La décision des Forces armées d’Haïti de suspendre les missions de protection rapprochée accordées aux hauts fonctionnaires de l’État ainsi qu’à diverses personnalités publiques, a été favorablement accueillie. Plusieurs représentants de la société civile et des organisations de défense des droits humains, estiment qu’il s’agit d’une opportunité pour mieux adresser la problématique de l’insécurité sévissant depuis des années en Haïti.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P, 30 mars 2026 [AlterPresse] --- Les Forces armées d’Haïti ont annoncé, dans une note à caractère injonctif datée du 23 mars 2026 et consultée par AlterPresse, la suppression des missions de protection rapprochée accordées aux hauts fonctionnaires de l’État ainsi qu’à diverses personnalités publiques.
Cette décision a été favorablement accueillie par plusieurs représentants de la société civile et des organisations de défense des droits humains. Pour eux, il s’agit d’une opportunité de mieux adresser la problématique de l’insécurité qui sévit dans le pays.
« Une gestion plus rigoureuse des effectifs militaires et policiers s’avère indispensable afin de mieux assurer la protection de la collectivité et de lutter efficacement contre le fléau de l’insécurité », a déclaré Pierre Espérance lors de son intervention à l’émission FwoteLide diffusée sur AlterRadio (106.1 FM et en ligne).
Le directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (Rnddh) a estimé qu’il est impératif de réévaluer le dispositif de sécurité rapprochée accordé aux actuels et anciens dignitaires de l’État.
S’il reconnaît la pertinence de cette mesure, Pierre Espérance en souligne néanmoins la possible dimension politique, estimant que la note administrative n’aurait pas dû etre publique.
« Cette mesure s’inscrit dans la volonté de l’État de recentrer les Forces armées d’Haïti sur leurs missions régaliennes de défense de l’intégrité du territoire national et de protection de la population », précise la note officielle, invitant par ailleurs les bénéficiaires à coordonner avec la Police nationale d’Haïti (Pnh) la prise en charge de leur sécurité par les unités spécialisées compétentes.
Selon Pierre Espérance, un nombre considérable de soldats et d’agent.e.s issus d’unités spécialisées de la Police nationale est actuellement affecté à la sécurité rapprochée de responsables politiques, anciens ou en fonction, notamment des ex-membres du Conseil présidentiel de transition (Cpt), d’anciens présidents, ministres ou directeurs généraux.
Il reconnaît que cette décision pourrait constituer une opportunité de redéployer et d’optimiser les ressources humaines des forces de l’ordre.
La Police nationale d’Haïti : Une situation préoccupante
La situation apparaît d’autant plus critique au sein de la Police nationale d’Haïti, remarque le directeur exécutif du Rnddh, affirmant que la majorité des agents appartenant aux unités spécialisées sont détachés et, de ce fait, peu impliqués dans les opérations de terrain.
Certains cas illustrent l’ampleur du phénomène. Il évoque notamment la sécurité de l’ancien présidentJoseph Michel Martelly, mobilisant une quinzaine de policiers issus d’unités spécialisées, alors même que sa dernière présence sur le territoire remonte à 2023.
« Ces agent.e.s perçoivent régulièrement leur rémunération alors qu’ils ne participent presque pas aux activités opérationnelles », précise-t-il, plaidant pour une réduction du nombre d’agents en détachement auprès d’anciens comme d’actuels responsables publics.
Le défenseur des droits humains dénonce ainsi une gestion inefficiente des ressources sécuritaires, dans un contexte où les effectifs disponibles demeurent insuffisants pour garantir la protection de la population.
Il appelle l’Inspection générale de la Police nationale à procéder à une évaluation des agent.e.s affectés aux unités spécialisées et placés en détachement. Il exhorte également le Conseil supérieur de la Police nationale (Cspn) à améliorer la gestion des ressources humaines dans le secteur sécuritaire afin de répondre plus efficacement à la crise de l’insécurité.
Une mesure « stratégique »
Pour sa part, Abdonel Doudou, directeur exécutif de Jurimedia et membre du Comité de pilotage de l’Observatoire citoyen pour la démocratie (Ocid), estime que cette décision était nécessaire.
« Il s’agit d’une mesure à la fois administrative, stratégique et conforme aux exigences de bonne gouvernance », a-t-il déclaré lors de sa participation à l’émission FwoteLide sur AlterRadio.
Selon lui, cette initiative pourrait contribuer à revitaliser les Forces armées d’Haïti, déjà confrontées à un sous-effectif.
Il en a également profité pour souligner la nécessité de renforcer significativement les capacités des Forces armées et de la Police nationale, tant en termes d’effectifs que d’encadrement, afin d’assurer efficacement la protection des frontières et du territoire national.
Abdonel Doudou préconise en outre une réforme en profondeur de la Police nationale, incluant un vetting, l’augmentation de ses effectifs, l’élaboration de stratégies tactiques plus efficaces et le renforcement de ses moyens opérationnels.
Il relate par ailleurs que les autorités haïtiennes devraient tirer parti de l’arrivée de la Force de répression des gangs (Frg) afin de professionnaliser les institutions sécuritaires nationales, , conformément aux dispositions de la résolution 2793 des Nations unies.
Toutefois, il souligne que cette force ne saurait, à elle seule, résoudre la crise sécuritaire, insistant sur la nécessité de disposer d’une capacité nationale de dissuasion et d’accompagnement sur le terrain.
Détachement des forces de l’ordre et aggravation de l’insécurité
Au cours des dernières années, la violence des gangs en Haïti a atteint un niveau particulièrement alarmant, malgré les efforts déployés par la Police nationale et les Forces armées. Parmi les facteurs explicatifs de l’incapacité des forces légales à endiguer cette criminalité persistante, l’affaiblissement structurel de la police est fréquemment mis en avant.
Outre le déficit en équipements adaptés, le Réseau national de défense des droits humains a indiqué, dans un rapport publié en juin 2021, qu’environ 60 % des membres des unités spécialisées étaient affectés à des missions de détachement auprès de personnalités publiques, les rendant indisponibles pour les opérations policières[]. Certains assurent même la sécurité de proches de responsables politiques ou d’acteurs du secteur privé.
Par ailleurs, l’instrumentalisation de la Police nationale par certaines autorités en collusion avec des groupes armés contribuerait à exposer davantage les agents à des situations de danger, selon plusieurs observateurs.
La crise humanitaire affecte également de manière significative l’institution policière.
Dans un rapport spécial publié à l’occasion du 30e anniversaire de la Police nationale d’Haïti (12 juin 1995 – 12 juin 2025), le Rnddh a indiqué que plus de 6,000 agents ont quitté les rangs de la Pnh depuis 2022, fuyant l’insécurité ou recherchant de meilleures conditions de vie.
Par ailleurs, au moins 300 policiers ont été tués entre 2015 et juin 2024, souvent lors d’attaques perpétrées par des gangs armés.
Face à cette situation, le Rnddh appelle à l’adoption de mesures urgentes visant à renforcer les capacités de la police, améliorer les conditions de travail des agents et leur fournir des moyens adaptés pour faire face à une violence en constante progression.
En parallèle, plusieurs spécialistes interrogés par AlterPresse et AlterRadio préconisent une meilleure planification stratégique des opérations de sécurité. [cj gp 30/03/2026 09:00]
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