La diffamation et la désinformation ne se combattent pas par la peur ni la répression. En Haïti, encadrer la liberté d’expression de manière responsable passe par un dialogue démocratique ouvert, l’autorégulation des médias, la transparence et l’éducation aux médias : des leviers plus efficaces pour assurer un journalisme de qualité et restaurer la confiance du public.
Par Gotson Pierre
P-au-P., 22 janv. 2026 [AlterPresse] --- La lutte contre la diffamation et la désinformation ne saurait justifier une pénalisation excessive de la parole ni l’affaiblissement du journalisme.
C’est la voie choisie par le Conseil présidentiel de transition (CPT) en promulguant le décret du 18 décembre 2025. Alors que le document prétend répondre aux dérives informationnelles et à la désinformation, il soulève de graves inquiétudes quant à ses effets sur le journalisme, le droit à l’information et le débat public en Haïti.
L’expérience montre que la lutte efficace contre la diffamation et la désinformation passe par une régulation démocratique, proportionnée, compatible avec la Constitution haïtienne et les normes internationales, qui valorise l’autorégulation et la transparence des médias pour garantir un journalisme de qualité et un débat public assaini.
Dire non au décret du 18 décembre 2025 ne signifie pas rejeter toute idée de régulation : c’est mettre en avant l’auto-régulation et promouvoir des mécanismes crédibles et responsables pour encadrer l’information.
Diffamation vs Désinformation : comprendre la différence
Diffamation : Mise en cause de l’honneur ou de la réputation d’une personne par la diffusion d’un fait faux ou non vérifié, présenté comme vrai. Dans les démocraties, elle relève principalement du droit civil et de l’éthique journalistique, et se traite par des mécanismes de réparation, non par la criminalisation de la parole.
Désinformation : Circulation volontaire ou involontaire d’informations fausses ou trompeuses. Elle se combat par la vérification des faits, la transparence des médias et l’éducation aux citoyens, plutôt que par des sanctions pénales générales.
Conclusion : Ces notions ne sont pas synonymes. Une régulation efficace doit être ciblée, proportionnée et fondée sur la responsabilité et l’autorégulation.
Réguler l’information sans criminaliser la parole, surtout en contexte de risques extrêmes
Dans les démocraties, la régulation de l’expression publique repose d’abord sur des mécanismes non pénaux. La criminalisation de la diffamation est de plus en plus abandonnée au profit de sanctions civiles, de droits de réponse, de rectifications et d’excuses publiques. Ces dispositifs permettent de réparer un préjudice sans instaurer un climat de peur ni menacer l’exercice du journalisme critique.
À l’inverse, le recours massif à l’arsenal pénal, tel que prévu par le décret du 18 décembre 2025, favorise l’autocensure, fragilise des médias déjà précarisés et ouvre la voie aux poursuites-bâillons.
Dans un pays où l’espace civique est déjà fortement contraint, cette approche risque de réduire davantage le pluralisme de l’information plutôt que de lutter efficacement contre la désinformation.
La réflexion sur la régulation en Haïti ne peut ignorer le terrain : le pays figure parmi les plus dangereux au monde pour les journalistes, occupant le 111ᵉ rang sur 180 dans le Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF).
Entre 2022 et 2024, au moins six journalistes ont été tués en Haïti en raison de leur activité professionnelle. D’autres ont été attaqués, blessés, menacés ou pris en otage.
Dans ce climat de violence, où des quartiers entiers de Port-au-Prince, de l’Artibonite ou du Plateau central deviennent inaccessibles, imposer une pression pénale accrue sur la parole journalistique revient à exposer davantage des professionnels déjà vulnérables.
Par exemple, le décret du 18 décembre 2025 présente la diffamation comme « toute allégation ou imputation d’un fait, qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération d’autrui ou du corps social ». Comme le signale la Fondation Je Klere (FJKL) Cette formulation reste vague et imprécise : elle ne distingue pas entre faits vrais ou faux, ne prend pas en compte l’intention ou la mauvaise foi, et supprime toute possibilité de défense par la démonstration de la vérité.
Comparé aux standards internationaux et aux pratiques démocratiques, où la diffamation vise des faits mensongers, avec recours prioritaire à des sanctions civiles et protection du journaliste capable de prouver l’exactitude de ses informations, le décret haïtien instaure un risque réel de criminalisation excessive, de poursuites-bâillons et d’autocensure.
De plus, l’obligation pour les médias et plateformes numériques de fournir aux autorités toutes les données permettant d’identifier les auteurs de contenus et de retirer immédiatement tout contenu signalé comme illicite (article 18) entre directement en conflit avec le droit constitutionnel à la protection des sources et menace la capacité du journalisme à enquêter sur la corruption ou les dysfonctionnements publics.
