À Kenscoff, le massacre du 23 août 2026 ravive l’alarme d’une population confrontée depuis le 27 janvier 2025 aux violences des gangs, aux déplacements et à l’abandon.
Par Gotson Pierre
P-au-P., 27 août 2026 [AlterPresse] --- « Prepare w pou kouri ! » (« Prépare-toi à fuir ! »). À Kenscoff, cette injonction est devenue, depuis janvier 2025, un réflexe de survie, décrit le Groupe d’action francophone pour l’environnement (Gafe), organisation implantée dans la commune depuis 2010.
Les tirs, les attaques et les déplacements ont progressivement bouleversé le quotidien d’une population aujourd’hui profondément meurtrie par le massacre perpétré dans la nuit du 23 au 24 août 2026.
Dans une déclaration, publiée le 27 août 2026 et transmise à AlterPresse, le directeur exécutif du Gafe, David Tilus, raconte une communauté qui vit depuis des mois au rythme du « tow-tow » des cartouches. On écoute les tirs, on tente d’en évaluer la localisation, la distance et l’intensité, avant de se préparer à fuir.
« On est prêt à fuir dans tous les cas », écrit-il.
Pour cette organisation, dont l’histoire est étroitement liée à celle de Kenscoff depuis plus de vingt ans, cette réalité contraste avec une commune longtemps connue pour ses initiatives communautaires, environnementales et citoyennes.
Plus de 40 morts dans une nouvelle attaque
L’assaut des gangs armés a commencé vers 21 heures, le dimanche 23 août 2026, et s’est poursuivi pendant plusieurs heures dans différents secteurs de Kenscoff.
Des individus lourdement armés ont notamment attaqué à proximité du commissariat et à l’entrée de Carrefour Maroca, selon des responsables municipaux. Des tirs nourris à l’arme automatique et plusieurs explosions ont été signalés.
Les forces de l’ordre ont finalement repoussé les assaillants, selon les autorités municipales. Plusieurs maisons ont été incendiées et des dizaines de personnes ont été enlevées.
Le bilan demeure provisoire. Les premières informations faisaient état d’au moins une trentaine de morts.
L’Organisation des Nations unies (Onu) a ensuite fait état d’au moins 47 personnes tuées, dont 22 exécutées dans un complexe religieux où elles avaient trouvé refuge.
Parmi les personnes prises en otage figurent des bébés, des enfants ainsi que des adolescentes et adolescents, selon Marie Guerda Désilus, membre de la commission municipale de Kenscoff, interrogée par AlterPresse.
Une violence installée depuis janvier 2025
Le massacre du 23 au 24 août 2026 s’inscrit dans une série d’attaques qui ont commencé en janvier 2025.
Depuis les premiers assauts du lundi 27 janvier 2025, plusieurs localités de Kenscoff sont progressivement passées sous l’emprise de groupes armés qui y ont établi des bases.
L’attaque du 23 août 2026 est survenue environ un mois après le massacre de Robin, dans la section communale de Grand-Fond, qui avait fait plus de 60 morts, selon les autorités municipales.
L’emprise des gangs s’est depuis étendue à plusieurs secteurs. Bongard et Nouvelle-Touraine seraient totalement contrôlées, tandis qu’environ 90 % de Sourçailles et une bonne partie de Belle Fontaine seraient sous leur contrôle, selon Marie Guerda Désilus.
Des groupes criminels armés seraient également présents à Furcy et Gerlin.
La responsable municipale affirme que les attaques étaient prévisibles et que des informations sur les risques d’une nouvelle offensive avaient été communiquées aux plus hauts niveaux de l’État.
Elle dénonce l’absence de mesures préventives et juge insuffisantes les réponses des forces de l’ordre.
« Mais fuir pour aller où ? »
Après l’attaque, la fuite a été massive.
Environ 2,647 personnes, soit 702 ménages, ont quitté Kenscoff entre les 23 et 25 août, selon l’Organisation internationale pour les migrations (Oim).
