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Haïti : Que devient le Parc de Martissant sous la férule des gangs ?

Depuis 2006, le Parc de Martissant transforme un espace abandonné en lieu de mémoire, de culture et de citoyenneté. Aujourd’hui, ce projet visionnaire de la Fondation Connaissance et Liberté (Fokal) est à l’arrêt : gangs armés et carences structurelles privent les promoteurs de tout accès au site, malgré des réalisations concrètes et des ambitions porteuses d’un véritable projet de société en miniature.

Par Gotson Pierre

P-au-P, 20 sept. 2025 [AlterPresse] --- Le Parc de Martissant, projet visionnaire conduit par la Fondation Connaissance et Liberté (Fokal) depuis 2006 sur 21 hectares de zone boisée au sud de Port-au-Prince, devait transformer un espace abandonné en symbole de mémoire, de savoir et de citoyenneté. Il est aujourd’hui en difficulté, interrompu, voire anéanti sous la pression sanglante et mortifère des gangs qui en ont pris le contrôle.

Dans deux textes publiés sur le site de Fokal [1] et consultés par AlterPresse, sa présidente, Michèle Pierre-Louis, ancienne Première ministre, retrace la trajectoire du parc : du rêve initial à la matérialisation, tout en soulignant les obstacles rencontrés, qu’il s’agisse de l’insécurité, des carences institutionnelles ou de l’abandon de projets prometteurs.

Ce rêve s’est effondré sous la violence des gangs, qui s’est intensifiée depuis 2021, et sous le poids des faiblesses structurelles du pays.

«  Ma dernière visite au parc remonte à avril 2021. (…) Une nouvelle guerre de gangs éclata le mois suivant, contraignant une partie de la population à fuir, tandis que les gangs armés prenaient le contrôle du quartier et des rues y donnant accès, situation qui perdure jusqu’à aujourd’hui  », écrit-elle dans ces publications marquant les 30 ans de la Fokal.

Panorama d’un projet unique

Déclarée d’utilité publique en 2007 par arrêté présidentiel, la zone regroupe plusieurs propriétés emblématiques : l’ancienne Habitation Leclerc, la Résidence Pauline et la demeure de la danseuse Katherine Dunham.

En avril 2017, elle a été officiellement érigée en Parc national urbain de Martissant (PNU-MAR), devenant la seule forêt urbaine de Port-au-Prince. Sa gestion a été confiée à la Fokal, mandatée par l’État et appuyée par l’Open Society Foundations, l’Union européenne et le gouvernement haïtien.

Le projet reposait sur deux axes complémentaires : améliorer la qualité de vie des habitant·es de Martissant en soutenant des initiatives citoyennes, et aménager un espace naturel ouvert au public, conçu comme lieu de culture, de mémoire et de respiration urbaine.

🌳 Présentation générale du Parc de Martissant

• 🌿 Superficie : 21 hectares de zone boisée au sud de Port-au-Prince.
• 🏛️ Statut : déclaré d’utilité publique en 2007, érigé Parc national urbain en avril 2017 (PNU-MAR).
• 🏠 Propriétés emblématiques : ancienne Habitation Leclerc, Résidence Pauline, demeure de Katherine Dunham.
• ⚙️ Gestion : FOKAL (mandat de l’État), avec soutien de l’Open Society Foundations, de l’Union européenne et du gouvernement haïtien.
• 🎯 Axes du projet :
 ◦ 👥 Amélioration de la qualité de vie et promotion de démarches citoyennes à Martissant.
 ◦ 🌿 Aménagement et ouverture du parc comme forêt urbaine unique, lieu de culture, de mémoire et de respiration urbaine.

Sur le plan citoyen et mémoriel, il s’est appuyé sur le travail de proximité avec les habitant·es, un mémorial dédié aux victimes du séisme de 2010, et une forte implication des femmes et mouvements féministes.

Au niveau culturel et éducatif, le centre Katherine Dunham, le bibliotaptap, les ateliers, les jardins scolaires et diverses initiatives artistiques ont contribué à diffuser le savoir et la créativité.

