
Par Nancy Roc
Des hommes armés prennent le contrôle d’une centrale de l’EDH à Thorland, exigent l’évacuation des employés et réclament huit heures de courant par jour pendant la Coupe du monde 2026. Pendant ce temps, la capitale haïtienne est plongée dans le noir la plupart du temps. Ce n’est plus seulement un scandale sécuritaire. C’est une humiliation nationale. Et dans ce chaos, on ose encore nous parler d’élections.
À quoi servent encore les forces de l’ordre, la Police nationale d’Haïti, l’armée remobilisée à coups de discours patriotiques, et cette fameuse Force de répression des gangs, si un groupe armé peut s’introduire dans une centrale électrique, en expulser les employés et exiger du courant comme s’il détenait une autorité légitime sur le territoire ?
Le jeudi 27 mai 2026, des hommes armés sous le commandement du chef de gang connu sous le nom de « Krisla » ont pris le contrôle de la centrale 2 de l’Électricité d’Haïti située à Thorland, dans la commune de Carrefour. Selon une source interne à l’EDH citée par le média, les assaillants ont exigé l’évacuation immédiate de tous les employés présents sur le site. Aucun employé n’aurait été agressé physiquement, mais l’essentiel est ailleurs : des terroristes ont pu pénétrer dans une infrastructure stratégique, y imposer leur loi et formuler une revendication aussi choquante qu’insultante pour le reste de la population [1].
Ils réclament que Carrefour bénéficie d’une alimentation électrique continue pendant huit heures par jour, en particulier pendant la Coupe du monde 2026. Huit heures de courant. Pendant la Coupe du monde. Dans un pays où la capitale est plongée dans le noir la plupart du temps. Dans un pays où les familles vivent au rythme des bougies, des batteries, des génératrices épuisantes et du silence des appareils morts. Dans un pays où des hôpitaux suffoquent, où des entreprises ferment, où des enfants étudient dans l’obscurité, où les quartiers ordinaires n’ont même plus droit à la normalité.
C’est cela, le scandale. Les citoyens paient l’effondrement, mais les gangs exigent le service. La population subit les coupures, mais les criminels négocient le courant. Les familles attendent, mais les hommes armés ordonnent. Et l’État ? L’État regarde, communique, promet, parfois menace, mais trop souvent arrive après l’humiliation.
Une semaine plus tôt, pourtant, le gouvernement jurait que la riposte était engagée. Le 20 mai 2026, selon Juno7, les autorités haïtiennes annonçaient une « permanence sécuritaire nationale » après une réunion à la Primature entre le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, la Police nationale d’Haïti, le Haut État-Major des Forces armées d’Haïti, le ministère de la Défense et les responsables de la Force de répression des gangs. Le communiqué promettait un renforcement des opérations, une coordination permanente, une offensive continue, une politique de « tolérance zéro » contre les gangs, leurs réseaux de soutien et leurs financiers. Il se terminait par cette phrase martiale : « L’État est debout. La riposte est engagée. La République triomphera. L’ordre sera rétabli » [2].
Sept jours plus tard, des hommes armés entraient dans une centrale de l’EDH à Thorland et exigeaient huit heures de courant par jour pendant la Coupe du monde. Voilà la distance entre le communiqué et le réel. Voilà le gouffre entre les slogans et le terrain. Voilà l’écart obscène entre l’État debout sur papier et l’État à genoux devant des gangs.
Et dans ce pays où une centrale électrique peut tomber sous la pression d’un chef de gang, on ose encore nous parler d’élections. Quelles élections ? Avec quels électeurs ? Sur quelles routes ? Sous quelle protection ? Dans quels bureaux de vote ? Avec quels agents électoraux ? Sous le regard de quels policiers, quand certains territoires ne sont plus sous contrôle de l’État ? On veut demander à une population déplacée, terrorisée, affamée, rackettée, endeuillée, de croire à un scrutin pendant que des groupes armés dictent leurs exigences dans des infrastructures stratégiques ?
Cette affaire n’est pas un simple fait divers. Elle révèle l’effondrement de l’autorité publique dans ce qu’elle a de plus élémentaire. L’électricité n’est pas un luxe. C’est un service vital. Elle alimente les hôpitaux, les écoles, les entreprises, les communications, les pompes, les administrations, les foyers. Celui qui contrôle le courant contrôle une partie de la vie collective. Celui qui peut menacer une centrale électrique impose déjà une forme de pouvoir.
