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Haïti-Histoire : La semaine Eddy Cavé (7 de 7)

À propos de l’ouvrage Extermination des Pères fondateurs et Pratiques d’exclusion (Revu et augmenté)

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 19 janvier 2025

On ne saurait se faire le chantre des temps perdus avec « les pratiques de détournement des biens de l’État » (p. 97), qui empêchent de se procurer les ressources nécessaires au financement de l’éducation, de l’énergie, de la santé, des infrastructures, de l’assainissement, etc. De même, dans la préparation et l’exécution du budget de l’État, les masques entraînent une mauvaise allocation et un gaspillage éhonté des ressources. Circonstance aggravante, cet état de choses est la plupart du temps cautionné par les institutions chargées d’assumer la transparence de la passation des marchés, le bon fonctionnement de l’administration publique et une saine utilisation des ressources de l’État.

Le message d’espoir envoyé à l’âme haïtienne apparait comme le pendant conceptuel des défilés de centaines de milliers de manifestants réclamant à cor et à cri un débat collectif de société. Ce message s’inscrit également dans le prolongement du débat de philosophie morale qui éclate au grand jour avec la question Kot kòb Petro Caribe a ? (Où se trouve l’argent de Petro Caribe ?) dont plus de 3 milliards de dollars américains ont été volatilisés de 2008 à 2015.

Sans y faire directement allusion, Eddy Cavé invite le lecteur à soupeser et à prendre à rebrousse-poil l’utilisation scandaleuse et désastreuse [1] des 12,21 milliards de dollars américains gérés par la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) après le séisme du 12 janvier 2010. Abasourdis et renversés par ce tableau, deux spécialistes du développement ont lancé un cri d’indignation qui a trouvé des échos un peu partout : « Haïti : Where has all the Money Gone ? » [2] (Où est allé tout l’argent ?). Se tenant à l’écart des querelles de chapelles, l’auteur invite à l’interrogation d’un grand nombre de choses cachées.

Eddy Cavé lance une bouteille à la mer en préconisant la tenue de sérieux débats à tous les niveaux de la société pour faire jaillir la lumière par-delà l’œil et la chose (Platon) [3], ce qui permettra d’aborder et de déconstruire les fausses cohésions sociales. Tout comme les scientifiques étudient la soupe cosmique, il importe d’examiner les faits dissimulés avec un discours qui touche au cœur. Un discours qui vise les facteurs fondamentaux permettant de définir la valeur avant d’aborder le marché et la monnaie. Loin de l’autoritarisme et de l’absolutisme qui bloquent la confiance et le respect des valeurs communes à l’échelle de la société. Comme le souligne le philosophe Jürgen Habermas, ce problème revient à « réguler notre existence d’une façon qui soit également bonne pour tous » [4].

Un exposé critique des conceptions politiques élitistes des Pères fondateurs de la société est présenté. D’une lecture aisée, l’abécédaire proposé se révèlera d’une utilité certaine pour un large public qui y trouvera une synthèse aidant à découvrir et à comprendre la situation complexe d’Haïti. Trop souvent, l’information transmise à tel ou tel individu, conduisant à tel ou tel type de réactions, se révèle en fait une apparence et retarde l’émergence de la vérité. Sa contribution, qu’il importe d’approfondir, tourne essentiellement autour de la mauvaise gestion des réseaux de pouvoir des 37 signataires de l’Acte de l’Indépendance.

La politique du pouvoir absolu de l’empereur, du roi, des présidents à vie et des autres qui se succèdent par des scrutins frauduleux bloque tout développement et perpétue l’inexistence d’une grille de valeurs et d’une éthique politique définies collectivement et acceptées de toutes et de tous. L’ego individuel peut toujours se gargariser derrière un lwa (loa) mondongue pour nier toute responsabilité personnelle dans les bonnes actions comme dans les atrocités. Dans les réussites comme dans les désastres. Des manières de faire ésotériques présentées comme des émanations de la religion populaire. L’utilité de cet ouvrage d’Eddy Cavé est de présenter la genèse des signaux faibles (weak signals) de la dégradation que nous vivons aujourd’hui.

