À l’ère du numérique, les réseaux sociaux occupent une place croissante dans les dynamiques politiques en Haïti. En période électorale ou de transition, ils deviennent à la fois des espaces de mobilisation, d’influence et de manipulation. Face à ces mutations, les journalistes haïtiens se retrouvent confrontés à des défis inédits : garantir une information fiable, contrer la désinformation et préserver l’éthique professionnelle. Cet article interroge les tensions croissantes entre enjeux politiques, influence numérique et vigilance journalistique.
P-au-P, 26 juin 2025 [AlterPresse] --- À l’ère du numérique, les réseaux sociaux occupent une place croissante en Haïti. Ils sont utilisés à des fins d’information, de mobilisation citoyenne, mais aussi de désinformation et de manipulation, notamment en période électorale. Ce qui soulève d’importants enjeux, dont celui de la responsabilité des journalistes, relève l’agence en ligne AlterPresse.

- Ludwy René Jean-Paul, secrétaire général de l’Observatoire du numérique en Haïti et coordonnateur du Réseau des blogueurs d’Haïti (Rbh)
« Les réseaux sociaux demeurent des outils efficaces, mais qui ne sont pas utilisés à leur juste valeur par le plus grand nombre », constate le secrétaire général de l’Observatoire du numérique en Haïti et coordonnateur du Réseau des blogueurs d’Haïti (Rbh), Ludwy René Jean-Paul, plus connu sur les réseaux sous le nom de Ti Lou Jean Paul.
Les réseaux sociaux ont aidé le Rbh à localiser les endroits, où les besoins ont été les plus urgents, après le passage de l’ouragan Matthew, qui a ravagé le grand Sud en octobre 2016, fait-il valoir.
Ce qui a permis d’attirer ainsi l’attention des décideuses et décideurs étatiques, explique le Réseau des blogueurs haïtiens, créé dans le but de fédérer les blogueuses et blogueurs pour une webosphère plutôt saine.
Suivant une étude de l’Institut Panos et Internews, réalisée en 2020, environ 2 millions d’internautes utilisaient les réseaux sociaux en Haïti, notamment Facebook.
L’Union internationale des télécommunications (Uit) évaluait, en 2022, à 53 % l’usage d’Internet en Haïti, soit plus de 5 millions d’utilisatrices et d’utilisateurs sur une population d’environ 10 millions d’habitantes et d’habitants.

- Yvens Rumbold, directeur exécutif de Policité
L’usage des réseaux sociaux diffère d’un groupe à l’autre en Haïti, fait remarquer Yvens Rumbold, directeur exécutif de Policité.
Il y a celles et ceux, qui suivent les contenus informatifs et éducatifs des médias fiables pour s’informer et se former.
D’autres produisent des contenus créatifs, des sketches, des vidéos de danse, et qui racontent des histoires.
Le menu est riche et varié.
Il y a également des influenceuses et influenceurs, très populaires, devenu·e·s, du jour au lendemain, de prétendu.e.s journalistes, qui véhiculent de fausses informations, note Rumbold, conseillant de contrôler la façon d’utiliser les réseaux sociaux, car ces derniers restent des outils, qui peuvent être dangereux.
Les journalistes face aux réseaux sociaux

- Germina Pierre-Louis, journaliste multimédia
Les journalistes doivent se former à l’usage des outils modernes, comme les réseaux sociaux, encourage Germina Pierre-Louis, journaliste multimédia.
Les journalistes des médias en ligne, celles et ceux des médias traditionnels « sont toutes et tous soumises et soumis aux mêmes exigences », affirme-t-elle.
Cependant, il existe un déficit de crédibilité des médias en ligne, en raison de leur persistance à faire le « buzz », nuance-t-elle, se référant à une étude de l’Institut Panos.
Elle dit reconnaître combien toutes les utilisatrices et tous les utilisateurs des réseaux sociaux ne sont pas journalistes.
« Sur les réseaux, des gens se font passer pour des journalistes, sans les compétences requises. C’est un danger », s’alarme Germina Pierre-Louis.
La responsabilité des journalistes est aussi liée au choix éditorial des médias, ajoute-t-elle.
La ligne tracée par la direction des médias s’avère tout aussi décisive, car elle influence le comportement des journalistes, analyse la communicatrice sociale.