📚 Culture, mémoire et communauté – un projet de société en miniature

• 🕯️ Mémorial : en mémoire des victimes du séisme de 2010, cérémonies annuelles, dimension féministe avec exposition de 2019.
• 📖 Centre culturel Katherine Dunham : médiathèque multimédia, ateliers, conférences, projections, prêts de livres et lampes solaires pour enfants et jeunes.
• 🚐 Bibliotaptap : bibliothèque mobile post-séisme pour promouvoir la lecture dans places, marchés et écoles (suspendue depuis l’insécurité).
• 🏡 Habitation Leclerc : réhabilitation des bungalows, aires de jeux, parc d’aventures, mur des droits humains, pépinière, boucle piétonne.
• 🌱 Jardin de plantes médicinales : collaboration multidisciplinaire, plantes étiquetées, fontaine et colonnes rendant hommage au panthéon vodou.
• 🤝 Dimension citoyenne et sociale : travail de proximité avec les habitant·es, implication des femmes et mouvements féministes, diffusion de la culture et du savoir.

La dimension scientifique et environnementale se traduisait par des études floristiques, une pépinière, des activités de compostage et le projet ambitieux d’un Institut des métiers et sciences de l’environnement, encadré par un conseil scientifique.

🔬 Science, environnement et vulnérabilité

• 🌳 Études floristiques : inventaires 2008-2009, projet d’arboretum évolutif vers jardin botanique.
• 🎓 Institut des métiers et sciences de l’environnement (IMSE) : projet pour formation technique et recherche, séminaire international 2013, mais jamais réalisé.
• 🧪 Conseil scientifique : première réunion en 2018 pour encadrer recherche et innovation, suspendu en raison de l’insécurité.
• ⚠️ Menaces et vulnérabilité : accès au parc rendu impossible par les gangs, activités interrompues, vol du bibliotaptap, faiblesse des ressources spécialisées et absence de formation technique adaptée, fragilisant le projet.

Ouvert sur le monde, le projet a bénéficié de collaborations avec des universités et chercheurs haïtiens et étrangers, nourrissant une dynamique de coopération internationale. Mais il est resté fragile : l’insécurité a rapidement entravé l’accès au site, provoquant l’interruption des activités, tandis que les carences structurelles du pays en formation et en ressources spécialisées limitaient sa pérennité.

Une œuvre collective, entre espérance et désillusion

Michèle Pierre-Louis insiste sur la dimension humaine : une équipe soudée, engagée chaque semaine dans le suivi des activités et la recherche de solutions, donnant au parc l’allure d’une œuvre collective à la croisée du social, du culturel, du scientifique et du citoyen.

Son récit, à la fois engagé et lucide, affirme la valeur éducative et mémorielle du projet, tout en reconnaissant ses limites et ses échecs.

Plus qu’un simple espace vert, le parc incarnait un projet de société miniature : conjuguer mémoire et dignité, culture et éducation, science et environnement, solidarité locale et coopération internationale. Mais il reflète aussi les blocages persistants de la société haïtienne : absence de formation adaptée, faiblesse de l’État et insécurité endémique.

Dernière visite et déchaînement de violences

Lors de sa dernière visite au parc en avril 2021, Michèle Pierre-Louis était pleinement consciente du danger posé par la présence des gangs, déjà en train de s’imposer à Martissant. C’était trois mois avant l’assassinat de l’ancien président Jovenel Moïse à sa résidence de Pèlerin, à l’est de la capitale.

«  Ce jour-là, la visite fut de courte durée. Des tirs nourris se faisaient entendre au loin. Il valait mieux ne pas tarder afin d’échapper au blocage des routes. De retour à FOKAL, nous ne nous doutions pas que c’était notre dernière visite au Parc de Martissant.  »

Depuis, la violence a gagné inexorablement du terrain, transformant la plus grande partie de la capitale en zone morte  : population en fuite, résidences, entreprises, centres d’enseignement, hôpitaux, lieux culturels et autres espaces privés ou collectifs vandalisés, pillés et incendiés. Cette violence ne touche pas seulement la capitale, mais aussi les régions de l’Artibonite et du Plateau central.

Face à ce désastre, des questions s’imposent  : Comment tirer la société du précipice  ? Comment panser les plaies  ? Comment penser une reconstruction et revivifier les quartiers dévastés et désertés  ? Le projet du Parc de Martissant ne pourrait-il pas servir d’inspiration pour initier une démarche de réappropriation d’Haïti par ses habitantes et habitants ? [gp apr 20/09/2025 12:00]

Photos : FOKAL

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