Le media en ligne Vant Bèf Info rapporte également que l’arrêt ou le dysfonctionnement de cette infrastructure stratégique pourrait affecter l’alimentation électrique de la région métropolitaine de Port-au-Prince . Voilà donc où nous en sommes : une bande armée peut peser sur l’électricité de toute une partie de la capitale. Et l’on voudrait encore parler de simple insécurité ? Non ! C’est une crise de souveraineté. C’est une prise d’otage du service public. C’est la démonstration que, dans certaines zones, la frontière entre territoire national et territoire criminel s’est pratiquement effacée.
Haïti avait déjà connu des épisodes alarmants autour de ses infrastructures énergétiques. En septembre 2024, Reuters rapportait que la centrale hydroélectrique de Péligre, la plus importante du pays, avait cessé de fonctionner après des protestations liées à la distribution d’électricité [3]. En mai 2025, l’AFP, reprise par Le Monde, signalait de nouveau l’arrêt de la principale centrale hydroélectrique après des manifestations exigeant une meilleure protection contre les violences armées [4]. Mais Thorland marque un seuil encore plus grave : ce ne sont plus seulement des citoyens désespérés qui protestent contre l’abandon. Ce sont des hommes armés qui imposent leur volonté dans une installation stratégique.
Alors, si un gang peut prendre le contrôle d’une centrale pour réclamer huit heures de courant, demain il réclamera quoi ? Le contrôle d’une route nationale ? D’un port ? D’un hôpital ? D’un centre de vote ? D’un commissariat ? D’un dépôt de carburant ?
Mais soyons sérieux : tout cela n’a-t-il pas déjà eu lieu, sous une forme ou sous une autre ? Les gangs n’ont-ils pas déjà dicté les horaires de circulation, paralysé des quartiers entiers, bloqué l’accès à des infrastructures vitales, imposé leur loi à des populations abandonnées ? Jimmy Chérizier, chef de la coalition criminelle Viv Ansanm, ne revendique-t-il pas ouvertement, depuis 2024, une place dans le jeu politique, sinon le pouvoir lui-même ?
La logique est limpide, brutale, implacable : là où l’État recule, le gang avance. Là où l’État se tait, le gang parle. Là où l’État disparaît, le gang administre. Et pendant que les criminels occupent le terrain, les autorités empilent les communiqués, les réunions, les promesses de « permanence sécuritaire » et les effets d’annonce sans effet réel sur la vie des citoyens.
Le plus indécent, c’est que certains privilégiés, certains beaux esprits de salon, certains incrédules qui se croyaient à l’abri derrière les murs de Pétion-Ville, n’ont commencé à comprendre la gravité de la tragédie que lorsque la peur est montée jusqu’à leurs portes. Lorsque Pétion-Ville est devenue aussi dangereuse que le bas de la ville l’était déjà depuis des années, ils ont soudain découvert l’effondrement national.
Quelle imbécillité. Quelle naïveté mortifère. Quelle faillite morale.
Et ce sont ces gens-là, ces aveugles volontaires, ces gestionnaires du déni, ces experts en faux-semblants, qui prétendent encore « contrôler » le pays et s’enrichir ?
En créole, on dirait simplement : Podyab !
Pendant ce temps, l’ONU dresse un bilan macabre. Entre le 6 mars et le 16 mai 2026, au moins 390 personnes ont été tuées dans les violences à Cité Soleil et Croix-des-Bouquets. Des civils ont été atteints par balles chez eux ou en tentant de fuir. Des femmes ont subi des violences sexuelles. Des maisons et des bâtiments publics ont été incendiés, paralysant des services essentiels [5]. Ce chiffre n’est pas une statistique froide. Il représente des familles broyées, des enfants traumatisés, des quartiers vidés, des vieillards abandonnés, des vies avalées par la terreur.
Alors, que fait la Force de répression des gangs ? Où est la stratégie ? Où sont les résultats ? Où sont les territoires repris et tenus ? Où sont les infrastructures vitales protégées ? Où est l’État ? Et surtout, où sont passés les mercenaires d’Erik Prince ?
Car le gouvernement haïtien avait bien signé un contrat opaque avec Vectus Global, la société dirigée par Erik Prince, fondateur de Blackwater. Reuters a rapporté qu’Erik Prince affirmait disposer d’un accord de dix ans avec Haïti pour lutter contre les gangs, puis participer à la restauration du système de collecte des taxes à la frontière dominicaine [6]. Dix ans. Sécurité d’abord, fiscalité ensuite. Mais à quelles conditions ? Pour quel coût à ? Avec quel contrôle ? Avec quelle responsabilité en cas d’abus ? La population haïtienne, elle, n’a jamais eu droit à la transparence de ce contrat.
