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Haïti : In memoriam Didier Dominique, Éclaireur des horizons nouveaux

Notre révolte s’élève comme le cri de l’oiseau de tempête
au-dessus du clapotement pourri des marécages
,
Jacques Roumain

Par Alain Saint-Victor et Renel Exentus

Transmis à AlterPresse le 26 mai 2025
 

Didier Dominique, décédé des suites d’un cancer du pancréas le dimanche 18 mai 2025, est, sans aucun doute, l’un des rares intellectuels à vouloir penser la réalité sociale haïtienne dans toute sa complexité. Cette volonté de comprendre n’est toutefois pas circonscrite dans la théorie. Il s’agit, avant tout, d’un profond engagement à côté, certes, de la lutte des travailleuses et travailleurs, mais aussi d’un profond engagement pour mieux saisir, dans toute sa dimension, le vécu du peuple, cette réalité existentielle plongeant ses racines dans les entrailles de l’histoire populaire méconnue, refoulée par l’idéologie dominante.
 
Ce double engagement absorbait l’essentiel des activités de Didier Dominique.

D’abord ses luttes en tant que syndicaliste dans l’industrie du textile, « espace complètement livré à la plus abjecte exploitation[1] » où « l’avantage comparatif du ‘pays’ » repose uniquement sur sa « main-d’œuvre à bon marché », entendez par là « un salaire nominal de misère, le plus bas possible ». C’est-à-dire les conditions nécessaires pour attirer les emplois, dont l’État et les classes dominantes s’enorgueillissent. Et, pour réaliser un tel « exploit », de le mettre sur pied concrètement, il faut, en permanence, « une répression antisyndicale féroce » prenant différentes formes, mais également produire et reproduire « une misère généralisée de la population (…), pour que n’importe qui (…) puisse, n’importe quand, accepter, quémander même, ces salaires de misère ».
 
C’est cette réalité de « main-d’œuvre à bon marché » que des économistes de service, chiens de garde du système, présentent comme un « avantage comparatif ». Expression qui recouvre également l’histoire d’une autre réalité, celle de « la destruction graduelle de l’économie nationale » depuis les années 1980, « l’éradication des cochons créoles », « la destruction [de l’industrie] du sucre », le « dumping du riz », le commerce ‘pèpè’, « venant parachever l’effondrement de l’artisanat, du vêtement et des chaussures. », etc.
 
C’est encore l’existence de cette « main-d’œuvre à bon marché », créée et reproduite par la misère du peuple, la destruction de l’économie nationale, qui explique le geste de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide à Monterrey (Mexique) signant un accord pour l’établissement de 18 zones franches et posant « la première pierre du coup d’envoi à Ouanaminthe, sur terre agricole (…), avec capitaux dominicains et prêt de la Banque mondiale. » Arrive, par la suite, Gérard Latortue, parachuté au pouvoir depuis Washington, qui institue les zones franches comme unique modèle de « développement. » 
 
C’est dire que, pour attirer les investissements étrangers, ce programme de « l’avantage comparatif », constituant la « main-d’œuvre à bon marché », est institué, depuis 1986, par tous nos gouvernements, établis autant par ceux qui soutiennent ouvertement le programme néolibéral (destruction de l’économie nationale, privatisation), que par ceux prétendant parler au nom du peuple, mais qui, en coulisses, prennent toutes les dispositions pour mettre en application ce même programme, tout en utilisant, pour faire mordre à l’hameçon, la rhétorique populiste.
 
Un autre aspect, constituant, depuis l’indépendance, l’un des éléments importants tissant la trame historique du peuple, est celui de l’évolution de la réalité urbaine.

Comme architecte, Didier Dominique y a consacré des réflexions pertinentes : au départ, à l’époque coloniale, les villes, pour la plupart côtières, n’existent que pour servir la métropole. Dans la ville coloniale, « pas de grands édifices royaux, point de magnifiques cathédrales, ni même de palais … : ici prédomine uniquement l’exploitation économique à outrance ‘la première ambition du colon est de faire fortune, la seconde de la faire le plus vite possible’ ».
 
Cette réalité de la ville, après un bref « intermède endogène » (1804-1825), on la retrouve également à partir de 1825, « année de l’abjecte acceptation du paiement de l’indépendance d’Haïti par les précédents Conzés », au cours de laquelle « l’ancien réseau urbain est, en effet, complètement rétabli, l’ancienne logique interne des différentes villes restituée ».
 
La ville redevient une entité au service de la métropole, mais, cette fois-ci, elle est sous contrôle d’un État néocolonial, institué par la nouvelle classe dirigeante, exploitant, avec la plus totale démesure, cette classe paysanne formée de la masse des anciens esclaves (plus de 90% de la population), à qui on refuse tous les droits de la citoyenneté.
 
