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3 avril, Journée nationale des femmes haïtiennes

Haïti : Le viol collectif comme arme, symptôme d’un État défaillant et d’un abandon international

À l’occasion du 3 avril, journée nationale des femmes haïtiennes, la Solidarité des femmes haïtiennes (Sofa) alerte sur l’ampleur des violences sexuelles dans un contexte d’effondrement étatique. Le communiqué dénonce le viol collectif comme une stratégie de terreur et appelle l’État ainsi que la communauté internationale à agir d’urgence pour protéger les femmes et lutter contre l’impunité.

Communiqué de la Solidarité des femmes haïtiennes (Sofa) à l’occasion du 3 avril, journée nationale des femmes haïtiennes

Soumis à AlterPresse le 3 avril 2026

Le 3 avril, journée nationale du mouvement féministe haïtien, marque le courage et la détermination de milliers de femmes qui, il y a 40 ans, descendaient dans les rues pour exiger Fok kat la rebat !, revendiquant justice, dignité et participation citoyenne.

En ce 3 avril 2026, une pensée spéciale va aux femmes et aux familles de l’Artibonite qui, récemment encore, ont subi la terreur des gangs armés dans ce département. Quarante ans plus tard, le constat est amer.

En effet, de nombreuses familles déplacées sont aujourd’hui contraintes de survivre dans des camps à travers le pays, dans des conditions de grande précarité. Dans ce contexte, une question fondamentale s’impose : quel avenir pour ces enfants déscolarisés, exposés à l’insécurité et privés de perspectives ?

Par ailleurs, ces espaces de déplacement, loin d’être des lieux de protection, deviennent des zones de grande vulnérabilité. Les femmes et les filles y sont particulièrement exposées aux vVolences basées sur le genre (Vbg), et plus spécifiquement aux violences sexuelles, qui s’y multiplient dans un climat d’impunité.

Ainsi, la crise actuelle ne se limite pas à une urgence humanitaire : elle révèle une dégradation profonde du tissu social et une mise en danger systémique des femmes et des filles.

Le vide institutionnel, marqué notamment par l’absence de Parlement, réduit considérablement les espaces d’interpellation citoyenne, dans un contexte où les responsables étatiques devraient pourtant être à l’écoute et proactifs.

La Sofa demeure profondément préoccupée par les conséquences de cette situation, qui risque d’hypothéquer durablement l’avenir des femmes, des filles et de la société dans son ensemble. Les violences contre les femmes se sont transformées en véritables armes de terreur, tandis que l’État abandonne la population à la voracité des gangs, laissant les communautés et les corps des femmes être dévastés, anéantis et assassinés.

Les données du Centre Douvanjou 21 de la Sofa pour le premier trimestre 2026 confirment cette tragique réalité : sur 160 survivantes accompagnées, 146 ont subi des violences sexuelles, dont 119 viols collectifs. Ces chiffres révèlent que le viol collectif n’est plus un acte isolé, mais une stratégie organisée, exploitant l’effondrement de l’État et la fragilisation du tissu social. Cette stratégie n’est pas nouvelle : elle a déjà été utilisée lors du coup d’État de 1991-1994, où le corps des femmes était traité comme un butin de guerre par les membres du groupe paramilitaire Fraph.

Le viol collectif : une arme rendue possible par l’abandon de l’État

L’absence de sécurité, la faiblesse des institutions judiciaires, l’impunité quasi totale et l’incapacité de l’État à protéger les citoyennes créent un terrain propice à l’utilisation du corps des femmes comme instrument de domination et de terreur.

Cette situation ne relève pas uniquement de la brutalité des gangs. Elle révèle une défaillance structurelle de l’État haïtien, incapable d’assurer ses fonctions essentielles de protection.

Une violence qui détruit le tissu social et menace la paix

Le viol collectif a des conséquences bien au-delà des victimes directes : stigmatisation des survivantes, fragmentation des familles, perte de confiance dans les institutions et au sein des communautés, et installation durable de la peur comme mode de régulation sociale.

Lorsque cette violence devient systématique et impunie, elle sape toute cohésion sociale, désagrège les liens entre les individus et les communautés et rend quasi impossible la construction d’une paix durable.

Une responsabilité partagée : État et communauté internationale

L’État haïtien doit assumer ses responsabilités : garantir la sécurité, offrir une réponse judiciaire effective et mettre en place des politiques publiques cohérentes de lutte contre les Vbg.

Mais la communauté internationale partage également une part de responsabilité : la fragmentation des interventions, le sous-financement des structures locales et le décalage entre les politiques et les réalités de terrain contribuent à la persistance de ces violences.

Malgré ce contexte, les survivantes accompagnées par la Sofa font preuve d’une assiduité et d’un engagement remarquables. Leur mobilisation témoigne d’une résistance citoyenne face à l’inaction des institutions.

Il est inacceptable que le viol collectif soit perçu comme une fatalité. Il est inacceptable que la violence contre les femmes reste reléguée au second plan.

La Sofa appelle :
• l’État haïtien à protéger les femmes et à garantir l’accès à la justice ;
• la Police Nationale à intégrer systématiquement la prise en charge des violences sexuelles ;
• la BPM/PNH à être plus active dans la prévention des viols, notamment dans les sites de déplacé·e·s ;
• le système judiciaire à lutter activement contre l’impunité ;
• les partenaires internationaux à soutenir durablement les structures locales ;
• et l’ensemble des acteurs à reconnaître les violences sexuelles comme une priorité de sécurité nationale et de paix.

En ce 3 avril (2026), en mémoire des femmes qui ont porté haut leur lutte il y a 40 ans, la Sofa rappelle que l’indifférence face aux violences sexuelles constitue une menace pour toute la société.

Ignorer cette réalité, c’est abandonner la paix et la cohésion sociale. Y faire face, c’est honorer la mémoire des militantes et construire une Haïti plus juste et digne.

La lutte des femmes est celle de toutes les masses populaires !

Port-au-Prince, 03 avril 2026

Marie Frantz JOACHIM
Directrice Exécutive

Credit photo : Paho/Who

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


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