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Haïti-Histoire : La semaine Eddy Cavé (3 de 7)

À propos de l’ouvrage Extermination des Pères fondateurs et Pratiques d’exclusion (Revu et augmenté)

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 8 janvier 2025

Apartheid et psychologie des dirigeants

Le masque du préjugé de couleur n’a pas fini d’humilier Haïti en l’appauvrissant et en la maintenant dans une misère absolue. En réaction à la peste du mulâtrisme, la jeunesse nourrie et pétrie au choléra du noirisme se trouve dans l’embarras, refuse de se regarder dans le miroir et prend la fuite dans l’émigration.

En procédant à un traçage de l’absurdité et de la futilité du théâtre joué par une classe politique collée à Haïti comme une sangsue, bien des aspects méconnus ou peu connus de la politique des aïeux sont présentés. On pourrait en ajouter en commençant par certains aspects du legs de Dessalines qui n’ont pas été soulignés par nos historiens. Le premier est l’armée indépendantiste qui comportait un bataillon allemand et un bataillon polonais. Deux bataillons qu’on retrouvera tant au Cap-Haïtien en 1804 qu’à Marchand en 1805. Cette composante internationale de l’Armée indigène indique en clair que la guerre de libération n’a pas seulement été une révolution nationaliste d’anciens esclaves, mais aussi l’aboutissement d’un mouvement antiraciste auquel ont participé, avec leurs idées et leur sang, des abolitionnistes de diverses nationalités, des partisans de la liberté et des défenseurs des Lumières de l’humanité. Une vraie rencontre de solitudes venant de différents peuples d’Afrique, d’Europe et d’Amérique. Haïti a ainsi représenté le phare d’une mondialisation progressiste balbutiante.

Eddy Cavé affiche son âme et s’affirme. Son travail peut se comprendre comme un testament rédigé pour permettre à Haïti de jouer son va-tout en intégrant toutes les volontés capables de lui faire réussir le nécessaire bond en avant. Des antécédents existent, mais ils sont mal connus et sous-estimés. On peut nommer certains d’entre eux : participation des Jésuites dans la préparation de la grande révolte du Bois-Caïman [1] des 21, 22 et 23 août 1791 ; fourniture d’armes et de munitions par les Espagnols de la partie de l’Est pour alimenter cette révolte et affaiblir la France. Participation des officiers espagnols noirs Georges Biassou et Jean-François Papillon aux côtés de Boukman à la cérémonie du Bois-Caïman. Les forces coloniales sèment la terreur, coupent les têtes de Boukman et du père Philémon, curé jésuite du bourg du Limbé, et les exposent sur la place du Cap.

Plus tard, le jacobin Sonthonax comprend la nécessité de faire triompher les libertés individuelles. Il donne en 1796 aux nouveaux libres des milliers de fusils neufs qui aideront à constituer l’armée de Toussaint Louverture, ancêtre de l’Armée indigène. L’appui accordé par les Américains dans la Guerre du Sud avec l’envoi de cinq bateaux qui bombardent Jacmel et d’autres villes contrôlées par André Rigaud assurera la victoire de Toussaint.

Le drame du pays commence avec le mulâtrisme de ces Pères fondateurs qui tiennent à faire de Dessalines une doublure et il se poursuit dans le noirisme de ce dernier qui confisque au profit de l’État toutes les propriétés terriennes sous le prétexte d’améliorer le sort des « noirs dont les pères sont en Afrique ». Sujet sans aucun doute très important ! Noble intention ou masque populiste bien ajusté pour la promotion d’une élite noire ?

Dessalines ne manque pas de se servir au passage puisque, pauvre comme tous les Job d’hier, il devient dès 1801 le riche propriétaire de 32 plantations de sucre qui lui fournissent des revenus annuels de plus de 100 000 francs chacune. Cet appel de Dessalines pour la promotion d’une élite noire devient le centre de gravité de la « classe politique de pouvoir d’État ». Gare à ceux ou celles qui oseraient soulever, ce qui sera en fait un masque cachant la silhouette, ou encore, la réalité d’une habile supercherie.

