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Haïti : Le gel d’avoirs dans le cadre des sanctions de l’Onu fait polémique chez d’ex-premiers ministres

Par Gotson Pierre

P-au-P., 11 juin 2025 [AlterPresse] --- Le parquet près le tribunal civil de Port-au-Prince a ordonné le gel des avoirs bancaires de plusieurs personnalités haïtiennes, visées par les sanctions du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (Onu), pour leur implication présumée dans des actes de blanchiment d’argent, de trafic d’armes et de financement de groupes armés.

Cette décision, adoptée le 2 juin 2025 et rendue publique le mardi 10 juin par le commissaire du gouvernement, Me. Frantz Monclair, suscite déjà de vives réactions, notamment de la part du Forum des anciens Premiers ministres d’Haïti (Fapm), observe AlterPresse.

Ce regroupement, composé notamment de Jean-Marie Chérestal, Jacques-Édouard Alexis, Evans Paul, Jack Guy Lafontant, Jean Max Bellerive, Joseph Jouthe, Enex Jean-Charles et Laurent Lamothe, dénonce une instrumentalisation des sanctions et réclame des garanties de transparence et de respect des droits fondamentaux.

La mesure s’inscrit dans le cadre d’un dispositif international, que le gouvernement haïtien cherche désormais à appliquer sur le plan national.

Mise en œuvre des sanctions onusiennes

Le commissaire du gouvernement, Me Frantz Monclair, a justifié la mesure conservatoire par l’obligation, pour Haïti, en tant que membre fondatrice de l’Organisation des Nations unies, d’exécuter les résolutions du Conseil de sécurité.

Il a invoqué notamment les résolutions 2653 (octobre 2022), 2700 et 2752, qui établissent un régime de sanctions ciblées contre les responsables d’actes de violences armées, de corruption ou d’entraves au processus de stabilisation en Haïti. Le décret du 30 avril 2023 sur le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme sert également de base juridique.

Dans ce cadre, le parquet affirme avoir sollicité l’appui de l’Unité centrale de renseignements financiers (Ucref) et de l’Unité de lutte contre la corruption (Ulcc) pour mener des enquêtes sur les avoirs et transactions suspectes des personnes visées.

Des demandes d’entraide pénale ont aussi été adressées à plusieurs États partenaires, dont le Canada, les États-Unis et la République Dominicaine.

À la suite des orientations du Conseil présidentiel de transition (Cpt), le ministre de la justice, Me Patrick Pélissier, avait déjà ordonné, le 12 mai 2025, l’exécution des mesures conservatoires liées aux sanctions onusiennes.

Gangs armés, figures politiques et personnalités d’affaires concernées

Les personnes concernées par ces mesures incluent plusieurs chefs de gangs armés notoires : Jimmy Chérizier alias « Barbecue », Johnson André alias Izo, Renel Destina alias Ti Lapli, Wilson Joseph alias Lanmò san jou, Vitelhomme Innocent, Luckson Elan alias Gran Grif – ce dernier dirigeant d’un groupe récemment désigné comme organisation terroriste étrangère par les États-Unis –, ainsi que l’ex-député Prophane Victor, accusé d’avoir facilité l’implantation du gang Gran Grif dans le département de l’Artibonite.

Le rapport final du Groupe d’experts de l’Onu sur Haïti, publié début mai 2025, a également établi des liens présumés entre plusieurs figures politiques et économiques influentes – notamment l’ancien président Joseph Michel Martelly, les ex-sénateurs Youri Latortue et Rony Célestin, ainsi que l’homme d’affaires Reynold Deeb – et des réseaux criminels opérant dans divers départements géographiques du pays.

Même si certaines des personnes concernées ne disposent pas d’avoirs identifiés dans le système bancaire formel, ces mesures sont perçues comme une étape vers un dispositif plus structuré de lutte contre le crime organisé, tout en marquant un engagement plus affirmé de l’État haïtien envers les résolutions des Nations unies.

Dénonciation d’une dérive par le Forum des anciens premiers ministres

Dans une déclaration en date du 9 juin 2025, le Forum des anciens Premiers ministres d’Haïti (Fapm) a exprimé de fortes réserves face à cette initiative, qu’il qualifie de dérive institutionnelle.

« Il y a une tentative maladroite de transposer, au niveau national, des sanctions unilatérales, parfois arbitraires », a déclaré l’ancien chef de gouvernement Evans Paul, l’un des signataires du texte.

Le Forum dénonce particulièrement les mesures imposées par le Canada, dans le cadre de sa Loi sur les mesures économiques spéciales, qu’il considère comme une forme d’ostracisation injustifiée à l’égard d’Haïti.

Il estime que la lutte contre l’impunité ne saurait se faire au détriment du droit à la défense, du respect du contradictoire et de la transparence des procédures.

Il recommande la création d’une commission mixte haïtienne et internationale, pour réévaluer les sanctions en vigueur, et appelle à une suspension temporaire de celles qui ne reposent pas sur des éléments probants accessibles. Le Forum plaide également pour un dialogue diplomatique structuré entre Haïti et ses partenaires internationaux.

« Haïti ne se relèvera pas par la stigmatisation, mais par le renforcement de ses institutions et la réhabilitation d’une justice impartiale », souligne la déclaration.

Pressions croissantes et situation sécuritaire dégradée

Ces développements interviennent, alors que les pressions nationales et internationales se multiplient pour que les autorités judiciaires haïtiennes engagent des poursuites contre une soixantaine de personnalités sanctionnées ces trois dernières années.

Dans l’intervalle, la situation sécuritaire et humanitaire continue de se détériorer rapidement.

Selon l’Organisation internationale pour les migrations (Oim), plus de 1,3 million de personnes sont actuellement déplacées à l’intérieur du pays, en raison des violences armées, soit une augmentation de 24 % par rapport à décembre 2024.

Le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (Binuh) a documenté, pour le premier trimestre 2025, plus de 1,600 morts et près de 600 blessés dans des affrontements impliquant des gangs, des groupes d’autodéfense et les forces de sécurité.

Dans ce contexte explosif, l’effectivité des sanctions, tout comme les critiques qu’elles soulèvent, cristallise les tensions autour de l’avenir institutionnel, politique et judiciaire d’Haïti. [gp apr 11/06/2025 20:00]

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


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