Español English French Kreyòl

Español English French Kreyòl

Haïti-France : Le projet de retrait de l’Afd ravive les inquiétudes sur la baisse de l’aide au développement

Le projet de retrait progressif de l’Afd d’Haïti ravive les inquiétudes sur la baisse de l’aide française, alors que le pays traverse une crise multidimensionnelle.

Par Gotson Pierre

P-au-P. 07 mars 2026 [AlterPresse] — Un projet de retrait de l’Agence française de développement (Afd) d’Haïti est en cours, apprend AlterPresse de sources humanitaires et d’experts en développement.

Cette décision intervient alors que le budget de l’agence a été amputé de 700 millions d’euros pour 2026, dans le cadre d’une réduction générale de l’Aide publique au développement (Apd) française.

Des personnes liées au dossier n’ont pas souhaité s’exprimer publiquement. Toutefois, AlterPresse a pu recouper plusieurs informations, relatives à des préparatifs en cours en vue d’un prochain départ de l’Afd.

Cette évolution pourrait marquer un tournant dans la présence de l’aide française en Haïti, dans un contexte de désengagement progressif de plusieurs partenaires internationaux.

Les conséquences potentielles de ce retrait sont jugées lourdes dans un pays en crise profonde, où la tendance des organismes de coopération à se retirer s’accentue, après la fermeture de la plupart des projets de l’United States agency for international development (Usaid) et la réduction budgétaire drastique de plusieurs partenaires historiques de coopération.

Un partenaire historique d’Haïti

Depuis 1976, l’Afd est ue actrice centrale dans la coopération française en Haïti.

L’agence, bras financier de la politique de développement de la France, intervient aujourd’hui dans plus de 150 pays et finance plusieurs milliers de projets dans les domaines du climat, de l’éducation, de la santé ou encore de la gouvernance.

En Haïti, ses interventions couvrent l’éducation, la santé, l’agriculture, mais également la gouvernance, la protection civile, la culture et la biodiversité.

Selon la présentation institutionnelle de l’agence, l’Afd vise à « accompagner les transitions vers un monde plus juste et plus durable », en agissant de concert avec les États, les collectivités territoriales et la société civile.

En Haïti, cette approche s’est traduite par un travail de long terme avec les autorités publiques, les organisations locales et les partenaires internationaux, afin de renforcer la sécurité humaine et la résilience des institutions et des territoires.

Depuis 2022, sa filiale Expertise France gère un portefeuille de neuf projets totalisant près de 95 millions d’euros. Cette agence publique française est spécialisée dans la mise en œuvre de projets de coopération technique et intervient dans plus de 100 pays.

L’Afd a soutenu plusieurs programmes structurants en Haïti au cours des dernières années.

Dans le domaine de l’éducation, elle a notamment contribué à améliorer la qualité de l’enseignement et l’accès à l’école. Dans le secteur de la santé, elle a participé au renforcement des services de santé maternelle et infantile, tout en contribuant à la reconstruction partielle de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (Hueh).

Dans le secteur agricole, différents projets ont soutenu les filières locales et l’amélioration des conditions de production. L’Afd a également financé des initiatives de préservation environnementale, notamment à travers le Fonds haïtien pour la biodiversité (Fhb).

Son action s’est aussi étendue au renforcement des capacités des administrations publiques et au développement du secteur culturel, contribuant à la structuration des industries culturelles et créatives et à la valorisation du patrimoine.

💰 L’AFD en Haïti – Chiffres et interventions clés

  • Présence : depuis 1976, acteur central de la coopération française.
  • Portefeuille actuel : géré via Expertise France depuis 2022, 9 projets, 95 M€.
  • Domaines : éducation (NECTAR, Avni Nou), santé maternelle et infantile (TIMAMA), agriculture (SECAL, LEVEKAFE), gouvernance, protection civile, culture et biodiversité.
  • Impact 2025 : formation de 400 policiers et 100 soldats FAD’H, soutien à la Force de Répression des Gangs, cantines scolaires pour 80 000 élèves, plus de 183 manifestations culturelles.
  • Approche : partenariat avec autorités, ONG locales et partenaires internationaux pour renforcer sécurité humaine et résilience institutionnelle.

Une aide française cruciale face à une crise multidimensionnelle

En 2025, la France a consacré environ 45 millions d’euros à Haïti dans les domaines de la sécurité, de l’aide humanitaire et du développement. Cette aide a notamment permis la formation de 400 policiers nationaux et de 100 soldats des FAD’H, la livraison de matériels à la Police nationale d’Haïti (Pnh), ainsi que le financement de la Force de répression des gangs (Frg) et le soutien au Programme national des cantines scolaires (Pncs), qui bénéficie à environ 80,000 élèves.

Haïti compte aujourd’hui plus de 1,5 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays, dont environ 300,000 vivent dans des camps de fortune, selon les estimations internationales.

L’aide humanitaire française cible en priorité les communautés les plus vulnérables, notamment les personnes déplacées, les femmes et les jeunes filles, souligne l’ambassade de France en Haïti. Elle est mise en œuvre à travers des organisations humanitaires internationales et des agences des Nations unies.

