Dans un contexte d’insécurité chronique, aggravé par les exactions de la coalition criminelle Viv Ansanm, de nombreuses femmes haïtiennes ont dû fuir leurs maisons pour se réfugier dans des camps de fortune à Port-au-Prince, dans l’Artibonite et le Plateau central. Violées, dépouillées, terrorisées, elles survivent dans une précarité extrême, marquée par insalubrité, faim, promiscuité et violences. AlterPresse a recueilli leurs témoignages, révélateurs de l’ampleur de la crise humanitaire et sociale. Voici le premier volet d’une série en deux parties.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P, 23 sept. 2025 [AlterPresse] --- Dans un contexte d’inflation galopante et d’effondrement des infrastructures sociales, plus d’un million d’Haïtiennes et d’Haïtiens survivent dans des camps de fortune. Les femmes et les enfants, premières victimes, y affrontent faim, insalubrité, violences sexuelles et insécurité permanente.
Témoignages et données recueillis par AlterPresse révèlent l’ampleur d’une crise humanitaire ignorée.
Un quotidien rythmé par la survie
Dans ces espaces, la lutte pour la survie est devenue la norme. Ce combat demande force et astuce, des qualités désormais inaccessibles à de nombreuses femmes âgées rencontrées par notre rédaction.
L’accès à l’aide humanitaire, qu’elle soit étatique ou fournie par des Ong, reste pour beaucoup un mirage. Les rares distributions, souvent désorganisées, dégénèrent fréquemment en scènes de violence.
« Les distributions se transforment souvent en scènes de violence », confie Marie, veuve de 69 ans, agressée alors qu’elle tentait d’obtenir de la nourriture pour ses six enfants.
Rescapée d’un incendie criminel à Carrefour-Feuilles, qui a coûté la vie à son époux et à deux de ses enfants, Marie s’est réfugiée à l’École nationale Argentine Bellegarde, à Lalue. Épuisée physiquement, brisée moralement, elle vit aujourd’hui dans un dénuement absolu.
Dépossédées, traumatisées, abandonnées
Jocelyne, 67 ans, connaît une tragédie similaire. Sa maison et son petit commerce ont été réduits en cendres. Malade et affaiblie, elle dépend désormais entièrement de l’aide d’autrui.
« Je n’ai plus la force de me battre pour les aides au camp du Lycée Marie Jeanne », témoigne-t-elle. Contrainte d’acheter au prix exorbitant de 1 000 gourdes des kits humanitaires détournés, elle tente de nourrir sa famille.
« Nos enfants pleurent de faim », dit-elle, visiblement bouleversée.
Promiscuité, insalubrité et insécurité aggravent encore leur condition déjà critique. Le bruit incessant, les tensions permanentes et les actes de violence perturbent leur sommeil et menacent leur intégrité.
Un rapport, publié en janvier 2025 par le Réseau national de défense des droits humains (Rnddh), fait état de violences multiples (physiques, sexuelles, sexistes, troubles à l’ordre public, etc.) dans 73 % des 59 camps monitorés.
« Les enfants, les personnes âgées, les femmes enceintes ou allaitantes, ainsi que les personnes vivant avec un handicap sont particulièrement affectés par cette situation de vulnérabilité extrême », soulignait le Rnddh.
Entre insalubrité extrême et détresse psychologique
Les conditions sanitaires sont catastrophiques : punaises, odeurs pestilentielles issues des latrines surchargées, eaux stagnantes.
Les femmes décrivent une cohabitation intenable.
« Une petite salle peut regrouper jusqu’à 50 personnes », indique Marie.
Craignant pour la santé de ses enfants, Jocelyne a fini par les confier à des proches.
Il y a là un véritable risque pour la santé publique et pour la sécurité des femmes.

« Les espaces dédiés à la toilette ne sont pas accessibles à toutes, et leur aménagement, lorsqu’il existe, met en péril l’intégrité des femmes et des filles, surtout la nuit », alertait encore le Rnddh.
L’impossible retour et les séquelles du trauma
« Nous voulons fuir ces camps de désespoir, mais vers où aller ? », interrogent Marie et Jocelyne, lucides.
Leurs maisons ne sont plus que ruines. Les souvenirs des violences, des pertes humaines et des traumatismes les hantent encore.
« Je ne pourrai jamais revivre là où ma fille a été brûlée vive », confie Marie.
Jocelyne, quant à elle, dit avoir perdu tous ses repères affectifs.
Malgré des appels à la paix lancés par certains groupes armés eux-mêmes, la peur d’une récidive reste omniprésente.
Une prise en charge insuffisante, mais salutaire
Un accompagnement psychologique, dispensé par l’organisation féministe Solidarite Fanm Ayisyèn (Sofa), leur apporte un maigre réconfort.
« Nous remercions la Sofa de nous avoir accueillies et écoutées », affirment-elles.
Le Centre Douvanjou de la Sofa a accueilli 206 survivantes de violences basées sur le genre durant les premiers mois de 2025, contre seulement 12 pour la même période en 2024.
Des enfants en danger, des crimes impunis
Malgré leur propre détresse, Marie et Jocelyne restent vigilantes quant à la sécurité de leurs enfants.
« Je peux devenir un démon pour protéger mes filles », affirme Marie.
Et pour cause : des cas de viols, parfois sur des fillettes de 10 ans, ont été signalés dans plusieurs camps.
En mai 2025, une fillette de six ans a été violée puis assassinée dans un camp à Port-au-Prince.
« La manière, dont les camps sont organisés, facilite ce type de crimes », déplorait Manoach Presna, responsable des programmes à la Fondation Zanmi Timoun, à l’émission FwoteLide sur AlterRadio.
La Sofa, de son côté, qualifie les camps de personnes déplacées de véritables zones de non-droit, où les femmes sont prises en otage dans une réalité infernale, sans protection ni recours.
« Leurs vies, leurs droits et leurs rêves sont écrasés dans l’indifférence totale des autorités », dénonçait l’organisation.
Les femmes et les filles représentent plus de la moitié d’un million de personnes déplacées dans les départements de l’Ouest, de l’Artibonite et du Plateau central. En temps de crise, elles sont toujours les premières victimes.
« Viols, exploitation, violences physiques : les femmes paient le prix fort », rappelait Pascale Solages, coordinatrice de l’organisation féministe Nègès Mawon, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2025.
• 👥 1 million de déplacés internes en Haïti (Ouest, Artibonite, Centre).
• ♀️ Plus de la moitié sont des femmes et des filles.
• ⚠️ 73 % des camps monitorés par le Rnddh signalent violences multiples.
• 💞 206 survivantes de violences basées sur le genre accueillies par la Sofa au 1er trimestre 2025 (contre 12 en 2024).
Dans ces camps de fortune, l’espoir et la dignité semblent n’être plus qu’une illusion.
Les voix de Marie, Jocelyne et de tant d’autres femmes déplacées confirment l’ampleur de la crise haïtienne et la nécessité de ne plus rester indifférent.e.s et passif.ve.s.[cj gp 23/09/2025 04:00]
Ndlr : Marie et Jocelyne sont des noms d’emprunt
Photo logo : Cicr
Photo 2 : Unicef
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