En rendant hommage aux journalistes victimes, les autorités haïtiennes réaffirment l’importance de la liberté de la presse. Mais le maintien du décret du 18 décembre 2025 fragilise les fondements mêmes de ce droit essentiel.
Tribune
Par Gotson Pierre
P-au-P., 4 mai 2026 [AlterPresse] --- On ne défend pas la liberté de la presse le matin pour la restreindre l’après-midi.
Le 3 mai 2026, à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, les autorités haïtiennes ont rendu hommage aux journalistes tués dans l’exercice de leur métier. Le geste est légitime. Mais il pose une question de cohérence : que vaut cet hommage si, dans le même temps, le cadre légal affaiblit les conditions mêmes du travail journalistique ?
Pour comprendre l’enjeu, il faut revenir à un principe simple.
Dans toute démocratie, la liberté d’expression repose sur trois droits indissociables : rechercher l’information, la recevoir et la diffuser. Ce triptyque est reconnu par la Constitution haïtienne et par les engagements internationaux du pays.
Le problème, c’est que le décret du 18 décembre 2025 ne reprend pas pleinement cette logique.
Il reconnaît le droit de recevoir et de diffuser. Mais il laisse de côté - explicitement ou implicitement - le droit de rechercher l’information. À première vue, cela peut sembler secondaire. En réalité, c’est le cœur du problème.
Car sans la possibilité de rechercher librement l’information, il n’y a plus d’enquête approfondie, plus de vérification indépendante, plus de révélations d’intérêt public. Le journalisme devient alors plus fragile, plus dépendant, moins capable de jouer son rôle de contre-pouvoir.
Le décret pose également une difficulté dans sa définition de la diffamation. Dans les démocraties, un principe fondamental protège les journalistes : la possibilité de prouver que l’information publiée est vraie.
Ce principe n’est pas clairement garanti ici. Résultat : même une information exacte peut exposer à des poursutes. Dans un tel contexte, la tentation est forte de se taire plutôt que de risquer des sanctions. C’est ainsi que s’installe l’autocensure.
Autre point essentiel : la protection des sources. Le décret prévoit des mécanismes qui peuvent obliger à identifier les auteurs de contenus ou à retirer des informations. Or, sans protection des sources, il n’y a plus de journalisme d’investigation. Beaucoup de faits d’intérêt public resteraient inconnus.
Pris séparément, chacun de ces éléments peut sembler technique. Mais ensemble, ils dessinent une tendance claire : une restriction progressive des conditions d’exercice de la liberté de la presse.
Et cette évolution intervient dans un contexte déjà extrêmement difficile. En Haïti, les journalistes doivent faire face à l’insécurité, aux menaces, aux enlèvements, mais aussi à la fragilité économique des médias et aux obstacles d’accès à l’information.
Dans un tel environnement, toute limitation supplémentaire pèse doublement.
C’est pourquoi la question du décret dépasse largement le débat juridique. Elle touche à la capacité même de la société à s’informer, à débattre et à demander des comptes.
Rendre hommage aux journalistes disparus est un devoir de mémoire. Mais protéger ceux qui continuent à informer est une responsabilité politique.
Le retrait du décret du 18 décembre 2025 serait, à cet égard, un acte fort. Non pas un recul, mais un choix de cohérence : celui d’aligner les pratiques sur les principes proclamés.
Il ouvrirait aussi la voie à un dialogue nécessaire pour construire un cadre légal équilibré — capable de lutter contre les abus sans affaiblir la liberté.
Car au fond, la liberté de la presse ne se mesure pas aux discours. Elle se mesure aux conditions réelles dans lesquelles les journalistes travaillent.
Rendre hommage aux journalistes, c’est reconnaître leur courage.
Mais la responsabilité essentielle est ailleurs : garantir à celles et ceux qui informent encore le droit de chercher, de vérifier et de dire, sans entraves.
C’est à cette condition que la liberté de la presse cesse d’être un principe proclamé, et redevient une réalité.
Retirer le décret du 18 décembre 2025 serait, aujourd’hui, le signe le plus concret de cet engagement. [gp apr 04/05/2026 12 :30]
Illustration générée par IA
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