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Haïti : La solidarité des pauvres comme première ligne de survie

Les déterminants de la résilience haïtienne post catastrophes

Derrière les grandes tragédies qui ont marqué Haïti, du séisme de 2010 à la crise sécuritaire actuelle, une réalité essentielle demeure largement invisible : celle des milliers de familles anonymes qui accueillent, partagent et protègent. À partir de données empiriques et d’une analyse rigoureuse, ce texte met en lumière le rôle central — et souvent méconnu — de ces « bonnes samaritaines » et « bons samaritains » haïtiens, piliers silencieux de la résilience nationale.

Par Alphonse Junior Admettre*

Transmis à AlterPresse en mars 2026

Derrière les chiffres des catastrophes et les ruines qui font la une, se cache une autre histoire d’Haïti, plus silencieuse mais tout aussi puissante.

Après le tremblement de terre du mardi 12 janvier 2010, comme aujourd’hui face à la terreur des gangs, ce ne sont ni l’État, ni l’aide internationale, qui ont constitué le premier rempart. Ce sont des milliers d’anonymes, qui ont ouvert leurs portes. Une générosité fragile, presque paradoxale, où les personnes les plus pauvres deviennent les premières à donner.

Le chanteur haïtien David-B, de son vrai nom David Estellis, l’a résumé dans une entrevue publiée sur Facebook : « les gens les plus pauvres sont les plus enclins à partager avec ceux qui sont dans le besoin ».

L’enthousiasme, suscité par cette affirmation, montre à quel point elle résonne dans l’expérience collective. Mais ce type de raisonnement inductif, aussi intuitif soit-il, peut être traversé de biais cognitifs.

Avant d’en faire une vérité générale, il faut la confronter aux données. C’est précisément ce que nous avons entrepris dans notre recherche sur les déterminants de l’hébergement après le séisme de 2010.

L’histoire d’Haïti est souvent lue à travers le prisme de la tragédie. Pourtant, derrière les pertes occasionnées par les catastrophes naturelles ou les déplacements forcés par l’insécurité actuelle, se dessine une figure invisible mais omniprésente : celle d’un compatriote, qui ouvre sa porte. Ces personnes n’attendent pas l’aide internationale ; elles deviennent elles-mêmes le premier filet de sécurité du pays.

Quand l’urgence redessine la carte humaine d’Haïti

Pour comprendre l’ampleur de ce phénomène, il faut, d’abord, revenir sur les deux grandes crises de déplacements qui ont profondément marqué la société haïtienne au cours des quinze dernières années. Ces crises ont changé radicalement la cartographie humaine du territoire.

Le tremblement de terre de janvier 2010 : Haïti, un pays déplacé

D’après les travaux de recherche, que nous avons menés récemment sur les données de l’Enquête sur les conditions de vie des ménages après le séisme (Ecvmas) de 2012, les pertes en vies humaines sont estimées à 142,147 décès (Intervalle de confiance / Ic à 95 % : [116,412 - 166,882]). Les logements détruits ou fortement endommagés avoisinent les 322,833 avec un intervalle de confiance à 95 %, compris entre 294,044 et 351,623.

À cette époque, la taille moyenne d’un ménage haïtien était estimée à 7 personnes, avec un écart-type égal à 4. Ce qui donne un total de 2,26 millions de personnes, privées de leurs domiciles.

Si l’on soustrait les 142,147 décès et environ 1,1 million de personnes ayant transité par des camps d’urgence, il reste environ un million d’Haïtiennes et d’Haïtiens qui ont dû trouver refuge ailleurs, principalement chez des proches, des ami.e.s ou même des inconnu.e.s.

C’est cette solidarité invisible que nous cherchons à quantifier et à caractériser. Si les camps de personnes déplacées ont marqué les esprits, la reprise à moyen terme s’est largement appuyée sur l’intégration dans des ménages hôtes.