Il y a eu toutefois des exceptions à cette règle, notamment un Roger Dorsainville, ancien chef de cabinet du président noiriste Estimé, qui écrira avec courage en 1976 : « Ce pays qui se déglingue de partout est le résultat de 30 ans de pouvoir noir [2]. » Il dressait sur le noirisme du 20e siècle le même constat que l’historien mulâtre Thomas Madiou dressait de son temps sur le mulâtrisme du siècle précédent. Madiou devait affirmer en 1844 : « les mulâtres ont si mal conduit la charrette qu’ils l’ont jetée dans un trou ; elle y restera [3] ». N’en déplaise aux obscurantistes de tous bords, entre ces deux temporalités, 1844 et 1976, ces deux penseurs et hommes d’État ont compris « l’être de l’étant », ce principe essentiel de la connaissance.

Utilisant la « parrhèsia », le franc-parler qu’on trouve dans la démocratie athénienne, d’Euripide à Thucydide, ou encore de Solon à Platon, Extermination des Pères fondateurs et Pratiques d’exclusion appelle à une transcendance, à une ontologie de nous-mêmes. Au centre de la problématique du besoin d’éthique, on retrouve les instruments conceptuels montrant que toute son argumentation est liée à l’idée de la recherche de la vérité. Conversion du sujet ancien libre et nouveau libre, travail sur soi pour une transformation du moi. Illustration de cette franchise que Michel Foucault expose dans Le courage de la vérité [4]. Et il n’y a pas de doute que lecteurs et lectrices goûtant au plat seront captivés par la saveur de l’argumentation présentée en vue d’un bouleversement d’ordre éthique.

La tâche du rétablissement de nos rapports avec la vérité devra s’effectuer sur la période allant de la cérémonie du Bois-Caïman à ce jour. Pour avoir déclenché ce processus de régénération, l’auteur aura gagné ses galons de « parrèsiaste » à la manière de Périclès, de Sénèque ou de Diogène. Et Haïti se donnera les moyens de sortir de sa précarité, car, comme l’explique Shi Yinkong, professeur chinois de relations internationales à l’université Renmin de Beijing :

La pertinence avec laquelle une nation se critique et se fait critiquer sur le plan éthique fait preuve de la véritable grandeur de cette nation. Il faut éviter de s’estimer infaillible sur le plan moral [5].

Les algorithmes à la base de la psychologie sociale dominante en Haïti viennent, non pas de la décennie révolutionnaire 1791-1803, mais des trois siècles précédents, c’est-à-dire de la période coloniale esclavagiste 1503-1803. Les dirigeants haïtiens agissent à partir des réflexes acquis à cette époque et qui se développent au rythme des malheurs qui accablent la société. Du temps de la colonie, on s’entretuait même entre parents. Le décor a été planté dès 1801 avec la condamnation à mort par Toussaint Louverture de son propre neveu, le général Moyse.

Très tôt, nos ancêtres ont pris l’habitude de trahir leurs supérieurs et autres frères d’armes. Des pratiques censurées par la société. Ces pratiques disgracieuses font-elles partie de cet « impropre au dire » évoqué par le philosophe et psychanalyste Willy Apollon [6] ? Les exemples sont éloquents avec la trahison de Toussaint Louverture par Dessalines, l’exécution de Charles et Sanite Bélair par un tribunal militaire dirigé par Clerveaux agissant sous la dictée de Dessalines ou encore l’assassinat de Capois par Paul Romain sur ordre de Christophe. Dessalines sollicite l’appui de l’Angleterre pour éliminer les chefs congos (Sans-Souci, Lamour Dérance, etc.). Pour cela, il communique directement avec l’amiral Duckworth, commandant des forces navales anglaises, dans une lettre datée du 17 août 1803. Dessalines supplie cet amiral de lui envoyer les munitions [7] qu’il lui avait déjà demandées dans sa lettre du 13 août 1803 [8].