Ces signaux faibles étaient là en filigrane dans le refus des cultivateurs appelés « bossales » d’accepter les rapports de production imposés par les généraux propriétaires, accapareurs des terres et autres propriétés abandonnées par les colons, à travers leur mainmise sur l’État. Accaparement découlant des rapports de pouvoir dont les origines remontent à la période coloniale. La gestion chaotique de la société haïtienne, reposant sur ces deux rapports de production et de pouvoir comme outils de pilotage, explique sa fragmentation et son épuisement. Ceci en l’absence d’une veille stratégique, soit en l’absence de toute « l’écoute anticipative des signaux faibles de son environnement » [5]. Au fait, ces « signaux faibles » sont détournés par la « divination » qui sert d’outil de prédiction aux « bòkò » guidant les prises décision des dirigeants politiques. Ces modalités de production du savoir occupent les espaces décisionnels, du chef de section au président de la République. Nous sommes donc retournés aux pratiques divinatoires de l’Antiquité gréco-romaine qui tirent toute la société dans toutes les directions.

Haïti : Extermination des Pères fondateurs et Pratiques d’exclusion est au final un exercice de méditation amorcé dans le but de corriger des attitudes et des comportements malsains et pernicieux. D’éviter aussi qu’ils ne s’amplifient ni ne se reproduisent. Si l’objectif premier d’Eddy Cavé était de montrer la fin tragique des principaux signataires de l’Acte de l’indépendance, il a produit une synthèse de l’Haïti des premiers temps qui a laissé des traces profondes en formatant les consciences. Et cette réflexion vise à empêcher que les comportements scandaleux des mafieux de la génération des bandi legal ne deviennent des règles de décision pour une jeunesse désemparée, en panne de repères et de modèles. C’est là que réside toute la valeur ajoutée de cet appel à la régénérescence, à une prise de conscience destinée à changer le destin d’Haïti pour non seulement assurer sa survie, mais aussi lui offrir de bonnes perspectives.

Le temps est venu de crier Bas les Masques à la face de tous ceux et celles qui se font passer pour des démocrates et des progressistes pendant qu’ils ne cessent de fouler aux pieds toutes les positions de principe de la république et de la démocratie.

En marge du cœur… et pour l’esprit

L’exclusion de la majeure partie de la population est d’abord économique. C’est de cette exclusion sur le plan économique que tout part. La paysannerie qui a constitué 90% de la population après 1804 et au cours du 19e siècle a reçu à peine 10 % du revenu national. Cette exclusion a continué aux 20e et 21e, étant donné que de manière générale la croissance démographique a été supérieure à celle du Produit Intérieur Brut (PIB) per capita. Par exemple, depuis 2003, la croissance démographique de 1,5 % a été supérieure à celle du Produit Intérieur Brut (PIB) per capita (-0.6%). De plus, Haïti est l’un des pays les plus inégaux de la Caraïbe avec un fort indice du coefficient de Gini (46,7), tel que mesuré par la Banque mondiale en 2019. Selon l’International Fund for Agricultural Development (IFAD), « les 20% les plus riches de la population détenant plus de 64% du revenu total du pays, contre moins de 2% détenus par les 20% les plus pauvres » [6]. L’enquête sur les conditions de vie en Haïti de l’IHSI révèle que les 10% des revenus les plus élevés constituent 52% des revenus des ménages. Et si l’on considère les 20% les plus élevés, cela constitue 68% des revenus des ménages.

