections.

Samuel Colin demeure peu convaincu par les avancées annoncées, malgré l’enregistrement des partis politiques, les préparatifs liés à l’inscription des électeurs et la proposition d’un budget électoral, estimant qu’il ne s’agit pas d’avancées concrètes.

Dans cette même logique, le parti Alternative socialiste a adressé une lettre de mise en garde au Cep contre l’application du Pacte national, estimant que ce document ne possède aucune valeur juridique contraignante. Son coordonnateur, Jean-Paul Bastien, a dénoncé la volonté d’aligner le Cep sur les dispositions du pacte.

Samuel Colin se dit également profondément préoccupé par l’aggravation de la violence des gangs dans le département de l’Ouest, notamment à travers les affrontements récents ayant causé près de quatre cents morts et l’incendie de plus de quatre-vingt maisons en quelques semaines.

Selon lui, cette situation accentue la détresse des familles haïtiennes, déjà lourdement éprouvées par l’insécurité et la crise multidimensionnelle que traverse le pays. Il constate que les gangs passent désormais à la vitesse supérieure.

La dégradation de la situation sécuritaire préoccupe également les plus hautes autorités de l’État. Le Premier ministre a récemment reconnu que les conditions nécessaires à la tenue d’élections ne sont pas encore réunies, tout en exprimant l’espoir d’un scrutin avant la fin de l’année.

Samuel Colin estime toutefois que la perspective d’élections en fin d’année ne peut relever du simple souhait politique, mais qu’elle doit s’accompagner d’actions tangibles et immédiates, appelant à mettre un terme au cycle prolongé de la transition politique. [cj gp apr 25/05/2026 20:30]

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


Depuis 2001

Explorer toutes les archives