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Haïti – Jean Dominique : 26 ans après, un héritage éthique et courageux face à la violence et à l’impunité

26 ans après l’assassinat de Jean Dominique, figure emblématique de la presse haïtienne, son héritage de rigueur, d’éthique et de courage continue d’inspirer des journalistes haïtiens confrontés à une presse plus que jamais fragilisée par les violences, les enlèvements et l’impunité, mettant en péril la liberté d’informer.

Par Gotson Pierre

P-au-P., 3 avril 2026 [AlterPresse] --- Le 3 avril 2000, le célèbre journaliste Jean Dominique, directeur de Radio Haïti Inter, et son gardien Jean-Claude Louissaint étaient assassinés dans la cour de la station à Delmas, en périphérie de la capitale. Au-delà de la tragédie, restée jusqu’à aujourd’hui drapée d’impunité, Jean Dominique incarne un journalisme fondé sur l’éthique, le courage et la responsabilité.

L’héritage éthique de Jean Dominique

Son engagement consistait à exercer de manière rigoureuse la liberté d’informer et à reconnaître le droit à la parole de tous et toutes, y compris des plus vulnérables.

Sa pratique mêlait exigence professionnelle et respect des principes, ouverture au débat, ancrage dans la culture haïtienne et conscience des enjeux universels.

Il préparait inlassablement le menu quotidien de l’information qui compte, avec un souci constant de qualité. « Il est 7 heures ! » : l’heure de dire les réalités, de révéler, d’interroger et d’éclairer, en modulant une parole intelligente, ouverte ou en « daki », même au temps où il fallait « se parler par signe ».

Son travail illustrait la responsabilité sociale du journaliste et le rôle essentiel de la presse dans une société en quête de démocratie.

Une presse haïtienne plus que jamais menacée

Depuis l’assassinat de Jean Dominique, la situation des journalistes en Haïti s’est considérablement dégradée.

Dès 2007, dans un appel, Amnesty International relevait que, depuis 2000, personne n’avait été traduit en justice pour les homicides de journalistes, dont sept Haïtiens et un Espagnol.

La violence a connu des pics particulièrement inquiétants, notamment en 2022, à la suite de l’assassinat en juillet 2021 de l’ancien président Jovenel Moïse.

Cette période a été marquée par une flambée de meurtres de journalistes, d’enlèvements, d’attaques armées et par un climat d’impunité totale, amplifiant la peur, l’autocensure et la désinformation.

L’année dernière, Pierre Espérance, du Réseau national de défense des droits humains (Rnddh), rappelait qu’après plusieurs étapes tortueuses franchies par le dossier judiciaire relatif à l’assassinat de Jean Dominique, le processus était resté bloqué pendant plus de onze ans.

Cette impunité constitue une atteinte grave à la liberté d’informer et au droit du public à recevoir des informations fiables.

Les organisations internationales comme Reporters sans frontières et le Committee to Protect Journalists soulignent que les journalistes haïtiens vivent dans la crainte constante d’être agressés, kidnappés ou assassinés, tandis que des gangs armés contrôlent de larges zones de Port-au-Prince et d’autres régions.

Des tentatives de bâillonnement persistantes

Les conditions de vie et d’exercice professionnel des journalistes se sont détériorées, poussant parfois à l’abandon du métier ou à l’exil ; un exil qui avait tant meurtri Dominique lui-même.

Les tentatives de bâillonnement de la presse se sont poursuivies, y compris sous l’ancien Conseil présidentiel de transition (CPT) à la fin de 2025, avec un décret liberticide toujours en vigueur malgré de multiples dénonciations, dans une société marquée par la violence, la précarité, la corruption et la confusion.

Un modèle pour le journalisme haïtien

Malgré cette situation, l’héritage de Jean Dominique demeure un modèle éthique et professionnel incontournable.

Un modèle à revisiter, étudier, enseigner, adopter, adapter et mettre en perspective, à l’heure de l’« infodistraction », de l’« infotainment », des dérives décomplexées et de la désinformation.

Son journalisme, enraciné dans le vécu haïtien mais doté d’une portée internationale, rappelle l’importance de la rigueur, de la pertinence de l’information véritable, du courage nécessaire pour informer et de l’engagement à jouer pleinement son rôle de médiateur, en accordant attention et respect aux plus faibles.

L’assassinat de Jean Dominique n’a pas effacé le modèle. On a jeté l’eau du bain, sans pouvoir se débarrasser du « bébé », pour évoquer une formule qui lui était chère.

Heureusement, son héritage continue d’inspirer des journalistes haïtiens à poursuivre un journalisme responsable et indépendant, même face aux menaces et à l’impunité persistante.

Les alertes récentes de la Commission interaméricaine des droits de l’homme sur les enlèvements et attaques armées visant encore des journalistes en mars 2026 rappellent combien ce courage, mais aussi la conscience du risque, demeurent nécessaires. [gp apr 03/04/2026 00:30]

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


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