L’agriculture en chute libre

L’exclusion représente une forme de terrorisme consistant à trimballer à la capitale trois ou quatre fois par an, toujours le 22, des paysans pour dévider des slogans d’appui au tyran Duvalier. Ce scénario, repris à la virgule près, pendant une décennie, a contribué à grossir sinon créer, des bidonvilles car nombre de ces paysans qui voyaient la ville pour la première fois ne retournaient dans leurs patelins et délaissaient l’agriculture. Marvin Chochotte décrit et analyse très bien dans sa thèse de doctorat présentée en 2017 à l’Université de Michigan sous le titre The History of Peasants, Tonton Makouts, and the Rise and Fall of the Duvalier Dictatorship in Haiti. Un texte que nous recommandons aux jeunes chercheurs avides de comprendre la méchanceté et la cruauté du gouvernement des tontons-macoutes en milieu rural où vivait et vit encore plus de la moitié de la population. Nous leur disons de se faire violence et de lire Chochotte. C’est du sur-mesure débarrassé de toute paresse intellectuelle. Point.

La mise en scène des macoutes a orchestré une baisse du capital travail accentuant le sous-investissement chronique dans l’économie rurale, le faible rendement de la terre et une productivité en recul constant. Ces trois facteurs ont détruit les solidarités et engendré un exode rural sans précédent. Depuis 1960, la population urbaine a augmenté pour passer de 20 % à 60%. À partir de 1980, la contribution de l’agriculture à l’emploi total qui était de 70 % est tombée à 59 % et a maintenu sa tendance à la baisse. Tandis que chaque actif dans le secteur agricole avait 2,5 personnes à sa charge dans les années 1980, le nombre a augmenté à 3,5 personnes dans la décennie suivante. Enfin, alors qu’au début des années 1960, les produits alimentaires et agricoles représentaient pratiquement moins d’un quart des importations, depuis 1965, ces deux produits constituent la moitié des importations [7] dans le contexte d’une agriculture en chute libre.

Cette conjoncture a entrainé une insuffisance de la main-d’œuvre nécessaire pour la mise en valeur des terres agricoles. Les économistes Alix Daméus et Roberson-Joseph Lespérance ont estimé à « 20 977 le nombre de travailleurs manquant en 2023 pour l’exploitation normale de toutes les terres agricoles de la commune de la Vallée de Jacmel » [8]. Ce qui a fait baisser la production de vivres alimentaires tels que le maïs, les haricots, le pois congo, le sorgho, l’igname, le manioc, la patate douce et les bananes. C’est aussi le cas pour la diminution du cheptel animal et du gros bétail (bovins, poules, dindes, lapins, caprins et porcins).

On ne saurait perdre de vue le fait que l’exclusion dont souffrent les 90% de la population en Haiti est avant tout le résultat de l’exclusion de toute la population d’Haïti sans exception pour les besoins de l’accumulation primitive du capital de l’Occident à l’échelle mondiale. Principalement pour se créer une richesse inouïe avec ce qu’on a appelé le « passage du milieu », c’est-à-dire la traversée de ce milieu des mers, de ce triangle de nos malheurs entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques. Cela fait un demi-millénaire — trois siècles d’esclavage et deux siècles d’isolement — depuis que les victimes de ce commerce de chair humaine luttent pour se guérir des malheurs dans leurs corps et dans leurs têtes de nègres de toutes les couleurs. Cette lutte n’a pas seulement lieu en Haïti pour les besoins de la révolution industrielle de l’Occident, mais partout où des personnes de bonne volonté refusent de se soumettre à ce projet macabre qui a fait du racisme son arme essentielle pour diviser les exploités et les opprimés.

Pour une juste valorisation de Dessalines

Le point de départ consiste à appeler à une conversation intelligente si l’on veut trouver, ou retrouver, une rhétorique à mille lieux de la propagande des tontons macoutes duvaliéristes qui ont voulu masquer, dissimuler, leurs crimes impardonnables sous le masque de Dessalines. Il y a un malentendu qu’on devrait pouvoir relever en peu de temps, si les contradicteurs sont de bonne foi. Précision : il ne s’agit pas de débiner Dessalines à fond la caisse. Un héros ou encore un dirigeant, n’a pas que des qualités. Il a aussi des défauts et le fait d’en discuter ne signifie nullement le dénigrer. Toute personne a une vie privée qu’il faut respecter. Dans les relations privées, il existe des habitudes selon les cultures. Tout le monde comprend. Par contre, ce qui est inacceptable, c’est que le gouvernement remet tous les mois, sans justification, un chèque aux maitresses des grands du moment. Les affaires privées doivent le rester.

