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Haïti-Insécurité : Un fardeau supplémentaire pour les personnes handicapées

Par Charilien Jeanvil

P-au-P, 05 mai 2025 [AlterPresse] — Dans le climat de violences des gangs et de chaos qui sévit en Haïti, les obstacles auxquels font face les personnes en situation de handicap, qu’elles soient d’ordre physique ou mental, ne cessent point de se multiplier, selon le Dr. Michel Péan, coordonnateur de la Société haïtienne d’aide aux aveugles (Shaa), interrogé à l’émission FwoteLide d’AlterRadio, suivie par AlterPresse.

Tant sur le plan organisationnel que structurel, les pratiques en vigueur entretiennent l’injustice et la discrimination à leur égard, observe-t-il.

Le pays traverse une crise multidimensionnelle, marquée par un effondrement progressif de l’État, une violence croissante imposée par les gangs armés, et une urgence humanitaire préoccupante. Cette situation de délabrement généralisé affecte durement toute la population, mais elle touche de manière particulièrement aiguë les personnes handicapées, parmi les plus vulnérables.

Selon l’enquête EMMUS-VI (2016-2017), environ 4 % de la population haïtienne âgée de cinq ans et plus vit avec une forme de handicap.

L’un des freins majeurs à l’inclusion reste l’insécurité, qui empêche toute perspective de mobilité. « L’inclusion n’est pas possible en enfer », résume le Dr Michel Péan, soulignant que stabilité, tranquillité et solidarité sont les conditions préalables pour garantir des droits fondamentaux.

Malgré l’existence d’un cadre légal, notamment la loi du 13 mars 2012 qui oblige les bâtiments ouverts au public à être accessibles aux personnes handicapées, la réalité est toute autre. Très peu d’infrastructures respectent ces normes.

Les édifices publics comme privés restent inaccessibles : absence de rampes, de fauteuils roulants disponibles, d’éclairage adéquat, de transports adaptés. Les aveugles, quant à eux, ne peuvent même pas se déplacer librement, les trottoirs étant inexistants ou non conformes, souvent rendus dangereux par des égouts à ciel ouvert.

L’accès aux soins de santé représente également un besoin urgent pour les personnes handicapées. La crise sécuritaire complique encore davantage cet accès, alors que plusieurs hôpitaux ont été détruits, vandalisés ou ont dû cesser de fonctionner à cause du déchaînement de violence des gangs.

De même, de nombreuses institutions publiques ont eu à se déplacer ou à fermer leurs portes sous la menace constante des groupes criminels armés.

Face à cette situation, Dr Michel Péan tire la sonnette d’alarme : « Aujourd’hui, parler d’accessibilité universelle ou de mobilité personnelle pour les personnes handicapées relève de l’utopie. Sans sécurité, rien n’est possible dans ce pays. »

Il intervenait à l’occasion de la Journée mondiale des mobilités et de l’accessibilité du 30 avril. L’occasion de rappeler qu’il ne peut y avoir de société inclusive sans accessibilité universelle.

Une législation ignorée

Haïti a adopté plusieurs textes juridiques importants, dont la loi sur l’intégration des personnes handicapées (2012), la loi du 3 juillet 2018 sur les normes d’accessibilité de l’environnement bâti, ainsi que la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées, en vigueur depuis 2008 et ratifiée par 164 pays, dont Haïti.

Mais ces textes restent largement inappliqués. « Il existe une culture du non-respect des lois en Haïti », déplore Dr Péan, qui voit là une violation systématique des droits fondamentaux. Il invite l’État haïtien à revoir ses priorités et à faire de l’intégration des personnes handicapées une réalité concrète.

Le spécialiste appelle à l’application stricte de la législation en vigueur. Une telle démarche permettrait à des milliers de personnes à déficience physique d’accéder à des soins, à l’éducation, à la mobilité, et de mener une vie digne.

« Respecter la loi sur l’intégration, c’est transformer qualitativement la vie de cette frange trop souvent oubliée de la population. »

L’adaptation, une perspective qui s’éloigne

La perspective d’adaptation s’éloigne donc pour les personnes vivant avec un handicap en Haïti. Un changement de mentalité s’impose, a prôné Dr Péan, en insistant sur la nécessité d’un travail d’éducation et de sensibilisation à tous les niveaux. Toutefois, selon lui, il faut aller au-delà : « C’est le système social qu’il faut changer, car la mentalité y est enracinée. »

Aujourd’hui, la survie s’impose comme la seule réalité. L’accès au marché du travail est pratiquement impossible pour les personnes handicapées. Résultat : l’insécurité alimentaire qui frappe plus de la moitié de la population affecte gravement les personnes vivant avec un handicap.

« C’est un recul grave par rapport aux efforts passés », s’est alarmé le défenseur des droits humains. La violence oblige certaines institutions œuvrant en faveur des handicapés, comme le Centre d’éducation spéciale(Ces) , à fermer leurs portes.

« Le malheur n’est pas éternel »

Malgré la reconnaissance officielle de leur vulnérabilité, l’État haïtien peine à appliquer une politique publique efficace en faveur de l’inclusion des personnes vivant avec un handicap.

Un des aspects mis en avant par la Shaa est l’accès à la lecture et à la technologie. En tant qu’institution, elle travaille depuis plusieurs années à rendre l’informatique accessible aux personnes non voyantes, leur permettant d’utiliser un ordinateur et d’accéder à Internet. Une initiative fondamentale pour favoriser l’éducation des personnes à déficience visuelle, en accord avec les lois haïtiennes, souligne Dr Péan.

Il déplore cependant que moins de 10 % des enfants handicapés soient alphabétisés, preuve, selon lui, « d’un divorce entre la réalité, les textes de loi et les conventions ratifiées par Haïti ». Il plaide pour un engagement total de l’État, rappelant que la société civile ne peut pas tout porter seule.

Dr Péan défend aussi la démocratisation de l’accès à la lecture pour les personnes à déficience visuelle. Il rappelle qu’un traité en ce sens a été déposé au parlement haïtien en novembre 2016, en attente de ratification. Il s’agit du Traité de Marrakech, en vigueur depuis 2018 et signé par 186 pays, qui autorise la reproduction de livres en formats accessibles sans l’autorisation préalable des auteurs.

Ce traité peut changer concrètement la vie de nombreuses personnes handicapées, affirme-t-il.

Le coordonnateur de la Shaa invite à garder espoir. « Le malheur n’est pas éternel », conclut-il, appelant à une prise de conscience collective. [cj gp apr 05/05/2025 20 :00]

Source photo ONU / © IOM/Monica Chiriac

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