Haïti est plongée dans une crise multidimensionnelle, qui ne cesse de s’aggraver. Deux responsables du Congrès patriotique pour le sauvetage national lancent un appel pressant à une refondation du pays, fondée sur la sécurité, l’éducation, l’éthique et la souveraineté. À leurs yeux, la société haïtienne a atteint un point de bascule décisif.
Synthèse
Par Gotson Pierre
Port-au-Prince, 12 juillet 2025 [AlterPresse] — « Le désespoir est allé trop loin dans ce pays. Comment redonner droit à l’espoir ? Comment redonner droit à la vie ? », lance l’universitaire Evens Emmanuel, pour résumer l’urgence de l’heure en Haïti.
Cette alerte fait suite au Congrès patriotique pour un sauvetage national, tenu les 26 et 27 juin 2025, à l’initiative d’un regroupement de 15 universités publiques et privées ainsi que d’une trentaine d’organisations de la société civile et de la diaspora, alors que le contexte est marqué par une extrême violence qui ne faiblit pas.
Pas moins de 3,141 personnes ont été tuées en six mois seulement (du 1er janvier au 30 juin 2025), selon un rapport de l’Organisation des Nations unies (Onu), rendu public ce vendredi 11 juillet 2025 à Genève. Depuis le 1er octobre 2024, le bilan total s’élève à 4,864 assassinats, un chiffre qui illustre l’effondrement sécuritaire.
Réunis dans l’émission TiChèzBa sur AlterRadio, Marc Prou, coordonnateur général du Congrès, et Evens Emmanuel, responsable de son comité scientifique, ont présenté les grands axes de la déclaration finale, tout en appelant à une mobilisation éthique, scientifique et citoyenne pour sortir le pays du chaos.
Un processus de fondation démocratique
Né d’un vaste processus de consultation (11 congrès préparatoires, plus de 60 rapports analysés, 20 rencontres sectorielles), le Congrès patriotique se veut une tentative de repolitisation responsable de la société haïtienne.
« On ne peut plus fonctionner comme si tout était normal. Ce que nous proposons, c’est une refondation appuyée sur le savoir, la justice sociale et la souveraineté populaire », affirme Marc Prou.
La déclaration finale, rendue publique fin juin, fixe comme priorité absolue la sécurité, dans une approche globale fondée sur la responsabilisation nationale.
TiChèzBa sur AlterRadio 106.1 FM – alterradio.org
Invités : Dr Marc Prou et Dr Evens Emmanuel, responsables du Congrès patriotique pour un sauvetage national
Réalisation et présentation : Gotson Pierre
Sécurité d’abord : Vers un sursaut collectif
Dans une série de recommandations structurées, le Congrès appelle à une mobilisation générale contre les gangs, au contrôle des frontières, à la mise en place d’un système d’intelligence nationale efficace, et à la réforme profonde de la Police nationale d’Haïti (Pnh).
« Sans sécurité, aucune vie collective n’est possible. C’est pourquoi le pays doit investir toutes ses ressources disponibles dans la reconquête de son territoire et dans la protection des citoyens », soutient Evens Emmanuel.
Selon lui, une question morale fondamentale se pose à tout chef d’État ou de gouvernement : lorsqu’il se regarde dans le miroir le matin, reconnaît-il pleinement sa responsabilité envers le bien-être des 12 millions d’Haïtien·ne·s ? « Quelle action va-t-il entreprendre aujourd’hui ? », interroge-t-il, soulignant l’urgence d’actions concrètes qui, même modestes, pourraient apporter « un peu de soulagement ou de sourire au peuple ».
Il dénonce une posture souvent superficielle, où les dirigeants restent dans l’apparence ou l’impuissance face à la gravité du problème sécuritaire. Être responsable, insiste-t-il, « ce n’est pas profiter des avantages liés à sa position, mais c’est avant tout avoir la capacité et la volonté de gérer pour obtenir des résultats concrets ».
Marc Prou complète ce constat en rappelant que les difficultés d’Haïti ne se limitent pas à la sécurité. « Parfois, des manœuvres politiques détournent l’attention des vrais problèmes du pays, qui incluent aussi la faim, la santé, et le traitement différencié entre Haïti et la République Dominicaine », affirme-t-il.