RSF et l’Association interaméricaine de la presse (IAPA) ont à plusieurs reprises appelé la communauté internationale et les autorités haïtiennes à protéger les journalistes et les médias, pour éviter que le pays ne devienne un désert de l’information.
Renforcer l’autorégulation, la déontologie professionnelles et garantir l’accès à l’information
Face à ces réalités, l’une des alternatives les plus solides réside dans le renforcement de l’autorégulation. En Haïti, les médias et les journalistes se sont dotés, depuis 2011, d’un Code de déontologie qui consacre des principes essentiels : liberté de la presse, véracité des faits, séparation information/opinion, respect de la dignité humaine, droit de réponse, protection des sources et refus de la rumeur.
Ce cadre éthique rappelle que la liberté d’expression est indissociable de la responsabilité professionnelle et montre qu’il existe déjà, au sein même de la profession, des mécanismes de régulation fondés sur la crédibilité, la transparence et la confiance du public, souvent plus efficaces que des sanctions pénales imposées d’en haut.
La lutte contre la désinformation passe également par la transparence de l’action publique. Là où l’information officielle est absente, tardive ou inaccessible, les rumeurs prospèrent. Or, le droit d’accès à l’information reste largement théorique en Haïti.
Pour Jacques Desrosiers, ancien secrétaire général de l’Association des journalistes haïtiens (AJH), l’adoption d’une loi sur le droit à l’information est indispensable. Une telle loi serait utile non seulement aux journalistes, mais aussi aux universitaires et à l’ensemble des citoyens, tout en constituant un outil majeur dans la lutte contre la corruption.
Promouvoir l’accès à l’information publique renforcerait la qualité du journalisme et réduirait durablement l’espace de la désinformation.
Par ailleurs, plutôt que d’imposer des obligations floues et punitives, l’État gagnerait à reconnaître, encourager et faciliter les initiatives volontaires visant à améliorer la qualité de l’information. L’adhésion de plusieurs médias haïtiens à la Journalism Trust Initiative (JTI), lancée par RSF, en est une illustration concrète.
En octobre 2025, une dizaine de médias, dont AlterPresse et AlterRadio, se sont engagés dans ce processus international de certification fondé sur l’auto-évaluation, la publication de rapports de transparence et le respect des meilleures pratiques journalistiques. Cette démarche, à laquelle participent plus de 2 000 médias dans 120 pays, vise à renforcer la confiance du public et à distinguer positivement le journalisme fiable.
Éduquer plutôt que censurer
La régulation de l’espace informationnel ne peut se limiter aux médias. Elle suppose également un investissement dans l’éducation aux médias et à l’information.
Que de fois, même des personnes supposément averties accordent foi à des pseudo-informations lues, entendues ou vues, sans vérifier la source, l’acteur, la date, le lieu, les circonstances, l’enjeu, et sans se poser la moindre question avant de « partager ». Ce réflexe alimente facilement des campagnes de désinformation et illustre pourquoi vigilance et formation sont indispensables.
Former les citoyens à distinguer faits, opinions et rumeurs, à comprendre les mécanismes de production de l’information et à exercer leur esprit critique constitue une réponse durable.
Une telle approche implique écoles, universités, médias et organisations de la société civile, s’inscrivant dans une logique de renforcement démocratique, à l’opposé d’une vision sécuritaire de la parole publique qui traite l’expression comme une menace plutôt que comme un droit fondamental.
Réguler autrement pour préserver la démocratie
Toute réforme légale touchant à la liberté d’expression devrait résulter d’un dialogue ouvert entre l’État, les médias et journalistes, leurs associations, les juristes, les universitaires et la société civile. Dans un pays marqué par une crise profonde de légitimité institutionnelle, imposer un décret liberticide sans débat public ne peut qu’aggraver la défiance.
Construire des règles légitimes suppose d’écouter les acteurs concernés, de respecter le cadre constitutionnel et de reconnaître la liberté d’expression comme un pilier de la démocratie, non comme une variable d’ajustement sécuritaire.
Refuser le décret du 18 décembre 2025 n’est pas défendre l’irresponsabilité ni le chaos informationnel. C’est affirmer qu’il existe des alternatives crédibles, démocratiques et plus efficaces pour réguler l’information sans étouffer la parole.
Dans un contexte où les médias haïtiens luttent déjà pour survivre et exercer leur mission sous menace permanente, renforcer l’autorégulation, garantir le droit d’accès à l’information, soutenir les initiatives de transparence et investir dans l’éducation aux médias constituent des choix politiques plus courageux et plus conformes à l’idéal démocratique que la tentation du bâillon.
La démocratie se protège par la transparence, la responsabilité et la confiance, pas par la peur et la sanction. [gp apr 22/01/2026 00 :30]
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