Après trois semaines entre Port-au-Prince et le Cap-Haïtien, Aly Acacia raconte une Haïti meurtrie par l’insécurité, mais aussi vivante, résistante et traversée de multiples réalités, loin des caricatures.
Tribune
Par Aly Acacia*
Soumise à AlterPresse le 23 août 2026
Je vous écris pendant que les souvenirs sont encore chauds.
Je suis en chemin vers Montréal, après trois semaines en Haïti, entre Port-au-Prince blessée et le Cap-Haïtien qui tente encore de se souvenir qu’il fut la capitale.
Les escales
On ne va plus à Port-au-Prince directement. C’est la destination des escales. J’ai dû traverser deux territoires qui ne nous veulent pas toujours du bien, nous Haïtiens : la République dominicaine et les États-Unis d’Amérique.
J’avais bien préparé ce long trajet. J’ai transformé le périple en aventure. Les tracas des escales, je les ai transformés en découvertes vécues sereinement. Ce fut réussi. Je devrais adopter cette attitude dans tous les domaines de ma vie.
J’ai traversé la RD en autobus. Punta Cana, Santo Domingo, Boca Chica, Santiago, Dajabón à la frontière avec Ouanaminthe. J’ai vu des villes entretenues, administrées, des routes qui tiennent, un système de transport que toutes les strates sociales utilisent sans complexe. Pas l’apartheid social que nous entretenons en Haïti depuis deux siècles.
Le miroir dominicain
Cependant, la RD est loin d’être le paradis que même des compatriotes nous vendent. C’est un pays normal avec ses rues à éviter après le coucher du soleil. L’État est encore là. Il exerce un contrôle plus qu’apparent pour permettre aux Dominicains et aux douze millions de touristes de danser la bachata avec l’illusion d’un paradis qui n’est qu’artifice et apparat.
Leurs élites dominantes ne sont pas moins rapaces que les nôtres. La vie est dure pour les classes défavorisées. Il suffit de leur parler un peu pour qu’ils t’installent dans leur misère. La prostitution omniprésente, la magouille devenue presque un sport national, la grogne qui monte et qui devient de plus en plus audible pour peu qu’on y prête l’oreille, sont les signes que l’enfer ne se borne pas aux frontières haïtiennes.
La vraie différence entre l’Est et l’Ouest de l’île d’Hispaniola, je l’ai sentie là : dans la conscience de l’élite à s’identifier au peuple qu’elle domine et son sentiment d’appartenance à la terre qu’elle exploite.
Regards empathiques
Alors, je vous parle en position d’observateur. Non pas de haut, ni de loin. Mais en vacancier de trois semaines. Un billet de retour dans la poche et un passeport canadien qui sert de clé.
À Dajabón, le douanier dominicain me sourit et lève la barrière. À Miami, l’agent américain me dit « welcome to the USA ». À côté de moi, mes frères haïtiens vident leurs sacs de papiers, d’explications interminables. Moi, je passe. Je suis de passage. Je survole la mêlée. C’est un privilège immense, parfois honteux, qui me permet aujourd’hui de vous écrire sans avoir la gorge serrée par le lendemain.
Ceux qui restent
Alors respect. Respect aux milliers de déplacés. Hommage à ceux qui organisent leur vie autour d’entreprises viables pour la majorité, à tous ces influenceurs qui aident la jeunesse à se forger un horizon au fur et à mesure de sa marche vers l’avenir. Applaudissements à ces jeunes entrepreneurs et créateurs d’emplois, représentant 35 % des propriétaires de PME, qui, du bec et des ongles, réussissent là où des milliers d’autres sont contraints d’abandonner et de fuir.
La nuit : Sechenska
Contrairement aux conseils de mes amis, je ne suis pas resté terré chez moi. Je suis sorti. J’ai vu la vie nocturne de Pétion-Ville et de Delmas. Des bars où il y avait plus de serveuses que de clients.
Sechenska me souffle qu’elle gagne 25 gourdes sur chaque Prestige vendue 200 gourdes. Elle et les autres filles dorment jusqu’à l’aube sur une chaise, après leur quart. Elle n’a pas de profession. Elle n’arrivait pas à passer le bac 2. Elle a débuté un cours d’informatique, mais après un an, elle a dû abandonner. Faute d’ordinateur pour pratiquer, elle ne réussissait pas les exercices. Son laptop, que lui a offert un membre de la diaspora qui ne rentre plus à cause de l’insécurité, elle l’a laissé chez le prêteur à gages pour payer les études de sa sœur qui se prépare à passer le concours pour être admise en médecine à l’Université Aristide à Tabarre.
La vie de ma serveuse est un cercle vicieux et résume celle de milliers de jeunes filles. En tout cas, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans cette société qui n’inclut pas les jeunes dans son agenda.
Plusieurs Haïti en même temps
Par ailleurs, les activités sportives, récréatives ou culturelles attirent la grande foule, si l’admission est gratuite ou à prix forfaitaire bas grâce aux subventions des ONG. Presque tout se déroule dans les salles de congrès d’hôtels. Une manne financière durant cette période de crise touristique. Conférences, foires de livres, théâtres, débats tombent un à un dans le fil d’actualité sur les réseaux sociaux.
Au même moment, la police affronte les bandits à Kenscoff et l’armée d’Haïti, avec l’appui de la FRG, est à la poursuite de Vitelhomme Innocent à Tabarre. Une vague de kidnappings refait surface à Delmas.
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« Sois prudent »
Je n’ai pas dit à tous que je partais pour Haïti. Pas pour déjouer un quelconque complot, simplement parce que j’étais fatigué de vous entendre me répéter : « sois prudent » !