L’inscription historique de Dessalines ne doit pas devenir un sujet de querelle. Il est question d’éduquer la jeunesse pour qu’elle ne s’égare pas dans des luttes de groupuscules. Il n’y a pas mieux que l’industriel, écrivain, homme politique libéral, pour parler de Dessalines. Il se devait de dire dans l’édition du 10 mai 1873 du journal Le Civilisateur :
« Dessalines, oui, était un demi-Dieu pour la cause de notre Indépendance. Mais après le triomphe, mieux eût valu un ouvrier charron pour nous administrer, car après la hache qui taille, il faut l’outil de précision qui ajuste »
.

Connaissant le poids, le grain et la profondeur de pensée d’Edmond Paul, il est légitime de se demander s’il aurait eu la même opinion s’il avait su que Dessalines avait trahi Toussaint Louverture. Le ressentiment de Jean-Jacques Dessalines pour Toussaint Louverture semble être dû au fait qu’il a été l’esclave de la fille de ce dernier. Jean-Jacques ne reçut le nom Dessalines que suite au mariage célébré le 4 octobre 1787 de la fille de Toussaint avec le noir libre Janvier dit de Salines (Janvier Dessalines). Marie-Marthe Toussaint amena avec elle l’esclave Jean-Jacques qui prit le nom de son nouveau maitre Dessalines. En témoigne l’acte de mariage consigné dans les registres paroissiaux du Cap et signé de Janvier Dessalines, de quatre autres noirs libres du Cap et du curé célébrant. Les recherches de l’historien Jacques de Cauna aux Archives Nationales Outre-Mer (ANOM) de France confirment ces faits [9]. D’autres historiens tels que Philippe Girard démontrent cette hypothèse qui n’est nullement d’école [10].

Tous les généraux de l’armée de Louverture passent dans le camp des Français. Dessalines joue même un rôle important dans la capture de Toussaint. La trahison de Dessalines est documentée par Isaac Louverture [11], fils de Toussaint Louverture, d’une part, et par des officiers français, d’autre part [12]. Nous en avons discuté antérieurement dans un texte intitulé Haïti : Mentalité d’esclave et régime politico-économique  [13] en présentant les preuves dans le but de confondre le courant qui refuse de savoir.

Selon Pamphile de Lacroix, Dessalines était le propriétaire de 32 sucreries et chacune lui rapportait 100 000 francs de rente [14]. Heinl et Heinl précisent que Dessalines est devenu propriétaire-fermier dès 1801 de 33 plantations de canne à sucre avec des revenus annuels de plus de 300 000 francs [15]. Dessalines est donc devenu grand propriétaire terrien et, pour faire fructifier ses terres, il a employé le travail forcé connu alors sous le nom de « caporalisme agraire », comme le fit avant lui Toussaint Louverture. C’est le cas pour le président Pétion qui, lui aussi, s’est emparé de terres, entre autres, là où Pétion-Ville est construite aujourd’hui. Il est grand temps de mettre fin à cette habitude consistant à remodeler les Pères fondateurs chacun à sa façon, chacun selon ses fantasmes.

L’appropriation des terres laissées par les colons français en devenant fermier « à vie » de l’État vient de là. Cette pratique n’est pas particulière à Dessalines. Tous les autres généraux ont fait de même, contraignant les paysans à travailler dans leurs champs dans le cadre du caporalisme agraire. Telle est la pure vérité. Selon Claude Auguste, « Tous les officiers supérieurs se font octroyer de belles plantations dans l’aire de leur commandement : Christophe la plantation Saint-Michel près de Quartier Morin, Clervaux la plantation Foche à Jean-Rabel, Adrien Zamor la plantation Tabois dans la plaine du Nord, Christophe Morney la plantation Lacroix à la Petite Rivière de l’Artibonite, Jean-Baptiste Rousselot dit Dommage une plantation à l’entrée de Jérémie [16]. »