Le 16 septembre 1803, Dessalines sollicite le soutien de Duckworth, car il commande personnellement, avec son armée, le siège de Port-au-Prince, tandis que les divisions des généraux Christophe et Clervaux attaquent respectivement le Cap et « les Congos de la montagne qui alimentent en partie cette ville » [9]. On peut penser que Dessalines mène une politique « sans foi ni loi », mais en fait il est guidé par l’éthique révolutionnaire et convaincu que, sans armes et munitions, il ne pourra émanciper ses frères et sœurs. Ainsi, il sollicite de l’Amiral l’appui des forces navales anglaises. Il écrit : « Votre Excellence rendrait à mon armée un service signalé dont je lui serais particulièrement reconnaissant » [10].

Les élites ont plutôt gouverné pour elles-mêmes, à partir de l’éthique de conviction selon laquelle ce sont elles et leurs pères qui ont réalisé l’Indépendance et littéralement façonné ce coin de terre. Sans tenir compte du fait que « notre héritage culturel a des ferments de pourriture venant à la fois du pire de l’Afrique et du pire de l’Europe qui se sont rencontrée sur notre bout de terre » [11]. Puis, elles ont laissé le pays s’enfoncer dans un trou béant. On changeait de camp, avec tout ce que cela comporte d’énigmatique et de dramatique. Le pire est que, par peur de la vérité, ces voltefaces ne font l’objet d’aucune introspection et d’aucune pensée articulée. Tout voum se do, dit-on. L’opération Bas les masques vise à combler cette lacune.

Le mois de travail de Charéron contre la nuit de Boisrond Tonnerre

Tout semble s’inscrire au commencement d’Haïti pour faire redécouvrir Jean-Jacques Charéron, notre Cassandre. Il avait compris, dès le 31 décembre 1803, que les généraux étaient en train de « créer une société à faire du mal ». Il est arrivé à cette prophétie en observant le comportement absolutiste des généraux, la veille de la proclamation de l’Indépendance.

Avec une bonne dose de concision, l’analyse porte sur l’état d’anesthésie et de paralysie de la société haïtienne. Cela se fait avec une grande perspicacité et à un rythme qui laisse transpercer un grand amour pour Haïti. Le point de départ de la démarche est la recherche du sens dans un univers confinant la pensée à un navrant dessèchement sur pieds. La prise de conscience de cette léthargie conduit l’auteur à des cogitations très accomplies dans la dénonciation de l’horreur qui nous accable (à suivre).

*Économiste, écrivain


[1Jacques Thibau, Le temps de Saint-Domingue : l’esclavage et la Révolution française, Paris, J.C. Lattes, 1989.

[2Roger Dorsainville, Marche arrière II, Port-au-Prince, Éditions des Antilles, 1990, p. 233

[3Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome VIII, P-au-P, Éditions Henri Deschamps, 1991, p.153.

[4Michel Foucault, Le courage de la vérité, Le Gouvernement de soi et des autres II, Cours au Collège de France, 1984, Paris, Seuil, 2008.

[5Shi Yinhong, « La tradition éthique nationale et l’éthique internationale chinoise », Études politiques internationales, Numéro 3, 2007, p. 19-20

[6Willy Apollon, « Ethnopsychiatrie entre civilisations et mondialisation, Hier encore …. C’était l’ethnopsychiatrie », Ethnopsychiatrie en Haïti, Revue Haïtienne de Santé Mentale, numéro 6, Montréal et Haïti, 2018, p. 49.

[7Jean-Jacques Dessalines to Thomas Duckworth, 17 August 1803, ADM 1/153, The National Archives of the United Kingdom, Julia Gaffield, jgaffield@gsu.edu, Department of History, Georgia State University, Dessalines Reader, 16 September 1803..

[8Jean-Jacques Dessalines to John Thomas Duckworth, 16 September 1803, ADM 1/253, The National Archives of the United Kingdom ; Voir Julia Gaffield, jgaffield@gsu.edu, Department of History, Georgia State University, Dessalines Reader, 16 September 1803.

[9Ibid

[10Ibid.

[11P. Maurice Elder Hyppolite, sdb, « Science, éthique et société en Haïti, Conférence inaugurale au Premier Congrès National de l’Association Haïtienne de Chirurgie (AHC) : "La chirurgie en Haïti à l’aube de l’an 2000 », Moun Revue de philosophie, Année I – No 2 mai 2005, p. 281.

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