La prudence s’impose dans le monde où nous vivons. Mais pour Haïti, on dépasse l’entendement, comme si le voyageur allait systématiquement à la boucherie.
Paradoxalement, les mêmes qui font des appels au respect des normes de sécurité n’hésitent pas à te demander de leur rapporter la moitié du pays dans tes valises, sans compter les lettres, procurations notariées et autres documents urgents. Je deviens une succursale FedEx, CAM Transfert, messager et livreur de provisions alimentaires. Il me semble qu’il y a un déficit de cohérence quelque part, enrobé d’intentions bienveillantes.
Mon retour sain et sauf infirme les préjugés de ceux, nombreux, qui crient haut et fort que c’est un pays maudit, fini, sans issue, où ils ne mettront jamais les pieds.
Ce qu’on oublie, peut-être, c’est le poids négatif que transportent ces paroles, ces pensées, ces émotions envers moi, mais surtout envers les douze millions de femmes, d’hommes, de vieillards, d’enfants et de nourrissons qui vivent au quotidien en Haïti.
Circuler à Port-au-Prince
Sur place, j’ai beaucoup circulé à l’intérieur des espaces de Port-au-Prince non contrôlés par les bandits, 10 % selon l’ONU. En voiture blindée avec un expert en sécurité, en tap-tap et à moto, mais également à pied, car c’est la meilleure occasion pour jauger une ville.
Le pouls de Port-au-Prince, son cœur qui bat, ce sont ses marchés. Pas le supermarché climatisé. Le vrai. Là où s’entassent les mangues qui suintent, les tas de riz blanc, la viande à l’air libre sous le soleil, les mains qui soupèsent, qui goûtent, qui marchandent. Si tu veux savoir si la ville respire encore, va sentir les fruits.
En voiture blindée, on croit être protégé. C’est une illusion épaisse comme le vitrage. Dans ces rues étroites, tu es aussi vulnérable qu’une tortue retournée, lente, visible, offerte. Le blindage arrête peut-être une balle, mais il n’arrête ni le regard qui te jauge ni le temps qui s’étire à chaque carrefour bloqué. J’ai vite compris : personne n’est vraiment protégé, même derrière trois centimètres de verre.
En tap-tap, on est plus incognito mais très inconfortable.
À moto, on comprend la capacité de ces jeunes à défier le danger. Après quelques courses, on se rend compte que ces jeunes hommes à moto, de vrais Minotaures sur deux-roues, opèrent une chorégraphie millimétrée pour se faufiler dans ces embouteillages compacts.
C’est à moto que j’ai pris conscience de cette partie de l’anatomie humaine qu’on appelle le coccyx. La douleur se fait encore sentir.
Après la première semaine, j’avais vaincu la peur, mais je n’égalais pas l’élégance de ces jeunes femmes sculptées comme des Vénus, formant un angle droit avec le siège. D’une aisance de trapéziste, elles tchattent à deux mains sur leur téléphone, ne semblant nullement contrariées par les zigzags et les freinages et redémarrages brusques de la fougueuse moto.
L’intrus à pied
À pied, je surprends mon entourage. Je suis l’intrus. Personne de ma catégorie ne s’aventure sur les trottoirs, sauf le temps de rejoindre son véhicule.
Chez nous, on ne se mêle pas. Il n’y a pas de foule bigarrée où le propriétaire de la grande entreprise marche à côté de l’ouvrière qui porte son bassin, où le jeune cadre frôle la marchande de fritay. Chacun sa bulle, sa voiture, son itinéraire. La distanciation sociale chez nous, ce n’est pas une mesure sanitaire. C’est une architecture sociétale.
Les récits
Les gens souffrent. Unanimement, ils sont épuisés par la situation. Cela dure depuis très longtemps. On ne compte plus les années.
Ce qui frappe, chez les gens de ma classe sociale, ce sont les récits qu’on ne finit pas. Un ami me dit, les yeux ailleurs : « ma femme a été gardée seize jours ». Il ne dit pas le reste. Il ne dira jamais qu’elle a été violée chaque jour. Il n’a pas besoin de le dire. Tu le devines dans le ton de la voix qui se brise sur le mot « seize » et dans la lueur humide d’un tsunami d’indignation et de colère contenue. Je ne pose aucune question. Il s’ensuit un silence. Le reste de la conversation sera télépathique, un Wi-Fi émotionnel qui s’appelle empathie nous branche l’un à l’autre. Une larme sur la joue gauche, seul signe extérieur de la douleur partagée.
Malgré tout
Pourtant, j’ai aimé ce que j’ai vécu et vu en peu de temps, malgré tout. À travers différentes prises de position et de manière très concrète, j’ai parlé à des gens qui s’activent à bâtir sur les ruines de l’Haïti d’hier, et à des porteurs de projets qui sont en branle au Cap comme à Port-au-Prince.
Le positif est là. Haïti n’est pas un enfer, ni un rêve idyllique, ni le Wakanda des Caraïbes comme me le disait une amie exaspérée également mal informée. C’est une réalité présente et actuelle qui prend force et qui prend forme.
Gérants d’estrade
Ceux qui ont choisi de vivre à l’extérieur doivent continuer à le faire sans complexe et sans reproche. Comme en sport, nous ne pouvons pas être tous sur le terrain.
Par contre, dans les estrades ou même derrière les écrans, ne nous contentons pas de huer les contre-performances, ne soyons pas uniquement des gérants d’estrades. Commentons l’ensemble des actions et encourageons les joueurs qui s’exposent sur le terrain !
* Enseignant, promoteur culturel, analyste
Source photo : MSF
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