On prétend qu’il y a eu silence sur Dessalines pendant 40 ans après le 17 octobre 1806. Ainsi, c’est ignorer la proclamation de Christophe du 1 janvier 1807 dans laquelle il dit :
« Ils ont osé reprocher au malheureux Dessalines les propres crimes qu’ils lui avaient suggérés, et dont ils ont été les ardents instigateurs. Après l’avoir harcelé des plus vives sollicitations, et qu’il eut cédé à leurs instances atroces, ne l’ont-ils pas accusé d’avoir ordonné la mort de Thomas Thuat, qu’ils avaient provoquée avec tant d’acharnement ? Dessalines était paisible aux Gonaïves, ils forgèrent une fausse correspondance entre ce négociant et Ferrand, à l’aide de laquelle ils le dénoncèrent comme traître, pour pouvoir, par sa mort, obtenir le pillage de ses biens » .

Cette proclamation de Christophe est publiée dans la Gazette Royale d’Haïti, numéro 5 datée du 4 juin 1807. Pas un mot n’est soufflé là-dessus. Pas par hasard. En juillet 1818, c’est le baron et major général Dessalines, fils de l’Empereur Dessalines qui est délégué à Port-au-Prince pour une ultime tentative de négociations avec la République. Encore une fois rien de cela n’est mentionné. Pas non plus par hasard. Cette musique douce-amère ne fait que redonner vie à une ignorance enseignée par des professeurs en jachère. Bien des gens de bonne volonté ont été ainsi trompés. Il est faux d’affirmer qu’il y a eu silence sur Dessalines pendant 40 ans. Il suffit de consulter les journaux du royaume du Nord de Christophe et ceux de la république de l’Ouest de Pétion pour s’en rendre compte.

Ajoutons notre grain de sel, au risque de faire perdre à certains le chemin d’une identité qui les tenaille. Un combat qui dure depuis plus de deux siècles contre des structures qui existent encore. Dès les premiers jours de 1804, avant même que la nouvelle de l’assassinat de Dessalines soit communiquée par le général de division Pétion au général en chef Christophe, Haïti a vécu l’enfer des luttes de pouvoir entre les Pères fondateurs. Les victimes de machinations ne se comptent plus. Il n’existe aucune estime ni affection entre les 37 signataires de l’Acte de l’Indépendance du 1er janvier. Ce ne sont pas de simples erreurs accumulées. La lutte pour le pouvoir est terrible dans une ambiance où d’une part « Tout individu et a fortiori toute société a besoin de ce comblement narcissique [17] » et, d’autre part, « les implications psychologiques des rapports coloniaux et postcoloniaux créent une névrose collective [18] où la subjectivité individuelle tourne autour de l’auto-valorisation et de l’idéal du moi ».

Nou pral chèche la vi yon lòt kote, woo.

Les victimes des macoutes sont estimées à 60 000 [19], et beaucoup d’entre elles des femmes victimes de violence conjugale, agressées et violées. Le romancier Frankétienne, met la puce à l’oreille. Il prend la mesure de cette zombification dans son roman Les affres d’un défi [20] . La Revue Haïtienne de Santé Mentale (RHSM) a bien ouvert une fenêtre sur le parcours complexe de tous ces « traumatismes liés à une situation, à un évènement, à un climat de violence ou à des difficultés liées à des problèmes quotidiens » [21]. De cette violence qui a l’air d’une ritournelle, il en ressort que « le traumatisme social qui s’en est résulté consacre le triomphe absolu du relativisme éthique. Ce n’est plus simplement une question de dissonance cognitive (savoir ce qui est le bien mais faire le mal ) mais bien la promotion du faux et du mal comme code général des relations approuvées » [22] .

