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Haïti : Où est passé notre sentiment de honte ?

Par Nancy Roc | Roc & Vérités

Les partis se multiplient, le kidnapping se banalise et la richesse sans origine devient un modèle. À force de tout accepter, Haïti ne perd-elle pas jusqu’au sentiment de honte qui distinguait encore l’ambition de l’indécence ?

La politique sans pudeur

Dix-sept groupements, réunissant 227 des 316 partis agréés, sont inscrits au Conseil électoral provisoire [1]. Trois cent seize partis dans un pays où l’État a perdu le contrôle de vastes territoires.

La démocratie exige le pluralisme. Mais sommes-nous encore dans le pluralisme ou dans la foire aux ambitions ? Quelles idées distinguent ces centaines de structures ? Combien ne servent qu’à négocier une place ou une part du pouvoir ?

Présenter un candidat à la présidence, 50 à la députation, dix au Sénat et 30 aux municipales coûterait près d’un million de dollars en frais d’inscription [1]. Quel parti politique peut payer une telle somme en Haïti ? Et surtout, comment se la procurera-t-il ? Qui acceptera de financer une campagne de cette ampleur sans que l’on questionne rigoureusement la provenance des fonds, l’identité des bailleurs et les contreparties éventuellement promises ?

Ces questions deviennent plus troublantes encore à la lumière des informations rapportées par le Miami Herald sur les millions de dollars que les gangs tirent de l’extorsion et du contrôle des routes et des corridors stratégiques [1]. Si l’argent peut acheter l’accès à la compétition, qui contrôlera le financement des partis et des candidats ? Où sont les mécanismes capables d’empêcher que l’argent du crime, de la corruption ou de trafics clandestins ne se transforme en pouvoir politique ?

Puis viendra le bulletin. À quoi ressemblera-t-il ? Remettra-t-on à l’électeur une feuille, un cahier ou un paquet de bulletins à porter sous le bras ? Car, lorsqu’un bulletin aligne trop de candidats, de sigles et d’emblèmes, le choix devient presque impossible. Le pluralisme ne doit pas se transformer en confusion.

Au 3 août, environ 60 000 électeurs seulement s’étaient enregistrés depuis le lancement des opérations le 20 juillet [1]. Après avoir pris les quartiers et les routes, les gangs pourraient-ils maintenant prendre les urnes ?

Le crime presque normal

Pendant que la classe politique s’assemble, se sépare et se réassemble, les kidnappeurs écument Bourdon, Delmas 31, 33, 75 et 83. Pierre Espérance, directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains, affirme qu’« il y a beaucoup de policiers parmi ces kidnappeurs » et que les plus hautes autorités le savent [2].

Le BINUH a recensé au moins 57 enlèvements contre rançon au premier trimestre de 2026, chiffre très inférieur à la réalité. En février, un réseau de 18 personnes, dont cinq policiers soupçonnés d’enlèvements, a été démantelé [3].

James Boyard, cadre du ministère de la Défense, et sa petite fille sont toujours détenus par leurs ravisseurs, deux mois après leur enlèvement. Deux mois. Même l’horreur finit par disparaître du débat public, chassée par le scandale suivant.

Des policiers courageux risquent encore leur vie chaque jour. Mais les célébrer ne doit pas nous obliger à fermer les yeux sur les brebis galeuses car une police que l’on refuse d’épurer perd la confiance du public.

« Dòmi pòv, leve rich »

Une avocate haïtienne me résumait récemment la nouvelle philosophie d’une partie de notre société : « Dòmi pòv, leve rich » — s’endormir pauvre et se réveiller riche. Peu importe comment.

Quand nous étions jeunes, nous voulions réussir nos études, travailler, être heureux et, surtout, rendre nos parents fiers. Aujourd’hui, des jeunes annoncent sur les réseaux sociaux qu’ils seront millionnaires. Le rêve n’est pas condemnable mais l’idée que tous les moyens seraient permis pour l’atteindre l’est.

