Des paysannes et paysans, affecté.e.s par la construction du Parc industriel de Caracol, dans le département du Nord-Est, ont bénéficié d’une compensation foncière en guise de mesures correctives envisagées, dans le cadre du Programme d’infrastructures productives. Une issue saluée par certains observateurs ou certaines observatrices mais qui ravive le débat sur les enjeux de l’implantation des zones franches dans le pays.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P., 15 mai 2026 [AlterPresse] --- Un accord a été conclu entre l’État haïtien, représenté par le Ministère de l’économie et des finances (Mef), et des citoyennes ainsi que des citoyens affecté.e.s par la construction du Parc industriel de Caracol, dans le département du Nord-Est. Une cérémonie officielle s’est tenue au sein du parc le 29 avril 2026, constate AlterPresse.
Parmi les mesures correctives retenues, l’accès à la terre figure parmi les principales dispositions envisagées afin de permettre aux paysannes et paysans concernés de reprendre leurs activités agricoles. Ainsi, une cinquantaine de personnes bénéficieront-elles d’une compensation foncière à travers un contrat d’affermage conclu avec la Direction générale des impôts (Dgi).
Cette initiative s’inscrit dans le cadre de la première composante du Programme d’infrastructures productives V (Pip V), à la suite d’un accord signé entre la Banque interaméricaine de développement (Bid) et l’État haïtien, conformément à la mise en œuvre de l’accord du 8 décembre 2018.
Les bénéficiaires auront accès aux terres à travers un contrat de fermage d’une durée de neuf ans. Les frais liés au programme seront pris en charge grâce au financement assuré par la Bid. À l’expiration du bail, les parcelles resteront la propriété des bénéficiaires.
L’objectif affiché est notamment de rétablir durablement les moyens de subsistance des personnes concernées, conformément aux dispositions de l’accord.
Les bénéficiaires devront toutefois utiliser les terres exclusivement dans le cadre des finalités prévues par le projet, respecter les normes techniques, environnementales et sociales en vigueur, ainsi que les conditions fixées par la Dgi.
Ils ne pourront ni céder ni transférer leurs droits ou prétentions en qualité de fermiers de l’État.
Peut-on parler d’une victoire pour les paysannes et paysans ?
Me Milostène Castin, membre de l’Action pour la reforestation et la défense de l’environnement (Arede), qui a accompagné les paysannes et paysans dans l’analyse des propositions en fonction de leurs besoins, a salué l’accord conclu entre les fermiers, l’État et la Banque interaméricaine de développement.
Il y voit une démarche participative et inclusive.
Le coordonnateur de l’Arede, intervenant à l’émission FwoteLide sur AlterRadio, souligne toutefois que les terres concernées demeurent toujours rattachées au projet initial, ayant conduit à l’implantation du Parc industriel en 2011.
Des promesses demeurées sans suite ?
Milostène Castin a également dénoncé les effets néfastes de ce type de projet, critiquant les mécanismes employés ainsi que les nombreuses promesses restées sans suite.
Le Parc de Caracol génère aujourd’hui moins de deux mille emplois, loin des 65,000 postes initialement annoncés, indique-t-il.
Le responsable de programme à la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (Papda), Ricot Jean-Pierre, a lui aussi dénoncé des pratiques similaires dans le cadre de l’implantation de la Compagnie de développement industriel (Codevi), installée sur près d’une cinquantaine d’hectares de terres agricoles dans la plaine de Maribaroux.
Là encore, les promesses initiales de création de centaines de milliers d’emplois sont loin d’avoir été respectées, l’entreprise ne comptant aujourd’hui qu’environ vingt mille emplois.
L’économiste critique les initiatives élaborées dans le cadre des « couloirs de développement » définis par les instances internationales après le tremblement de terre du mardi 12 janvier 2010, sans réelle prise en compte des spécificités économiques, sociales et culturelles d’Haïti.
Selon Ricot Jean-Pierre, ces projets relèvent généralement d’une logique hostile au monde paysan, visant à intégrer le pays dans la dynamique de l’économie capitaliste mondiale sans considération suffisante pour les réalités nationales ni pour les revendications des communautés rurales.
Il estime que ces pratiques constituent une menace directe pour la survie des paysannes et paysans ainsi que pour la souveraineté alimentaire du pays.
Le responsable de programme affirme par ailleurs que plusieurs projets auraient été conçus dans le Nord-Est, après le séisme de 2010, dans le but de spolier les paysannes et paysans de leurs terres.
Les intervenants au forum FwoteLide sur AlterRadio dénoncent également des emplois ne respectant pas pleinement les droits des travailleuses et travailleurs, notamment en raison de rémunérations jugées dérisoires.
Me. Castin a évoqué les récentes revendications des ouvrières et ouvriers, réclamant de meilleures conditions de travail ainsi qu’une revalorisation du salaire minimum.
Par ailleurs, Milostène Castin regrette les conséquences des parcs industriels sur la communauté locale, qu’il considère préjudiciables sur les plans économique, culturel et environnemental.
Selon lui, les communautés sont progressivement dépossédées de leurs terres fertiles et confrontées à une transformation profonde de leur mode de vie. Ces pratiques rappelleraient, d’après ses propos, la confiscation des plantations de sisal dans le Nord-Est il y a près d’un siècle.
Ricot Jean-Pierre y voit, quant à lui, la poursuite d’un processus d’exploitation et d’expropriation à caractère néocolonial, comparable à celui ayant accompagné l’implantation d’entreprises telles que la Hasco, la Shada au début du XXe siècle, ou encore Agritrans plus récemment.
Trouver un équilibre ou renoncer à ces projets ?
« Il est impératif de sortir de ce modèle qui ne fait qu’accentuer la dépendance alimentaire du pays. Ce modèle économique est dépassé et désastreux pour Haïti. La population perd progressivement son identité ainsi que ses moyens de subsistance. Il s’agit d’une menace sérieuse pour l’avenir », soutient le responsable de la Papda.
Il plaide en faveur d’une plus grande sensibilisation autour de ces enjeux et appelle les organisations sociales à renforcer les dynamiques de mobilisation, afin que les revendications populaires soient véritablement prises en compte dans les politiques publiques.
Ricot Jean-Pierre appelle également à la poursuite d’initiatives comme celles mises en œuvre par la Papda, notamment à travers l’implantation de fermes agroécologiques et de réseaux de coopératives paysannes dans les départements du Nord, du Nord-Est, du Sud et du Sud-Est.
Le défenseur des droits humains Milostène Castin a lui aussi insisté sur la nécessité de mener des campagnes de sensibilisation contre ce qu’il qualifie d’injustices foncières et sociales.
Me. Castin estime également que l’implantation du Parc de Caracol constitue une atteinte à la mémoire historique de résistance du peuple haïtien.
Il rappelle que le site évoque le naufrage de la Santa Maria, un événement associé aux débuts de l’esclavage sur l’île.
Me. Milostène Castin préconise la création d’un collectif foncier dans le Nord-Est ainsi que la mise en place de mécanismes d’accompagnement, destinés à réduire la vulnérabilité des paysannes et paysans. [cj gp apr 16/05/2026 09:00]
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