Il appelle à « regarder la réalité en face », sans se laisser distraire par des conflits internes stériles.
La déclaration du Congrès insiste également sur l’encadrement institutionnel des brigades d’autodéfense, saluées pour leur rôle temporaire dans certains quartiers, mais qui nécessitent un accompagnement légal pour éviter les dérives.
Restaurer la dignité, rétablir l’État
Le Congrès patriotique dénonce les dépenses jugées inutiles de l’État (colloques, voyages, privilèges des membres du Conseil présidentiel de transition - Cpt), en exigeant que ces fonds soient réalloués à la sécurité publique, la justice et le soutien aux déplacés internes.
Plus d’un million de personnes chassées de leurs maisons par les violences doivent pouvoir retourner vivre en sécurité et dignité, soutenues par des politiques de reconstruction et de solidarité.
De même, le Congrès appelle à l’identification, la poursuite et la sanction des personnes et entités qui financent, soutiennent ou protègent les gangs, y compris celles mentionnées dans les rapports internationaux.
Le Congrès patriotique tire un constat sévère de l’impasse actuelle :
« Le Conseil présidentiel pour la transition et le gouvernement en place constituent un échec patent. Ils n’ont pas ramené la sécurité, n’ont pas organisé d’élections, et ont contribué à l’aggravation de la crise », accuse Marc Prou.
La déclaration demande la fin des transitions à répétition et prône un changement immédiat de gouvernance, évoquant notamment l’option d’une présidence provisoire issue de la Cour de cassation ou un exécutif resserré, pour éviter la paralysie actuelle.
Contre le projet de nouvelle constitution : « Sispann pèdi tan »
Interrogés sur le processus de réforme constitutionnelle piloté par le gouvernement, les deux universitaires jugent qu’aucune condition n’est réunie pour engager un référendum légitime.
« Si nous jouons avec la Constitution, même avec de bonnes intentions, nous risquons de faire plus de mal que de bien », avertit la déclaration.
Ils appellent à la suspension immédiate du projet, estimant qu’il détourne l’attention et gaspille des ressources au moment où le pays s’enfonce dans le désordre.
Pour un leadership éthique et éclairé
Les deux intervenants ont plaidé pour que la pensée scientifique et la rigueur intellectuelle soient placées au cœur de la gouvernance. Le Congrès propose notamment la création d’un Institut interuniversitaire de politiques publiques, destiné à accompagner la prise de décision publique, hors dépendance vis-à-vis des bailleurs étrangers.
Ils dénoncent par ailleurs la perte généralisée des valeurs morales, qu’ils imputent autant aux élites politiques qu’à certains secteurs du privé.
Evens Emmanuel souligne que l’héritage historique d’Haïti — première République noire indépendante, née de la lutte contre l’esclavage — implique une responsabilité profonde.
Pourtant, « au lieu d’en faire un levier de développement, les élites ont entretenu l’analphabétisme et la pauvreté », constate-t-il, dénonçant une « acceptation inconsciente de la dépendance » qu’il appelle à briser pour ouvrir une nouvelle ère.
« Sans éthique, sans sens de l’exemplarité, aucune gouvernance n’est possible », insiste-t-il.
En conclusion, le Congrès patriotique appelle à la poursuite de la mobilisation, à travers :
• la mise en place d’un Comité de suivi, pour accompagner l’application des recommandations ;
• l’organisation de rencontres nationales pour un dialogue entre tous les secteurs ;
• la création d’un Groupe de réflexion universitaire sur Haïti, pour renforcer les capacités locales, former les futurs décideurs et orienter les politiques publiques.
« Nous ne lâcherons pas. Le travail doit continuer, pour que ce moment historique ne reste pas lettre morte », proclame la résolution finale.
Propos recueillis dans l’émission TiChèzBa sur AlterRadio 106.1 FM – alterradio.org
Invités : Dr. Marc Prou et Dr. Evens Emmanuel, responsables du Congrès patriotique pour un sauvetage national
Réalisation et présentation : Gotson Pierre
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