La publication du décret électoral et la nomination d’un directeur général au sein du Conseil électoral provisoire (Cep) continuent de faire polémique. Des responsables politiques et des représentants de la société civile y voient une atteinte à l’autonomie de l’institution électorale et un risque pour la tenue d’élections crédibles.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P, 14 juin 2026 [AlterPresse] --- La publication du décret électoral dans *Le Moniteur* le 2 juin 2026, suivie trois jours plus tard de la nomination d’un directeur général au sein du Conseil électoral provisoire (Cep), continue de susciter de vives controverses dans la classe politique et la société civile. Plusieurs personnalités consultées par AlterPresse dénoncent une démarche unilatérale et un exercice excessif du pouvoir de la part du gouvernement de facto.
Selon le Parti Fusion des sociaux-démocrates haïtiens (Pfsdh), ces décisions compromettent sérieusement les perspectives d’organisation d’élections crédibles, en fragilisant davantage la confiance des acteurs politiques dans le processus électoral.
L’indépendance du Cep : une garantie non négligeable ?
Intervenant à l’émission FwoteLide sur AlterRadio, la présidente du Pfsdh, Edmonde Supplice Beauzile, a vivement critiqué ce qu’elle qualifie de « passage en force » du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, accusé d’imposer son autorité à une institution qui devrait pourtant jouir d’une indépendance totale.
L’ancienne sénatrice juge cette démarche à la fois anormale et contraire à l’esprit de la Constitution, dans la mesure où elle empiète sur les prérogatives du Cep. À ses yeux, une telle ingérence pourrait ouvrir la voie à des élections contestées ou manipulées. Elle rappelle que la crise actuelle trouve en grande partie son origine dans les défaillances des processus électoraux passés.
Supplice Beauzile exhorte les plus hautes autorités de l’État à faire preuve de dépassement de soi et de sens des responsabilités. Selon elle, l’exercice du pouvoir exige de privilégier l’intérêt général plutôt que les considérations personnelles ou partisanes.
Elle met également en garde contre l’émergence d’une nouvelle crise politique, soulignant que les priorités du moment demeurent le rétablissement de la sécurité, l’amélioration des conditions de vie de la population et l’organisation d’élections transparentes permettant le renouvellement légitime des institutions démocratiques.
La dirigeante politique se dit, par ailleurs, préoccupée par le transfert implicite de certaines responsabilités du Cep vers son directeur général. Dans sa forme actuelle, le décret électoral est incapable de rétablir la confiance des partis politiques dans le processus électoral, estime-t-elle.
Supplice Beauzile invite ainsi le premier ministre à reconsidérer sa position et à renouer le dialogue avec les différents acteurs concernés.
« Il n’est pas trop tard pour reprendre les discussions », affirme-t-elle, plaidant pour un compromis entre le gouvernement et le Cep afin de garantir l’avancement harmonieux du processus électoral.
Le Collectif Défenseurs Plus partage ces préoccupations et exprime lui aussi de profondes réserves quant au contenu du décret électoral et à l’attitude adoptée par les autorités.
Toujours à FwoteLide, Me. Ulrick Tintin, responsable des affaires juridiques de l’organisation, a estimé que ce décret contrevient aux dispositions fondamentales de la Constitution ainsi qu’aux principes essentiels des droits humains.
Selon lui, aucun processus électoral crédible ne peut être construit sur des mesures jugées contraires aux garanties constitutionnelles et aux normes internationales.
Le juriste soutient également que le gouvernement ne dispose d’aucune compétence législative lui permettant d’édicter une loi électorale ou de nommer un directeur général du Cep. À son avis, le décret subordonne de facto les décisions de l’institution électorale à un directeur général placé sous l’influence du pouvoir exécutif.
« C’est une tentative de contrôler le Cep à des fins inavouées », dénonce-t-il, avant de s’interroger sur la réelle volonté des autorités de conduire le pays vers des élections.
Me. Tintin critique en outre la référence à une « ratification populaire » figurant dans le texte, qu’il assimile à une forme de référendum constitutionnel, pourtant interdit par l’ordre constitutionnel en vigueur.
Il appelle le Cep, les organisations de la société civile, les partis politiques, le secteur universitaire, les organisations de défense des droits humains ainsi que la communauté internationale à faire preuve de vigilance et à exiger un processus électoral respectueux des principes démocratiques et des droits fondamentaux des citoyen.ne.s.
Il demande également au gouvernement de suspendre l’application du décret ainsi que toute mesure qu’il juge incompatible avec la Constitution et les engagements internationaux du pays en matière de droits humains.
De son côté, le Collectif du 4 Décembre 2013 (C4d) dénonce ce qu’il qualifie de « coup de force intolérable » à la suite de l’installation d’un nouveau directeur général au siège du Conseil électoral provisoire.
Son coordonnateur, Jean Robert Argant, intervenant lui aussi à FwoteLide, estime que le gouvernement ne dispose d’aucune légitimité pour imposer un tel responsable au Cep.
Il condamne ce qu’il considère comme une manifestation de brutalité politique et une faute institutionnelle particulièrement grave. Il regrette également le caractère unilatéral de cette décision.
Argant formule néanmoins des critiques à l’égard du Cep, estimant que certaines réactions de l’institution à la suite de la nomination d’Uder Antoine ont contribué à accentuer les tensions.
Il appelle les deux institutions à privilégier le dialogue et la concertation ,afin de préserver les conditions nécessaires à la tenue d’élections crédibles.
Selon lui, la mission première du gouvernement devrait être le rétablissement de la sécurité nationale plutôt que l’appropriation des prérogatives du Cep. Il exhorte l’exécutif à fournir à l’institution électorale les ressources matérielles et logistiques indispensables à l’accomplissement de sa mission.
Vers une nouvelle crise politique ?
L’ancien premier ministre Jean Michel Lapin estime pour sa part que le pays se dirige vers une grave crise politique imputable aux choix opérés par Alix Didier Fils-Aimé.
Le dirigeant de la structure politique Nouvelle Orientation dénonce un exécutif qui, selon lui, a maladroitement choisi de substituer l’autorité d’un directeur général à celle du Cep, alors même qu’un ministre délégué chargé des élections existait déjà.
« Le Cep est désormais sous contrôle. Le directeur général dispose de pouvoirs considérables », affirme-t-il.
Jean Michel Lapin plaide pour le respect scrupuleux de l’indépendance de l’institution électorale et rappelle que la responsabilité de l’exécutif consiste à fournir au Cep les moyens financiers, matériels et sécuritaires nécessaires à l’organisation des scrutins.
Il met également en garde contre toute entente tacite susceptible de conduire à une confiscation du processus électoral au profit d’intérêts particuliers.
Me. Francisco Alcide, représentant des Assises de suivi du dialogue inter-haïtien, estime que le premier ministre a échoué dans sa mission consistant à organiser les élections et à améliorer la situation générale du pays.
Intervenant lui aussi à FwoteLide, il accuse le chef du gouvernement de prendre des décisions en marge des normes juridiques et institutionnelles. Défenseur d’une nouvelle transition politique, il dénonce ce qu’il considère comme une volonté délibérée d’affaiblir l’indépendance du Cep afin de le placer sous le contrôle d’un cercle politique restreint. [cj gp 14/06/2026 14:35]
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