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Haïti : Gouvernance en crise, appel à une rupture radicale

À l’approche d’un changement au sein du Conseil présidentiel de transition (CPT), la situation politique haïtienne se tend sous le poids des divisions internes, des soupçons de corruption et d’éventuelles négociations controversées avec des groupes armés. Face à cette impasse, des forces progressistes appellent à une rupture profonde pour instaurer une gouvernance démocratique capable de répondre aux aspirations populaires.

Par Charilien Jeanvil

Actualisation : 21/07/2025 à 12:00

P-au-P., 21 juillet 2025 [AlterPresse] — À l’approche d’un changement à la tête du Conseil présidentiel de transition (CPT), le parti Alternative socialiste (Aso, gauche), membre de l’Accord de Montana, tire la sonnette d’alarme. Il dénonce ce qu’il qualifie de « complot », impliquant notamment des « négociations » avec des gangs, en vue de garantir une « paix de façade » et de préserver certains intérêts au sein du pouvoir.

Une dynamique qui, selon l’Aso, éloigne toute perspective de changement véritable.

Le mandat de Fritz Alphonse Jean, actuel président du CPT et personnalité issue du secteur Montana, arrive à son terme le 7 août 2025. Il devrait être remplacé par Laurent Saint-Cyr, représentant du secteur privé. Le Premier ministre, lui aussi issu du secteur privé, resterait en fonction.

Cette double représentation du secteur privé à la tête de l’exécutif suscite des inquiétudes parmi plusieurs acteurs politiques, qui craignent une concentration excessive du pouvoir au détriment d’un équilibre entre les différentes sensibilités.

Dérive autoritaire et mépris des aspirations populaires

Parmi les voix les plus critiques figure l’Aso, soutien politique de Fritz Jean. Son coordonnateur, Jean-Paul Bastien, dénonce « une stratégie visant à rouvrir les axes routiers, organiser des élections de façade et s’emparer du pouvoir », selon ses propos recueillis dans l’émission FwoteLide sur AlterRadio.

Pour Bastien, toute négociation avec les groupes armés est rejetée par la population haïtienne, qui attend plutôt des actes concrets en matière de justice sociale, notamment face aux nombreux massacres restés impunis. Il accuse également le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé de bloquer le fonctionnement des institutions et de servir les intérêts d’un groupe déterminé à contrôler la transition.

Il pointe du doigt l’opacité entourant l’acquisition de drones censés renforcer la lutte contre l’insécurité. Selon lui, malgré leur utilisation, les chefs de gangs continuent d’opérer librement. Il regrette par ailleurs que Fritz Jean n’ait donné aucune information précise sur les fonds publics mobilisés à cet effet.

Une paralysie du CPT dénoncée

L’Aso estime que le fonctionnement du CPT est paralysé par des contradictions profondes entre forces progressistes et courants rétrogrades. « L’incompétence, les hésitations et les divisions internes ne font qu’approfondir la crise », alerte le parti dans une note adressée à AlterPresse.

Dans ses interventions publiques, Fritz Jean a toutefois affirmé que les relations au sein du CPT restaient « cordiales » et que les tensions étaient surtout révélatrices des rapports de force entre acteurs politiques et économiques en coulisses.

Face à la gravité de la situation nationale, l’Aso juge les dirigeants actuels incapables de répondre aux attentes populaires. Pour Bastien, il ne peut y avoir de sortie de crise sans rupture claire avec les acteurs ayant contribué au désastre actuel. Il appelle à l’émergence d’une gouvernance réellement démocratique, fondée sur l’intégrité, la mémoire collective et l’exclusion formelle des individus compromis.

« Il faut impérativement écarter celles et ceux qui portent une part de responsabilité dans le chaos. Un peuple sans mémoire est un peuple condamné à disparaître », avertit-il.

Le modèle du CPT remis en question

Pour l’Aso, l’expérience du CPT s’est soldée par un échec. Le mécanisme de présidence tournante s’est mué en impasse institutionnelle, notamment du fait des visions politiques divergentes entre les neuf membres du conseil.

Le parti critique la base même du processus qui a permis la création du CPT, qualifiée de « vicieuse », en raison de la présence de personnalités impliquées dans des affaires de corruption.

L’Aso rejette aussi les appels au dialogue promus par la Communauté économique de la Caraïbe (Caricom) et l’Organisation des États américains (OEA), qu’il perçoit comme une tentative de prolonger un statu quo délétère. Il exige l’expulsion de trois membres du CPT — Smith Augustin, Emmanuel Vertilaire et Louis Gérald Gilles — cités dans un rapport de l’Unité de lutte contre la corruption (Ulcc) pour abus de fonction, corruption passive et tentative de pot-de-vin.

Selon ce rapport, les conseillers auraient demandé 100 millions de gourdes en échange de la reconduction du président du conseil d’administration de la Banque nationale. L’Aso réclame également le départ des deux observateurs permanents auprès du CPT, et l’activation de l’Organe de contrôle de l’action gouvernementale (OCAG) pour garantir la reddition de comptes.

Entre trahisons dénoncées et quête d’une gouvernance progressiste

Plusieurs composantes de l’Accord de Montana partagent cette ligne critique. Le Bureau de suivi de l’Accord (BSA) va plus loin, en exigeant la démission collective des neuf membres du CPT et du gouvernement, qu’il accuse d’avoir trahi l’accord du 3 avril 2024.

Bien que Fritz Jean ait été désigné par le secteur Montana pour faire partie du CPT, le BSA lui reproche de s’être écarté des principes initiaux de gouvernance collégiale, de transparence et de rupture. Cette divergence interne illustre, selon le BSA, une véritable trahison justifiant une remise à plat du processus.

Jean-Paul Bastien annonce qu’une concertation est en cours avec d’autres forces progressistes, en vue d’élaborer un projet politique cohérent, à la hauteur des aspirations populaires. L’objectif : démanteler les forces réactionnaires, restaurer la souveraineté populaire et construire une gouvernance fondée sur les valeurs démocratiques, la justice sociale et l’intégrité. [cj gp apr 21/07/2025 00:30]

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