La majorité, soit 77 %, a trouvé refuge auprès de familles d’accueil à Pétion-Ville. Les autres se sont installées dans trois sites de déplacement.
Selon Marie Guerda Désilus, près de 90 % de la population du centre-ville aurait fui. Les rues sont désormais largement désertes et l’inquiétude demeure vive.
La municipalité tente de reloger certains déplacés, mais peine à répondre à leurs besoins essentiels, notamment alimentaires, dans un contexte de faibles recettes fiscales.
Cette situation renvoie à l’une des questions centrales soulevées par le Gafe : « Mais fuir pour aller où » ?
Dans sa déclaration, David Tilus rapporte les témoignages de jeunes habitants confrontés à ce choix impossible. Certains refusent de quitter leur terre et leur maison, malgré la menace. D’autres ont déjà choisi de partir du pays.
« Alors les Kenscovites, livré-es à eux-mêmes, s’organisent, avec les moyens du bord », écrit-il.
De nouvelles promesses après le massacre
Face à l’ampleur de l’attaque, le gouvernement a annoncé une intensification des opérations de sécurité dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince et ses environs.
Le premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, également président du Conseil supérieur de la police nationale (Cspn), affirme avoir ordonné des mesures pour traquer les responsables, démanteler les réseaux criminels et reprendre le contrôle des zones occupées par les gangs.
Le directeur général intérimaire de la Police nationale d’Haïti (Pnh), André Jonas Vladimir Paraison, a demandé à la Direction centrale de la police judiciaire (Dcpj) d’enquêter notamment sur les conditions dans lesquelles des individus lourdement armés ont pu pénétrer dans la commune, ainsi que sur d’éventuelles complicités ou négligences.
Le 27 août 2026, la Pnh a également annoncé la mise en place d’un nouveau commandement à Kenscoff et le renforcement de sa présence sur plusieurs points stratégiques.
Condamnations et appels à agir
Le massacre a suscité une série de condamnations en Haïti et à l’étranger.
L’Office de la protection de la citoyenne et du citoyen (Opc), le Collectif Défenseurs Plus et la Conférence des pasteurs haïtiens (Copah) ont appelé les autorités à mieux protéger la population, à prendre en charge les victimes et à poursuivre les responsables des crimes.
Amnesty International a également demandé que les auteurs présumés des meurtres, enlèvements et autres violations graves soient identifiés et traduits en justice.
Le Comité international de la Croix-Rouge (Cicr) a rappelé la nécessité de protéger les civils, notamment les personnes déplacées, les blessés, les femmes et les enfants.
À l’étranger, l’Onu, l’Organisation des États américains (Oea), l’Union européenne (Ue), les États-Unis, le Canada, la France, l’Espagne et l’Organisation internationale de la francophonie (Oif) ont condamné l’attaque et appelé à renforcer les efforts pour rétablir la sécurité en Haïti.
Ces réactions interviennent alors que les autorités haïtiennes réaffirment leur volonté de reprendre le contrôle de Kenscoff et que le pays poursuit ses préparatifs en vue des élections prévues en décembre 2026.
« Que possèdent donc les pauvres paysan-nes de Kenscoff ? »
Pour le Gafe, les condamnations ne suffisent plus.
« Elle sait. Elle compte les morts et les déplacés, publie des rapports, condamne les massacres, exprime sa préoccupation. Puis rien… », écrit David Tilus à propos de la communauté internationale.
À Kenscoff, pendant ce temps, la population continue de vivre avec la peur, de fuir lorsque les tirs retentissent et de tenter de préserver ce qui peut l’être.
Une commune autrefois présentée comme un espace d’initiatives citoyennes et communautaires est aujourd’hui confrontée à l’expansion des gangs armés, aux massacres et au déplacement de milliers de personnes.
Et derrière le bilan provisoire des morts, des blessés, des otages et des déplacés demeure cette question lancée par le Gafe :
« Que possèdent donc les pauvres paysan-nes de Kenscoff pour qu’on les massacre ? » [gp apr 27/08/2026 20 :30]
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