L’arrestation, le 1er août, de la tiktokeuse Laury Lacombe, dite « Ti Kreyòl », soupçonnée par la police d’entretenir des liens avec un chef de gang, a provoqué un nouveau choc [4]. Elle devra être jugée sur des preuves, non sur les réseaux sociaux. Mais cette affaire nous oblige à nous demander pourquoi la proximité avec l’argent, les armes ou la puissance criminelle ne suscite plus toujours le rejet qu’elle devrait provoquer.

Une amie m’a lancé cette phrase terrible : « Jodi a, si ou pa wè yon moun pandan sis mwa, fòk ou fè vetting sou li anvan ou pale avè l, paske ou pa konnen sa li tounen. » Après six mois, il faudrait presque enquêter avant de reparler à quelqu’un.

Partir, faute de pouvoir vivre

Depuis que Donald Trump a refermé la porte des États-Unis, beaucoup de jeunes Haïtiens m’écrivent pour me demander comment partir au Canada. Leur destination change, mais leur rêve reste le même : partir.

On pourrait leur reprocher de ne pas vouloir participer à reconstruire leur pays. Mais comment leur donner tort ? Peut-on exiger leur sacrifice pour une patrie qui ne leur garantit même pas le droit d’étudier, de travailler ou de rentrer vivants chez eux ? Voire pour exister au lieu de survivre !

Le scandale n’est pas que les jeunes veuillent quitter Haïti. Le scandale est que partir soit devenu leur seul projet d’avenir crédible.

La honte n’a pas disparu de tout le peuple haïtien. Elle survit chez ceux qui refusent de voler, de tuer, de trahir ou de vendre leur conscience, souvent au prix de grandes privations. Mais l’impunité l’étouffe. Lorsque la faute n’est jamais sanctionnée, elle cesse peu à peu d’en être une. Elle devient une méthode, puis un modèle de réussite.

Edwy Plenel l’écrivait : « Révélée, la corruption financière peut être combattue et sanctionnée. La corruption des idées est plus insidieuse, plus subtile et, à ce titre, d’une dangerosité plus essentielle » [5].

La honte ne doit pas servir à humilier un peuple déjà meurtri. Elle doit redevenir ce sursaut intérieur qui nous fait dire : non, tout n’est pas acceptable. Car le jour où plus rien ne nous fait honte, plus rien ne nous oblige à changer.

Illustration : Nancy Roc avec IA

Notes
[1] Jacqueline Charles, « More than 300 parties register for Haiti elections, but Martelly’s PHTK is absent », Miami Herald, 14 mars 2026 ; Jacqueline Charles, « U.S. puts bounty on finances of Haiti’s most powerful gangs », Miami Herald, 25 mars 2026 ; Jacqueline Charles, « Haiti launches electoral process for long delayed elections with voter registration », Miami Herald, 10 juillet 2026 ; Robenson Geffrard, « Quid des 17 groupements de partis politiques enregistrés au CEP ? », Le Nouvelliste, 3 août 2026 ; Robenson Geffrard, « Le CEP accorde plus de temps aux partis politiques pour se regrouper », Le Nouvelliste, 4 août 2026 ; Jean Junior Celestin, « 60 mille électeurs déjà inscrits depuis le 20 juillet », Le Nouvelliste, 4 août 2026 ; Conseil électoral provisoire, « Décret électoral du 2 juin 2026 », 2 juin 2026 ; Conseil électoral provisoire, « Enregistrement des groupements et regroupements de partis politiques agréés », 9 juillet 2026.
[2] Roberson Alphonse, « Kidnapping : les dessous d’un crime quasi normalisé », Le Nouvelliste, 4 août 2026.
[3] Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), « Rapport trimestriel sur la situation des droits de l’homme en Haïti — janvier-mars 2026 », 8 mai 2026.
[4] Gazette Haïti, « La tiktokeuse haïtienne Laury Lacombe arrêtée à Delmas 75 », 1er août 2026.
[5] Edwy Plenel, « Secrets de jeunesse », Stock, 19 septembre 2001.

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