La criminalité actuelle (2023-2026) : un exode sans retour

Contrairement au choc soudain de 2010, cette catastrophe a été d’origine humaine. Les violences des gangs armés, notamment dans le département de l’Ouest et la zone métropolitaine de la capitale, Port-au-Prince, ont provoqué un nouvel exode massif. Les chiffres actuels sont estimés à près de 1,3 million de Personnes déplacées internes (Pdi), forcées de fuir des quartiers entiers, selon l’Organisation internationale pour les migrations (Oim).

Ici, la « reprise » est plus complexe, car le retour au foyer est empêché par les violences, transformant l’accueil temporaire en une cohabitation structurelle de longue durée.

Dans ces deux drames, séparés par une décennie mais liés par la même détresse, une constante émerge : la réponse n’est pas d’abord venue de l’État, trop fragile, ni de l’aide internationale, souvent lente ou inadaptée. Elle est venue des Haïtiennes elle-mêmes et Haïtiens eux-mêmes : de ces milliers de femmes et d’hommes ordinaires qui, dans l’urgence, deviennent les premières bâtisseuses et premiers bâtisseurs de la résilience nationale. Nous les appelons les bonnes samaritaines haïtiennes et les bons samaritains haïtiens.

Le témoignage : quand la solidarité défie la fatalité

Derrière les agrégats statistiques, se cachent des trajectoires individuelles qui en éclairent le sens.

Le parcours de Ronald Amboise, rapporté par le New York Times en mai 2024, illustre de manière emblématique ce que les chiffres seuls ne peuvent pas capturer : l’enchaînement des déplacements forcés, la précarité de l’accueil, et la centralité du réseau relationnel dans la survie.

En novembre 2023, après l’incendie de son quartier par des gangs, Ronald Amboise a d’abord fui à Delmas 30, pensant y trouver refuge. Puis, une nouvelle attaque l’a contraint à repartir. C’est alors qu’un ami, à Delmas 75, lui a ouvert sa porte.

« Je ne sais pas si ton carnet peut contenir tout ce que j’ai enduré ces neuf derniers mois », confie-t-il.

Hébergé chez cet ami, Ronald Amboise a connu la promiscuité, l’incertitude, mais aussi la chaleur d’une main tendue. Ce foyer improvisé est devenu son unique point d’ancrage dans une ville devenue folle.

Ronald Amboise fait partie de ces milliers de femmes et d’hommes qui, sans l’hospitalité d’un.e proche ou parfois d’un.e inconnu.e, auraient rejoint les camps de personnes déplacées, qui poussent comme des champignons aux abords de la capitale, Port-au-Prince.

L’épreuve des données : qui sont les bonnes samaritaines et bons samaritains ?

Après le 12 janvier 2010, avant même que les premières tentes de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) ou des Organisations non gouvernementales (Ong) soient dressées sur les places publiques, une chaîne de solidarité s’était déjà organisée dans l’ombre.

Notre travail de recherche sur le développement d’un score prédictif de l’hébergement a consisté à identifier les déterminants de cette résilience post-séisme et à caractériser les familles d’accueil des personnes sinistrées en quête d’abris.

Nos analyses révèlent un fait majeur : 16.6 % des ménages vivant en résidences privées  ont hébergé au moins une personne, sans lien de parenté avec la cheffe et/ou le chef de famille, dont le logement avait été détruit ou qui avait été confiée par sa famille. Cela représente des centaines de milliers de vies, sauvées de l’errance et des camps.

Notre travail de modélisation statistique a cherché à comprendre les caractéristiques de ces cheffes et chefs de famille. À rebours des idées reçues, ce ne sont pas les personnes les plus aisées qui ont ouvert leurs portes en priorité.

Le portrait-robot de la “ bonne samaritaine” haïtienne et du "bon samaritain" haïtien de 2010, issu.e.s de notre modèle de classification Light Gradient boosting machine (LightGbm) avec une performance (Auc) de 91.5%, est celui d’un ménage modeste, souvent dirigé par une femme ou un homme entre 25 à 45 ans, veuve ou veuf, ou déjà engagé.e dans une relation, et dont la religion est souvent catholique romaine.

