Par Gotson Pierre
P-au-P., 18 mai 2026 [AlterPresse] --- L’article « 18 mai : Que reste-t-il du drapeau quand le pays se déchire lui-même ? », de Nancy Roc, publié sur AlterPresse dans la rubrique « Roc & Vérités », a suscité une vague inhabituelle de réactions, à la fois émotionnelles, politiques et introspectives.
Au-delà des félicitations adressées à l’auteure, les nombreuses réponses reçues révèlent un malaise plus profond : celui d’un pays qui, à l’occasion du 18 mai, semble de moins en moins capable de dissocier le symbole du drapeau de l’effondrement national en cours.
Beaucoup de lecteurs disent avoir été frappés par le caractère frontal du texte, perçu comme « un miroir tendu à la conscience collective ».
« Voir la vérité en face »
Ce qui revient le plus souvent dans les réactions, c’est l’idée que le texte ose poser des questions que beaucoup évitent désormais.
« Tu as touché la plaie du doigt et au bon moment », résume un lecteur.
Une autre lectrice estime que le 18 mai « devrait être un jour d’examen de conscience, tout comme le 1er janvier », ajoutant que « les gens ont peur de se regarder dans le miroir de la conscience ».
Pour plusieurs intervenants, l’article dépasse largement une réflexion commémorative sur le drapeau. Il devient une interrogation sur l’état moral du pays lui-même.
« Le drapeau ne suscite pas seulement notre fierté. Il demande notre conscience, notre responsabilité et notre engagement envers les générations à venir », écrit une lectrice.
Cette idée d’un patriotisme réduit aux symboles, mais vidé de son contenu civique, traverse une grande partie des réactions.
« Notre patriotisme doit se mesurer à nos actes, notre honnêteté et notre capacité à placer l’intérêt collectif au-dessus des intérêts personnels », écrit une intervenante, ajoutant : « On ne sauvera pas Haïti avec des slogans, mais avec du courage moral et un vrai sens du devoir ».
Le débat sensible de la responsabilité collective
L’un des aspects ayant le plus marqué les lecteurs est la question, jugée à la fois nécessaire et douloureuse, de la responsabilité des Haïtiens eux-mêmes dans la crise actuelle.
« Il est souvent plus confortable de tourner les accusations vers l’étranger ou vers une minorité de la société, mais la responsabilité collective haïtienne face à cette crise est beaucoup plus pesante », écrit un lecteur.
Le même poursuit : « Si nous parvenions à résoudre cette crise sécuritaire aujourd’hui, nous nous retrouverions instantanément face à un problème encore plus profond : l’éthique et le comportement de l’Haïtien lui-même ».
Plusieurs réactions évoquent ainsi une dégradation progressive des rapports sociaux, du sens du bien commun et du respect des règles collectives.
« Nous sommes devenus un pays de petits comédiens et de petites comédiennes qui célèbrent chaque jour leur indifférence envers les plus démunis », écrit un autre lecteur, qui s’interroge aussi sur « le rôle de l’université dans la société ».
D’autres parlent d’un pays où « le crime paie souvent mieux que l’effort », où la recherche d’enrichissement rapide a progressivement remplacé l’idée même de responsabilité citoyenne.
Pour plusieurs intervenants, la crise haïtienne ne peut donc pas être réduite uniquement aux gangs armés ou aux ingérences étrangères.
« Les étrangers n’aimeront jamais Haïti à notre place », résume une réaction.
Le drapeau comme symbole blessé
Les réactions montrent également combien le drapeau demeure un symbole puissant, mais désormais traversé par une profonde contradiction.
« Sommes-nous encore dignes de ce drapeau ? », demande une lectrice.
Un autre commentaire souligne : « Le symbole continue d’être brandi alors que le corps politique qu’il devrait rassembler est fracturé, trahi, humilié ».
Certains vont jusqu’à interroger la définition même de l’État haïtien.
« Un pays se caractérise principalement par un territoire délimité, une population permanente, un gouvernement souverain et la reconnaissance par d’autres États », écrit un lecteur avant de poser cette question : « Haïti est-il encore un pays souverain ? »
Une autre réaction souligne que le drapeau « dépasse la dimension d’un simple tissu », mais rappelle que « la force symbolique du drapeau réside dans la cohésion des corps politiques », aujourd’hui profondément fissurée.
Une fatigue morale, mais aussi un refus du désespoir
Au fil des réactions apparaît aussi une immense fatigue collective.
« Notre génération a démissionné, malheureusement », écrit un lecteur qui dit avoir replongé dans les documents historiques de l’indépendance pour comprendre « comment nous en sommes arrivés là ».
D’autres évoquent des blessures durables : « Il faudra peut-être deux générations pour guérir les blessures invisibles que cette crise imprime dans les corps et les esprits ».
Pourtant, malgré la gravité des constats, peu de réactions sombrent dans le fatalisme.
« Je refuse de croire qu’Haïti est condamnée », écrit une intervenante.
« Haïti demeure une nation qui peut encore se retrouver et se relever », affirme une autre réaction.
Plusieurs lecteurs évoquent la nécessité de nouveaux leaderships, d’une reconstruction morale et institutionnelle, ou encore d’un retour au sens du bien commun.
« Le temps est venu de parler politique. Mais pas d’une politique de slogans ou de clans. D’une politique de vérité, de responsabilité et de reconstruction morale », peut-on lire dans un échange suscité par l’article.
Au final, les réactions suscitées par ce texte montrent moins une controverse qu’un besoin profond de parole sur ce que devient aujourd’hui la société haïtienne.
À travers le drapeau, c’est la question du lien national lui-même qui semble avoir été posée.
« Le drapeau nous oblige à regarder ce que nous sommes devenus », résume un lecteur.
Une phrase qui traduit peut-être le mieux le sens particulier que prend cette année encore le 18 mai dans un pays traversé par la violence, les fractures et la quête difficile d’un avenir commun. [gp apr 18/05/2026 00:30]
Illustration : Nancy Roc avec IA
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