Au lieu de s’attaquer aux problèmes concrets de la production, en commençant par la production alimentaire, la croisade de la nébuleuse de la recherche identitaire mulâtriste/noiriste s’est révélée un vrai désastre. Jean Price-Mars qui fut, parfois à son corps défendant, le chantre, pointe l’évolution. Avec en avant-première, la fuite de la paysannerie. Comment ? Le dernier-né de l’exclusion a été et est encore l’émigration. Tout a pris de l’eau et le moisi s’est répandu partout. Le modèle économique de la postcolonie mis en œuvre dès 1804 n’a pas permis à Haïti de voler de ses propres ailes. Ainsi, la dégradation est devenue inévitable. Une situation qui va au-delà de la catastrophe, où pa gen la vi ankò — la vie n’existe plus — comme le dit la chanson. L’économie est en chute libre. L’improvisation en matière de politique économique, avec la promotion de l’industrie d’assemblage, n’a pas donné d’autres options aux dieux et aux hommes. La chanson populaire le dit : nou pral chèche la vi yon lòt kote, woo. Nous partons à la recherche de la vie ailleurs. En jouant aux dirigeants et en récidivant, la plongée de la jeunesse dans la musique débridée n’aboutit qu’à de fausses notes. Une vraie cacophonie qui donne aux notes de la gamme de cette tonalité un bel avenir.

Ce livre d’Eddy Cavé invite à cette réflexion sur l’éthique dans les luttes politiques. Les efforts déployés par l’auteur pour se démarquer des discours identitaires noiriste et mulâtriste le conduisent à ne pas encenser aveuglément le marronnage, notamment celui que la classe (les classes moyennes) a mis à l’honneur avec le nationalisme culturel devant l’échec des élites, lequel échec ayant conduit à l’occupation américaine. On ne le dira jamais assez, c’est justement cette malédiction des Griots qui, mutatis mutandis, aboutit à ce mauvais genre dénommé François Duvalier. La classe l’a chouchouté même en se pinçant le nez. L’ensauvagement qui s’en est suivi sous l’influence de la pensée macoute a conduit tout droit au phénomène des gangs d’aujourd’hui.

L’être haïtien est en plein désarroi devant cette école de malheur qui ravage. Comme l’explique l’écrivain Gary Klang « pour tenter d’expliquer l’échec haïtien — tâche immensément complexe — il y a en premier lieu les causes que tout le monde connaît : cet apartheid qui date de la colonie et de l’esclavage. Ce refus de l’autre fondé sur l’absurde question de couleur ou mieux, de nuance de couleur : grimaud, grimelle, chabine, etc. Les racistes semblant ignorer que les humains ont tous la même souche africaine » [23]. Chaque rue bruisse d’histoires peu recommandables. Les expressions créoles li pa gen nanm (Il n’a pas de bon sens), li pèdi nanm li (Il a perdu sa lucidité), yo pran nanm li (Il n’a plus sa conscience) essaient un tant soit peu d’exprimer le désarroi de notre population qui perd la boule et préfère émigrer par tous les moyens. Mais ça passe, tout passe.

La recherche d’une image de marque et d’une représentation idéale de soi passe par une critique radicale de la corruption des cerveaux qui ronge Haïti. Eddy Cavé a fait son travail de défrichage et de restitution de la vérité avec la gestuelle d’un âge de sagesse. On ne saurait lui demander mieux. Sa maitrise de ce véritable tissu d’extermination qui nous étreint de Dessalines à Jovenel dévoile bien la filière de cette névrose narcissique collective dont les adeptes font les rêves d’enfer et veulent enfermer les esprits et les corps. En mettant au grand jour les tréfonds de notre intériorité, Eddy Cavé a fait œuvre utile. Puisse son travail contribuer à diffuser une autre musique et revivifier la lutte pour la modernité et la civilisation.

* Économiste et historien


[1Jonathan M. Katz, The Big Truck That Went By : How the World Came to Save Haiti and Left Behind a Disaster, St. Martin Press, 2013.

[2Vijaya Ramachandran and Julie Walz, « Haiti : Where Has All the Money Gone ? », Center for Global Development, May 14, 2012.

