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Haïti-Littérature : Phelps, l’élégance du style au service de l’acuité du regard

Au revoir Anthony Phelps
Retour sur la disparition de l’illustre auteur
En marge de la Foire du livre haïtien de Little Haïti

Par Jean-Claude Icart,

Intervention dans le cadre de la rencontre
« Le Québec rend hommage à Anthony Phelps » [1]

Soumis à AlterPresse le 25 avril 2025

Mes plus sincères condoléances à sa conjointe, Mme Hélène Valiquette et à toute la famille Phelps. Mes plus vives sympathies à nous toutes et tous, car nous sommes tous en deuil. La communauté haïtienne toute entière est en deuil et celui dont nous saluons le départ aujourd’hui, a été de toutes les grandes batailles qu’elle a menées.

Qui pourra jamais évaluer l’influence que la qualité de son travail à la Salle des nouvelles de Radio Canada pendant plus de deux décennies a pu avoir sur la presse québécoise quant à son opinion souvent favorable à Haïti et à la communauté haïtienne ? Et je ne parle pas que de Radio Canada. Un exemple. Quand Radio Québec prit la décision de mieux faire connaître les communautés culturelles à l’ensemble de la population québécoise, la première de Planète créole (qui devint plus tard Arrimage) fut tournée dans le salon de Hélène et Anthony.

À la fin de l’année 1984, je termine un essai sur les boat people haïtiens en Floride.
Peu après, je tombe sur ces vers de Phelps dans son recueil « Même le soleil est nu » [2] :

Hommes sans connivence dans l’aube caraïbe
Sur leurs bateaux d’espoir, ils jouent à qui perd gagne
Et négriers d’eux-mêmes,
Passant d’un esclavage à l’autre.
Ils abordent les terres plates de l’arrogance.

Mon essai sera publié plus tard sous le titre : Négriers d’eux-mêmes. [3] Anthony Phelps avait condensé dans cette expression, ce que je m’étais efforcé de démontrer sur 200 pages. Pour moi, Phelps, c’est fondamentalement l’élégance du style au service de l’acuité du regard.

Albert Camus a écrit dans son article Sur une philosophie de l’expression, [4] que « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Et, dans L’homme révolté, il a ajouté plus tard : « La logique du révolté est de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel ».

Pour ce langage clair, cette acuité du regard, ces expressions tellement justes, j’ai eu recours à Phelps à différentes reprises, dans mes cours ou mes conférences. Permettez-moi d’expliquer un peu le contexte de l’autre exemple que je voudrais partager avec vous.

Le 16 novembre 2001 se tenait à l’UQAM un colloque intitulé Défis et enjeux de l’après-Durban. Durban, en Afrique du sud, fut le théâtre de la 3e Conférence mondiale contre le racisme. L’objectif principal était de mettre l’accent sur des mesures susceptibles de déboucher sur des résultats concrets pour éradiquer le racisme et diffuser les standards internationaux sur les droits humains. Elle se déroula du 31 août au 7 septembre 2001.

Ce fut une conférence houleuse et difficile, en raison de la diversité des intérêts et des sensibilités impliquées. Une journée supplémentaire fut nécessaire avant l’adoption, dans la confusion, d’une déclaration provisoire le 8 septembre 2001. La pomme de discorde était la question des réparations. Les pays occidentaux souhaitaient voir les trois paragraphes qui portaient sur ce point faire partie de la Déclaration, là où ils n’auraient pas vraiment d’incidence concrète, plutôt que dans le Plan d’action, là où ils seraient contraignants.

Puis survinrent les attentats du 11 septembre 2001 qui menaçaient de rejeter dans l’ombre les travaux de cette 3e Conférence mondiale contre le racisme, même si, au fond, ils soulignaient encore plus la nécessité de ces textes.

Mon intervention, qui a clôturé ce colloque à l’UQAM, s’intitulait « La couleur des lendemains ». J’ai expliqué à la toute fin de ma présentation que ce titre avait été inspiré par un vers d’un poète haïtien, Anthony Phelps, qui écrivait, durant les années les plus sombres de la dictature duvaliériste : « …de quelle couleur est la saison nouvelle sinon d’espoir ? » [5].

Face à la situation actuelle d’Haïti, face à la violence aveugle des gangs, cravatés ou non, qui menace de détruire le pays, je nous propose, à toutes et à tous, de faire de ce vers, notre leitmotiv durant ce passage difficile :

« De quelle couleur est la saison nouvelle sinon d’espoir ? ».

Je vous remercie de votre attention.
Et merci Anthony.

* Sociologue





[1] Montréal, le 22 mars 2025

[2] « Même le soleil est nu », Montréal : Nouvelle optique, 1983

[3] Négriers d’eux-mêmes. Essai sur les boat people haïtiens en Floride. Montréal, Les éditions CIDIHCA, 1987.

[4] paru dans la revue Poésie 44, Paris, Janvier.

[5] Mon pays que voici, écrit en Haïti entre 1960 et 1963, enregistré sur disque à Montréal en 1965, publié à Paris en 1968 ( Éd. Pierre-Jean Oswald ).

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