Ce sont des familles où le niveau académique de la cheffe de ménage et/ou du chef de ménage n’excède pas le secondaire. Il s’agit des ménages vivant dans les zones défavorisées et soutenus par des transferts de leurs familles ou d’ami.e.s.

L’étude a montré combien le déterminant majeur est avant tout la proximité géographique et humaine avec la souffrance. Car, ces gens se trouvaient dans le voisinage de l’épicentre du séisme (Ouest et Sud-Est).

Ce que les chiffres disent du vrai visage de la générosité

Pour comprendre les ressorts profonds de cet élan de solidarité, notre modèle a intégré 67 paramètres socio-économiques et démographiques, pour la plupart binaires.

L’objectif : identifier les facteurs déterminant la décision d’un ménage vivant en résidence privée d’héberger au moins une personne sinistrée sans lien de parenté.

Deux variables ressortent nettement comme les plus importantes :

 Résider dans la zone de l’épicentre du séisme (départements de l’Ouest et du Sud-Est) ;

 Bénéficier de transferts financiers réguliers de la part de proches ou d’ami.e.s.

À elles seules, ces deux caractéristiques expliquent 35 % de la décision d’accueillir un sans-abri sous son toit. Un résultat, qui confirme l’importance de la proximité géographique avec la détresse, mais aussi le rôle crucial de la solidarité familiale comme filet de sécurité.

Les données de l’Ecvmas 2012 brossent un tableau sombre des conditions économiques des familles de cette région :

 Dans le département de l’Ouest (hors camps), 11.5 % des ménages ont déclaré qu’au moins un de leurs membres avait dû abandonner une activité rémunératrice, en raison des dommages du séisme. Ce taux atteint 12.2 % dans le Sud-Est ;

66.3 % des ménages du Sud-Est se situent dans les deux quintiles les plus bas de l’indice de bien-être économique [1][ L’indice de bien-être économique est un indice composite construit à partir des informations collectées relatives aux biens possédés par les ménages (voiture, radio, téléviseur, etc.) et aux caractéristiques de leur logement (type de toilettes, composant des murs du logement, etc.)].

À l’inverse, 74 % des ménages de l’Ouest (hors camps) appartiennent aux deux quintiles les plus élevés de ce même indice. Ce contraste avec le portrait de la bonne samaritaine et du bon samaritain modeste, décrit plus haut, est saisissant.

Pour mieux préciser ce point, il convient de spécifier trois autres facteurs distinctifs, faisant partie des 10 variables les plus importantes en termes de capacité prédictive du modèle :

 l’utilisation d’une latrine privée comme lieu d’aisances (contribution de 4.4 % à l’explication de la variable) ;

 l’usage d’une lampe comme système d’éclairage (3.6 %) ;

 le recours à la nature comme lieu d’évacuation des déchets (3 %).

Ces indicateurs, bien que modestes, dessinent les contours d’un ménage aux infrastructures précaires, mais doté d’un minimum d’intimité et d’autonomie.

En croisant ces données, on aboutit à une conclusion éloquente : la bonne samaritaine et le bon samaritain se situent majoritairement dans les trois quintiles les plus bas de l’indice de bien-être économique, représentant 36 % des ménages de l’Ouest.

Un ménage, déjà limité dans ses moyens de subsistance, dépendant financièrement de ses proches, et qui accepte pourtant d’accueillir sous son toit un individu sans lien familial : voilà l’acte de générosité et d’humanité extrême, que nos chiffres révèlent. Une générosité qui ne compte pas, parce qu’elle n’a rien à compter.

Les racines de la solidarité haïtienne

Cette solidarité post-séisme n’est ni un hasard, ni une simple réaction émotionnelle.

Elle s’enracine dans des structures sociales profondes et des systèmes d’organisation communautaire anciens.

Trois éléments permettent d’en comprendre la logique.

Premièrement, le modèle du Lakou : cette structure sociale et spatiale ancestrale, où plusieurs générations d’une même famille vivent autour d’une cour commune, a fourni un cadre préexistant à l’accueil.