Néanmoins, au-delà de ses positions, sans compromis, de solidarité avec les travailleuses haïtiennes et travailleurs haïtiens – ouvrières, ouvriers du textile s’échinant quotidiennement pour un salaire de misère, ne dépassant pas cinq dollars étatsuniens par jour, ou encore travailleuses, travailleurs de Guacimal, dont les doigts sont rongés par le zeste de l’orange amère (zoranj si) – Didier Dominique affichait une passion presque charnelle pour la culture haïtienne.

Il avait compris que cette culture « présente l’‘exception culturelle’ moderne d’une complète organicité avec la nature (…), cette culture se fait donc agent vital – vitalisant. Ainsi, déclarée vivante, la Nature est-elle Culture. Avec la danse, le sacrifice et la transe, il s’agira d’entrée ‘en phase’ de communication ample…et, prenant racine dans le collectif historique – ancêtres, victoire d’esclaves – la transcendance se veut alors totale, symbiose ».
 
Dans le sens de cette vitalité, le vodou joue un rôle crucial. Il n’est pas seulement pratique et croyance religieuses, mais aussi expression vivante, où les éléments de la nature – eau, terre, feu, arbres – participent de la transformation des esprits et des corps. L’arbre en particulier, « de par son mysticisme inhérent, se propose ainsi de concentrer toutes les relations, de par son infinie multiplicité, rend omniprésente – comme l’oxygène dans l’air – la relation Nature / Culture. C’est pourquoi, à chaque naissance, l’on mettra en terre le cordon ombilical de l’enfant et, dedans cette masse, l’on sèmera un Arbre. Nombril de l’Univers, liaison des sphères ». Voilà pourquoi « Terre – Cosmos/Eau-Arbre : complexe unité symbolique (…) marque le collectif historique de l’homme haïtien ».
 
Toutefois, si ce que Didier Dominique appelle le « patrimoine ethnologique haïtien » est à considérer dans toute sa complexité, en particulier dans son historicité, parce qu’il fait partie d’un héritage culturel encore omniprésent « dans les pratiques quotidiennes des masses, surtout dans un peuple toujours dans l’oralité », il est essentiel, souligne-t-il, d’être conscient que la richesse de ce patrimoine est, non seulement méconnue ou galvaudée historiquement par l’État haïtien, mais il peut aussi être instrumentalisé par les courants populistes et démagogiques : « L’utilisation démagogique des Griots, du duvaliérisme et jusqu’à présent du populisme sous toutes ses formes, des références au ‘passé glorieux de nos ancêtres’, au ‘vodou’, à la culture populaire, etc., est aussi courante qu’elle est devenue stérile ».
 
Durant toute sa vie de militant, Didier Dominique s’est assumé communiste et s’est engagé avec force, principe et véhémence dans la lutte combien difficile du respect des droits des ouvrières et ouvriers, des paysannes et paysans, des travailleuses et travailleurs, dans un pays où les inégalités, les injustices, l’oppression, l’exploitation sont si structurantes que l’on a du mal à imaginer la moindre réforme. Mais, justement, parce que les réformes économiques et sociales s’avèrent impossibles dans cette société sclérosée, où l’État, gangréné par la corruption, met tout en œuvre pour bloquer tous les changements réels et possibles au bénéfice de la population, il est nécessaire de prendre les choses par la racine.
 
Se demander finalement pourquoi malgré les luttes, qui remontent au 19e siècle, en particulier celle de Jean-Jacques Acaau (ce dernier qualifié de communiste par l’historien Beaubrun Ardouin, parce qu’il a osé dire que la terre doit appartenir à celui qui la travaille), mais aussi celles des patriotes intègres et honnêtes comme Anténor Firmin, Louis-Joseph Janvier, Solon Menos, tous les autres, après eux, qui se sont sacrifiés pour construire un État national, qui ont revendiqué les droits du peuple à l’éducation, au logement, à un salaire décent, à la démocratie, à la souveraineté ; se demander finalement pourquoi toutes ces luttes n’ont pas abouti ? 
 
L’État haïtien n’est pas réformable, ou du moins pas de l’intérieur, et, pour l’oligarchie, tous les moyens sont bons, aussi monstrueux soient-ils, pour garder ses privilèges.

C’est pourquoi la radicalité de la lutte est nécessaire. C’est cela qu’avait compris le camarade Didier Dominique.
 
Que sa vie, son engagement servent de modèle aux militantes et militants des nouvelles générations !
 
La lutte continue…  
 
 
Montréal, le 26 mai 2025

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


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