- Jacky Marc, journaliste expérimenté
Toutes les couches sociales et professionnelles utilisent les espaces des réseaux sociaux pour des besoins d’information, souligne, pour sa part, le journaliste expérimenté Jacky Marc.
« Les journalistes sont parmi celles et ceux, qui utilisent les réseaux sociaux. La différence entre les journalistes et les autres utilisatrices et utilisateurs des réseaux sociaux réside dans la qualité des informations rendues publiques », explique-t-il.
Jacky Marc invite les journalistes à toujours s’assurer de la véracité de l’information.
« Nous les journalistes, nous avons d’abord une responsabilité intellectuelle, mais aussi une responsabilité sociale, nous obligeant à publier des informations de qualité. Ce qui n’est pas forcément le cas des autres utilisatrices et utilisateurs de réseaux sociaux », rappelle-t-il.
« L’outil Toma a été conçu par le Réseau des blogueurs d’Haïti pour aider les usagères et usagers des réseaux sociaux à vérifier les contenus en circulation. Malheureusement, la motivation tourne souvent autour du buzz, des likes et des vues, plutôt que de l’utilité de l’information », se plaint Ludwy René Jean-Paul, secrétaire général du Rbh.
Désinformation et manipulation sur les réseaux sociaux
Jean-Claude Louis, expert en communication et directeur de l’Institut Panos, regrette combien les réseaux sociaux sont utilisés à des fins de désinformation, de manipulation et de propagande.
« La désinformation et la manipulation de l’opinion publique deviennent presque une norme. Les réseaux sociaux endossent généralement les démarches populistes ».

- Jean-Claude Louis, expert en communication et directeur de l’Institut Panos
« De nombreux messages de haine y sont également véhiculés. Des rumeurs sont propagées », relève Jean-Claude Louis, déplorant « une culture de polarisation très malsaine sur les réseaux sociaux ».
« Ce qui se passe en Haïti n’est pas si différent de ce qui se fait dans d’autres pays. Sauf que les autres pays mettent en place des mécanismes pour limiter les dégâts », constate-t-il, rappelant combien les réseaux sociaux devraient être des outils ultra-importants pour la circulation des informations.
Jean-Claude Louis plaide pour une attitude responsable des internautes, afin de limiter la promotion de la désinformation et de la manipulation.
« Les sources de désinformation les plus nuisibles proviennent de partout. Une / un journaliste, diffusant une information sans vérification, participe à la désinformation », met en garde Yvens Rumbold.
Avantages et inconvénients des réseaux sociaux en période électorale
Les réseaux sociaux se sont incrustés dans l’univers moderne des élections. Ils occupent désormais une place fondamentale.
« Les candidates et candidats peuvent toucher un large public et atteindre leurs partisanes et partisans à travers des messages instantanés », mentionne Jean-Claude Louis.
Des plateformes, comme Facebook et TikTok, permettent aussi de faire du micro-ciblage, pour toucher les communautés de base et mobiliser les électrices et électeurs.
Toutefois, les prévisions de contenus potentiels sur les réseaux sociaux en Haïti, pour les prochaines élections, sont alarmantes, anticipe Jean-Claude Louis.
Il redoute des scènes de manipulation des résultats, avec l’usage des algorithmes en faveur ou en défaveur d’une candidate, d’un candidat, ou d’un.e autre.
« En somme, les réseaux sociaux pourraient être utilisés pour publier de faux résultats et provoquer des troubles dans le pays », prévient l’expert en communication.
Un certain recul s’avère nécessaire pour faciliter le fact-checking, dit-il, appelant à éviter de s’entraîner dans une spirale de violences.
Jean-Claude Louis interpelle sur le comportement des candidates et candidats, des responsables des partis politiques et des journalistes, en contexte électoral.

- Affiche de sensibilisation sur les dangers de la désinformation, issue du projet citoyen “Konbit pou bon jan demokrasi”
Désinformation, mésinformation et malinformation, thèmes à prendre en compte sur les réseaux sociaux, durant les processus électoraux, selon Policité
Il y a trois thèmes à prendre en compte sur les réseaux sociaux, durant les processus électoraux, soutient Yvens Rumbold.
Le directeur exécutif de Policité cite la désinformation, qui est intentionnelle ; la mésinformation, qui consiste à donner une information sans vérification, puis à se rétracter et s’excuser ; et la malinformation, qui consiste à utiliser une information vraie mais présentée de façon nuisible, dans le but de déranger une personne.
La façon de propager les informations peut nuire grandement à notre société, altérer la confiance en certaines institutions et influencer le processus électoral, explique-t-il.
Comportement des réseaux sociaux en période de processus électoraux
Pendant le processus électoral, les réseaux sociaux encouragent des campagnes de sensibilisation, selon le journaliste Jacky Marc.
« Cette influence peut être positive ou négative, selon la provenance des informations ».
Les réseaux sociaux peuvent servir de couloir pour véhiculer des discours de haine, de violence et même susciter le désintérêt de la population concernant les élections, s’inquiète Jacky Marc.
Les médias traditionnels ne sont pas exempts. Cependanmt, les réseaux sociaux offrent à leurs utilisatrices et utilisateurs beaucoup plus de liberté, facilitant la prolifération des discours haineux et discriminatoires, tout au long du processus électoral, y compris le jour du vote, prévient-il.
La circulation des « fake news » sur les réseaux sociaux, durant le processus électoral, constitue un véritable danger, avertit Germina Pierre-Louis.
Il y a une obligation constante de vérifier et contre-vérifier les informations électorales, suggère-t-elle.
Les journalistes et l’information électorale
Pour Jacky Marc, les informations correctes aident les citoyennes et citoyens à mieux comprendre le déroulement du processus électoral, allant de la campagne, du vote, des contestations des candidates et candidats, à la publication des résultats.
Le travail des médias et des journalistes peut aider à mieux identifier le profil des candidates et candidats dans leurs communes et départements.
En effet, la sensibilisation est nécessaire pour la formation de la population sur l’essence du vote : pourquoi voter et comment voter, conseille le journaliste.
« Aider les citoyennes et citoyens à mieux choisir dans le cadre du processus électoral participe au renforcement de la démocratie ».
Dans une enquête de Policité avec Internews, en avril 2024, la moitié d’environ 3,000 personnes interrogées ont dit vouloir connaître le parcours des candidates et candidats, ainsi que leurs qualifications pour les postes et le programme politique des différents partis politiques.
« La population s’attend à un travail d’investigation des médias et à des informations sur le programme des candidates et candidats », a révélé l’enquête.