Une étude, menée en 2020 par James Miller dans l’International Journal of Disaster Resilience in the Built Environment, démontre combien ce modèle d’habitat traditionnel a structuré la réponse haïtienne au tremblement de terre du mardi 12 janvier 2010, en facilitant la mutualisation des ressources rares, la reconstitution d’un sentiment d’appartenance et l’organisation collective.

Deuxièmement, un ethos de l’interdépendance : le proverbe Yon sèl dwèt pa manje kalalou (Un seul doigt ne mange pas de kalalou) ne relève pas du simple folklore.

Il exprime une philosophie où la survie individuelle est indissociable de l’entraide collective, héritage des sociétés marronnes et des communautés paysannes.

Troisièmement, des dispositifs informels rodés  : des mécanismes comme le Konbit (travail collectif), la Sòl (tontine) ou le Men ansanm (entraide ponctuelle) constituent un répertoire de pratiques éprouvées par des générations de précarité.

Leur mobilisation immédiate, après le 12 janvier 2010, n’est donc pas un phénomène ex nihilo, mais l’activation de ressources sociales disponibles.

Le courage d’accueillir dans un pays à bout de souffle

Ce constat n’est pas seulement rétrospectif. Les dynamiques actuelles, avec près d’1,3 million de personnes déplacées fuyant la terreur et d’autres violences des gangs armés, suggèrent une répétition du scénario de 2010.

Les données préliminaires de l’Oim indiquent que les départements du Sud et de l’Artibonite, principaux bassins d’accueil, concentrent des ménages aux profils similaires à ceux identifiés dans notre modèle : précaires, dépendants des transferts, mais géographiquement et humainement proches des personnes sinistrées.

L’histoire se répète, mais avec une aggravation : la durée de l’accueil tend à se prolonger, transformant l’urgence temporaire en charge structurelle.

La « bonne samaritaine haïtienne » et/ou le « bon samaritain haïtien » sont donc un paradoxe vivant.

C’est une/un pauvre, qui enrichit la nation de son humanité. C’est une personne sinistrée, qui tend la main à une autre personne sinistrée. C’est une femme et un homme debout sur les ruines, offrant une natte à celle et celui qui n’en ont plus.

En 2010, elles et ils étaient plus de 322,000 ménages à avoir perdu leurs toits, mais des milliers d’autres ont partagé les leurs.

Aujourd’hui, face à la terreur des gangs, ce sont ces mêmes communautés d’accueil, dans les villes de province, qui représentent la dernière et la plus authentique des protections sociales.

L’État et les organisations internationales doivent non seulement aider les personnes déplacées, mais aussi soutenir ces familles d’accueil.

Il convient d’alléger leurs factures d’électricité, subventionner l’éducation des enfants supplémentaires sous leurs toits, les inclure dans les programmes de reconstruction.

Car, si le portrait de la bonne samaritaine haïtienne et du bon samaritain haïtien est celui de la résilience, il ne doit pas être celui de l’épuisement.

Reconnaître leurs sacrifices, c’est investir dans la seule force, qui maintient encore Haïti debout : la solidarité. Une solidarité qui, pour l’instant, est la seule digue entre la nation et le chaos. Une digue faite de mains nues, mais de cœurs grands ouverts.

* Statisticien, Économètre, Economiste

Sources :

Mémoire de Master 2 : Développement d’un score prédictif de l’hébergement après le séisme de 2010, Alphonse Junior Admettre.

Témoignage de Ronald Amboise : The New York Times, "The Bullets Came Like Rain" : How Gangs Are Starving Haiti, 10 mai 2024.

Données sur les déplacés de l’insécurité : Oim via UN News, "Haïti : un record de 1,3 million de déplacés en raison de la violence des gangs", juin 2025

Références culturelles : International journal of disaster resilience in the built environment (2020) ; travaux de Beverly Bell sur les systèmes d’entraide haïtiens


[1Rapport de l’Enquête sur les conditions de vie des ménages après le séisme (Ecvmas 2012).

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