[3Platon, La République, Livre VI, p. 124.

[4Jürgen Habermas, De l’éthique de la discussion, (1991), Que signifie le terme « Diskursethik », Paris, Cerf, 1992, p. 149-150.

[5Humbert Lesca, « Veille stratégique pour le management stratégique de l’entreprise », Économies et sociétés, Séries Sciences de Gestion, 1994.

[6International Fund for Agricultural Development (IFAD), Haiti, Country Strategy Notes, 2022-2025, p. 47.

[7Michel Benoit-Cottin, L’agriculture dans l’économie globale haïtienne : une vue d’ensemble, Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), Montpellier, 29 juin 2016.

[8Alix Daméus et Roberson-Joseph Lespérance, Étendue, causes et effets de la rareté de main-d’œuvre dans les exploitations agricoles de la commune de la Vallée de Jacmel dans le sud-est d’Haïti, Études caribéennes, numéro 59, Décembre 2024.

[10Philippe Girard, « Découvertes récentes sur la vie de Toussaint Louverture », Le Nouvelliste, 29 octobre 2013. Lire aussi Philippe Girard, « Jean-Jacques Dessalines et l’arrestation de Toussaint Louverture », Journal of Haitian Studies, Vol. 17, No. 1, Spring 2011, pp. 127-128.

[11Antoine Métral, Isaac Toussaint-Louverture ; Histoire de l’expédition des Français à Saint-Domingue sous le consulat de Napoléon Bonaparte, suivi des Mémoires Isaac Louverture, Paris, Fanjat Ainé, 1825, p. 298-299.

[12Joseph Élisée Peyre-Ferry, Journal des opération militaires de l’armée française à Saint-Domingue pendant les années X, XI et XII (1802 et 1803), Port-au-Prince, Imprimerie Henri Deschamps, 2005, p. 236. Lire aussi Philippe Girard, « Jean-Jacques Dessalines and the Atlantic System : A Reappraisal », The William and Mary Quarterly, Vol. 69, No. 3, July 2012, p. 559.

[13Leslie Péan, Haïti : Mentalité d’esclave et régime politico-économique, AlterPresse, Avril-Mai 2015.

[14Leslie Péan, Haïti : Mentalité d’esclave et régime politico-économique, AlterPresse, Avril-Mai 2015.

[15Robert Debs Heinl, Nancy Gordon Heinl and Michael Heinl, Written in Blood : The Story of the Haitian People, 1492-1995, University Press of America, 2005, p. 90.

[16Claude B. Auguste, « L’Affaire Moyse », Revue de la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, numéro 180-181, P-a-P, Haïti, Juillet-Août 1994, p. 10.

[17Leslie Péan, Économe Politique de la Corruption, Paris, France, Éditions Maisonneuve et Larose, 2003, page 160.

[18Leslie Péan, Le saccage, de la série Économe Politique de la Corruption, Tome 3, Paris, France, 2006, Éditions Maisonneuve et Larose, 2006, page 85.

[19Fondation Devoir de Mémoire-Haïti, 1957-1986 : Fort-Dimanche - « Fort Lanmò » la prison politique de Papa Doc, Haïti, February 8, 2020.

[20Frankétienne, Les affres d’un défi, Port-au-Prince, Haïti : Imp. H. Deschamps, 1979.

[21Vinson Bradley Noël, « Représentations socioculturelles attachées à la femme haïtienne atteinte de maladie mentale », dans « Les représentations de la maladie mentale en Haïti, » sous la direction de Ronald Jean Jacques et Yves Lecomte, Revue haïtienne de santé mentale (RHSM), 2018, numéro 7, p.178.

[22Leslie Péan, L’ensauvagement macoute, de la série Économe Politique de la Corruption, Tome 4, Paris, France, Éditions Maisonneuve et Larose, 2007, page 634.

[23Garry Klang, « Regard psychanalytique sur l’échec haïtien », Le Réseau Haïtien de Journalistes en Santé (RHJS), 31 mai 2023.

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