Pire encore : Reuters a rapporté qu’un rapport de l’ONU s’inquiétait du nombre de morts liés aux opérations antigangs menées par les forces de sécurité haïtiennes et Vectus Global, évoquant de possibles exécutions extrajudiciaires et l’absence d’enquêtes effectives [7]. Voilà donc le paradoxe haïtien : on privatise des morceaux de la sécurité nationale, on annonce des forces spéciales, on invoque des partenaires étrangers, mais des gangs continuent d’occuper des quartiers, de déplacer les populations et maintenant de menacer l’alimentation électrique de la capitale.
Les États-Unis, eux, disent accompagner le peuple haïtien. Mais, mis à part offrir des millions de dollars pour mettre des têtes à prix ou obtenir des informations sur les finances des gangs, où est l’engagement structurant ? En mars 2026, Washington a annoncé jusqu’à trois millions de dollars de récompense pour des informations sur les réseaux financiers de Viv Ansanm et Gran Grif [8]. Très bien. Mais Haïti n’a pas seulement besoin de primes. Haïti a besoin d’une stratégie cohérente, d’une pression réelle sur les réseaux de financement, d’un contrôle des armes, d’un appui sérieux à la justice, pas seulement de communiqués diplomatiques.
Or Washington semble bien plus occupé ailleurs. Hier l’Iran. Aujourd’hui Cuba. Les États-Unis durcissent le ton contre La Havane, accusent ses dirigeants d’incompétence, multiplient les sanctions et présentent Cuba comme un problème régional. Mais comment ignorer que ce pays est aussi étranglé depuis plus de soixante ans par un embargo dénoncé presque chaque année par l’Assemblée générale des Nations unies ? En octobre 2025, 165 pays ont encore voté pour demander la fin de l’embargo américain contre Cuba [9].
Oui, les dirigeants cubains portent leur part de responsabilité dans la crise de leur pays. Mais les dirigeants haïtiens ne sont-ils pas encore davantage coupables d’incompétence, d’aveuglement, de duplicité et d’abandon ? Cuba, malgré l’embargo, existe encore comme État. Haïti, elle, voit des hommes armés réclamer huit heures de courant dans une centrale électrique pendant que sa capitale s’enfonce dans le noir.
La vraie question n’est donc plus, qui gouverne certaines zones d’Haïti ? Cette réponse, les habitants la connaissent déjà. Ce sont les gangs qui commandent, taxent, menacent, déplacent, violentent, décident et exigent. La question la plus grave est désormais celle-ci : combien d’agents de l’État, de policiers, de responsables politiques, de douaniers, de magistrats, de notables et d’intermédiaires économiques rendent encore possible ce pouvoir criminel ?
Car un gang ne contrôle pas une centrale électrique, une route, un quartier ou un marché sans complicités, sans silence, sans relais, sans protection. Ce n’est pas seulement l’État qui est absent. C’est parfois l’État lui-même, ou une partie de ses serviteurs, qui accompagne sa propre disparition.
Notes
[1] Jean Allens Macajoux, « Carrefour : le chef de gang “Krisla” prend le contrôle d’une centrale électrique à Thorland », Vant Bèf Info, 27 mai 2026.
[2] Lenz Beth Ferlyn Alparète, « Le gouvernement décrète une “permanence sécuritaire nationale” et promet une offensive continue contre les gangs », Juno7, 20 mai 2026.
[3] Reuters, « Haiti power firm says main hydroelectric plant down after protest », 4 septembre 2024.
[4] Le Monde avec AFP, « Haiti’s capital without power since Tuesday after protest halts hydroelectric plant », 17 mai 2025.
[5] Jacqueline Charles, « What you need to know about the new Gang Suppression Force deploying in Haiti », Miami Herald, mis à jour le 25 mai 2026.
[6] Anna Hirtenstein, Sarah Morland et Harold Isaac, « Trump ally Erik Prince plans to keep personnel in Haiti for 10 years to fight gangs and collect taxes », Reuters, 14 août 2025.
[7] Reuters, « Gangs tighten grip on Haiti despite more aggressive policing, UN report finds », 24 mars 2026.
[8] Reuters, « US offers up to $3 million bounty for information on finances of powerful Haiti gangs », 25 mars 2026.
[9] Reuters, « US fails to make big dent in UN vote calling for end to Cuba embargo », 29 octobre 2025.
Illustration : Nancy Roc avec IA

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