L’ancien ministre de la Justice, Me Camille Leblanc, estime que les aveux aux États-Unis sont essentiels à la compréhension de l’assassinat de Jovenel Moïse, dans un dossier fragmenté entre Miami et Port-au-Prince.
Par Gotson Pierre
P-au-P, 22 avril 2026 [AlterPresse] — Dans le dossier de l’assassinat du président Jovenel Moïse, les aveux enregistrés dans les procédures judiciaires aux États-Unis constituent des éléments déterminants pour la reconstitution des faits et l’identification des responsabilités, estime l’ancien titulaire du Ministère de la justice et de la sécurité publique (Mjsp), Me Camille Leblanc.
Dans un entretien accordé à AlterRadio, il souligne que les déclarations issues du procès fédéral en cours à Miami permettent de reconstruire des pans essentiels du déroulement du crime du 7 juillet 2021.
Ce procès vise plusieurs accusés, dont Antonio Intriago, James Solages, Arcángel Pretel Ortiz et Walter Veintemilla. Un autre mis en cause, Christian Emmanuel Sanon, devrait être entendu ultérieurement pour des raisons de santé.
Au cours des dernières semaines, plusieurs témoins clés ont comparu à la barre. La plupart sont d’anciens accusés condamnés ou ayant plaidé coupable, devenus collaborateurs de la justice américaine. Leurs déclarations offrent, selon Me Leblanc, des indications précieuses sur les rôles joués dans une opération à caractère transnational, notamment en lien avec la planification présumée et certains circuits financiers.
Une instruction relancée en Haïti
En Haïti, la dynamique judiciaire a été relancée à la suite de l’arrêt rendu en octobre 2025 par la Cour d’appel de Port-au-Prince, qui a remis l’accent sur les circuits financiers et les communications dans le cadre de l’enquête.
Depuis mars 2026, des auditions ont repris sous la conduite du juge d’instruction Denis Cyprien. Plusieurs personnalités ont été entendues, dont l’ancien fonctionnaire public Joseph Félix Badio, mais aussi le directeur général de la Police nationale d’Haïti, Vladimir Paraison, et l’ancien sénateur Antonio Chéramy.
Dans ce contexte, Joseph Félix Badio, détenu dans le cadre de l’enquête, fait l’objet de mesures de surveillance renforcées. Selon des médias locaux, le ministère de la Justice a ordonné à la police un contrôle strict de ses conditions de détention, incluant les visites, les effets personnels et les interactions avec son environnement immédiat.
Deux systèmes judiciaires, une enquête fragmentée
En revanche, en Haïti, aucun suspect n’a jusqu’ici reconnu sa culpabilité dans le cadre de l’instruction judiciaire en cours. Cette absence d’aveux constitue, selon Me Leblanc, un facteur limitant dans la progression de l’enquête nationale et dans l’établissement d’une vérité judiciaire complète.
Cette situation illustre une configuration judiciaire particulière, marquée par la coexistence de deux procédures distinctes en Haïti et aux États-Unis. Bien que le crime ait été commis sur le territoire haïtien, son traitement judiciaire est fragmenté, rendant plus complexe la reconstitution d’un récit global et cohérent.
Me Leblanc rappelle que les deux systèmes fonctionnent selon des logiques différentes. Aux États-Unis, les procédures avancent rapidement, sans instruction préalable, et reposent largement sur les plaidoyers de culpabilité. En Haïti, la phase d’instruction menée par un juge précède tout procès public, ce qui allonge les délais et peut donner une impression de stagnation.
Dans ce contexte, la recherche de la vérité dépend de la capacité à reconstituer l’ensemble des faits de manière cohérente, à travers la confrontation des témoignages et l’audition de nouveaux acteurs clés. À défaut, l’enquête risque de s’enliser.
Responsabilités, intentions et zones d’ombre
La question des responsabilités demeure centrale. Me Leblanc insiste sur la nécessité de distinguer les niveaux d’implication : planificateurs, exécutants et participants indirects. Certains mis en cause pourraient avoir agi sans connaissance complète de la finalité criminelle de l’opération, ce qui renvoie à la question de l’intention, élément essentiel en droit pénal.
Des déclarations évoquant une possible induction en erreur soulèvent toutefois des interrogations, notamment au regard de certaines incohérences liées aux circonstances de l’opération, qui doivent être examinées avec rigueur.
Par ailleurs, plusieurs zones d’ombre persistent, notamment sur le comportement des autorités et des responsables de la sécurité au moment des faits. L’absence de réaction rapide et certaines décisions jugées incohérentes continuent d’alimenter des interrogations sur d’éventuelles défaillances institutionnelles, voire des complicités.
Le circuit financier lié à l’opération constitue également un axe central de l’enquête. Sa traçabilité pourrait, selon Me Leblanc, permettre d’identifier plus clairement les commanditaires et de mieux comprendre l’organisation du crime.
Concernant les ressortissants colombiens impliqués, leur rôle doit être analysé avec prudence. Certains auraient pu être recrutés sous de faux prétextes ou insérés dans un scénario dont ils n’auraient pas pleinement maîtrisé la finalité.
Des temporalités judiciaires contrastées
Enfin, les dynamiques judiciaires entre les deux pays révèlent des rythmes différents. Aux États-Unis, les procédures progressent plus rapidement, notamment grâce aux aveux et à la collaboration de certains accusés. En Haïti, malgré la relance de l’instruction et la reprise des auditions, le processus pourrait encore s’étendre sur plusieurs années.
Cette asymétrie renforce, selon Me Camille Leblanc, la nécessité d’une meilleure coordination entre les deux volets du dossier, afin de garantir une compréhension globale et cohérente de l’affaire. [gp apr 22/04/2026 15:00]
Illustration générée par IA
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