- Couverture de l’enquête de Policité sur les besoins des citoyens et leur compréhension du système politique haïtien
La responsabilité des journalistes devient plus grande avec l’intronisation de l’Intelligence artificielle (Ia) dans les réseaux sociaux, estime Emmanuel Paul, journaliste haïtien évoluant à Boston, fondateur du réseau Caribbean television network (Ctn).
En plus de l’aider à choisir son/sa candidat.e, il/elle doit permettre à l’électrice ou l’électeur d’identifier son centre de vote, savoir quelle attitude adopter le jour du vote, affirme-t-il.
Emmanuel Paul conseille aux journalistes de proposer aux électrices et électeurs de meilleurs modèles de candidates et candidats, qui soignent leur image, tout en présentant une offre politique viable.
Réseaux sociaux et violences dans le processus électoral

- Emmanuel Paul, journaliste haïtien évoluant à Boston, fondateur du réseau Caribbean television network (Ctn)
Les réseaux sociaux peuvent contribuer à réduire, voire éliminer les actes de violences, tout comme ils peuvent aider à sensibiliser les personnes, selon le fondateur du réseau Caribbean television network.
Le phénomène Bwa kale illustre, dit-il, un parfait exemple, car « les violences ont ainsi été normalisées ».
Par rapport aux violences, « il faut rapporter les faits et pousser les autorités à assumer leurs responsabilités, encourage Emmanuel Paul.
Emmanuel Paul plaide pour des émissions éducatives et informatives sur les réseaux sociaux, en vue d’un meilleur usage.
Les jeunes et les réseaux sociaux en période électorale

- Stanley Augustin, secrétaire général de l’Observatoire de la jeunesse haïtienne
Les jeunes journalistes peuvent ériger des groupes de pression, pour que les personnalités impliquées dans le processus électoral prennent des dispositions en leur faveur.
Stanley Augustin, secrétaire général de l’Observatoire de la jeunesse haïtienne, leur suggère de faire des plaidoyers pour des valeurs civiques chez les candidates et candidats, et de jouer un rôle de vigiles à travers le fact checking, pour empêcher la circulation de fausses informations.
Augustin considère également opportun de réguler le numérique en Haïti.
« Comme potentielles victimes, il faut que les jeunes fassent des plaidoyers pour la régulation du numérique et militer pour un milieu numérique mieux encadré et protégé, avec, en outre, la garantie de pratiques utiles pour l’ensemble des utilisatrices et utilisateurs », soutient-il. [mff ppsf cj emb rc gp apr 23/06/2025 11:40]
Rédaction :
Marie Farah Fortuné, Pierre Philor Saint-Fleur, Charilien Jeanvil et Emmanuel Marino Bruno sont membres actifs de la rédaction d’AlterPresse/AlterRadio. Ils contribuent régulièrement à la production de contenus approfondis portant sur les dynamiques politiques, la gouvernance et les enjeux de société en Haïti.
Édition et supervision éditoriale :
Cet article a été édité et supervisé par Ronald Colbert, rédacteur en chef d’AlterPresse, et Gotson Pierre, éditeur, qui ont veillé à garantir la rigueur journalistique et la qualité du contenu produit par la rédaction.
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Cet article bénéficie du support du projet Konbit pou bon Jan Demokrasi, cofinancé par l’Union européenne (Ue) et l’Organisation internationale de la francophonie (Oif). Son contenu relève de la seule responsabilité de ses auteurs.trices. Il ne reflète pas nécessairement les opinions de l’Union européenne ou de l’Organisation internationale de la francophonie.
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