Dans une interview accordée à France 24 le 4 janvier 2026, l’ambassadeur de France en Haïti, Antoine Michon, rappelait l’ampleur de la crise humanitaire.

« Près de 60 % des Haïtiennes et Haïtiens vivent avec moins de quatre dollars par jour », soulignait-il, ajoutant que l’espérance de vie dans le pays atteint à peine 65 ans.

Il évoquait également la résurgence du choléra, qui continue d’inquiéter les autorités sanitaires.

Les catastrophes climatiques aggravent cette situation. La tempête Mélissa, qui a frappé le pays en novembre 2025, a causé d’importants dégâts dans plusieurs régions, illustrant la vulnérabilité d’Haïti face aux phénomènes météorologiques extrêmes dont l’intensité augmente avec le réchauffement climatique.

La crise sécuritaire contribue également à l’aggravation de la situation humanitaire. Les violences des gangs et l’instabilité politique freinent l’accès aux services essentiels, aux soins et à l’emploi.

AFD : Retrait progressif ou abandon ?

Dans ce contexte déjà fragile, l’évolution de la présence de l’Afd en Haïti suscite de vives inquiétudes chez les actrices et acteurs de la coopération internationale et dans les milieux haïtiens du développement.

À partir de juillet 2026, l’agence devrait être représentée en Haïti principalement par Expertise France dans la mise en œuvre des projets, indiquent à AlterPresse des sources concordantes.

Ce transfert s’inscrit dans une réduction globale du portefeuille d’activités et des financements, qui pourraient s’interrompre à la fin de l’année 2026.

Selon certains acteurs du développement interrogés par AlterPresse, il pourrait ne pas s’agir d’un abandon complet du pays par la France, mais plutôt d’une réorganisation liée aux contraintes budgétaires.

Toutefois, dans un contexte de crise profonde, le vide laissé pourrait être considérable, dans un pays où la continuité des programmes de développement reste essentielle.

Cette évolution intervient également dans un contexte international, marqué par un recul de certains dispositifs d’aide. La fermeture de nombreux programmes et la réduction de financements de partenaires traditionnels alimentent les craintes d’un désengagement progressif de la communauté internationale.

Plusieurs organisations de la société civile rappellent combien les effets d’un désengagement des bailleurs internationaux se font déjà sentir depuis plus d’un an en Haïti, notamment avec la suspension ou la réduction de certains programmes financés par des partenaires étrangers.

Au début de 2025, plusieurs secteurs, dont celui de la santé, ont subi un coup dur avec l’arrêt des programmes de l’Usaid. Le financement des programmes humanitaires en Haïti a été couvert à 60 %, en 2024, par les fonds américains, selon l’Organisation des Nations unies (Onu).

L’Organisation mondiale de la santé (Oms) s’était déjà alarmée, dans un communiqué du 29 janvier 2025, des conséquences de la suspension immédiate de financements destinés aux programmes de lutte contre le Virus de l’immuno-déficience humaine / Syndrome immuno-déficitaire acquis (Vih/Sida) dans les pays à revenu faible ou intermédiaire.

Selon l’Oms, l’arrêt de ces financements peut exposer immédiatement les personnes vivant avec le Vih/Sida à un risque accru de maladie et de décès, tout en compromettant les efforts de prévention de la transmission.

Si cette situation devait se prolonger, elle pourrait entraîner une hausse des nouvelles infections et des décès, remettant en cause des décennies de progrès dans la lutte contre l’épidémie.

Pour plusieurs observateurs, cette alerte illustre les effets potentiels d’un retrait progressif des partenaires internationaux, dans un pays où les systèmes de santé et de protection sociale restent particulièrement fragiles.

Des choix budgétaires et politiques en France

La décision de réduire les moyens de l’aide publique au développement s’inscrit aussi dans un débat politique interne en France. Le Sénat français a adopté une coupe de 700 millions d’euros dans l’Apd pour 2026, ramenant son budget à environ 3,7 milliards d’euros.

Le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a averti que ces réductions pourraient avoir des « conséquences substantielles » sur l’aide humanitaire dans plusieurs régions du monde et sur la capacité d’influence internationale de la France.

Certaines personnalités politiques contestent ouvertement l’utilité de ces financements. L’eurodéputée Sarah Knafo, vice-présidente du parti Reconquête, a récemment critiqué, sur la chaîne CNews, ce qu’elle qualifie de « gaspillage de l’argent des Français », pointant du doigt certains projets financés par l’Afd.

Pour de nombreux spécialistes du développement, cette perception est toutefois biaisée. L’aide publique au développement représente moins de 1 % du budget de l’État français et constitue un investissement stratégique de long terme visant à prévenir les crises, stabiliser les régions fragiles et soutenir la santé mondiale.

📊 APD française – Contexte et enjeux

  • Budget 2026 : réduction de 700 M€, portant l’APD à 3,7 Mds €.
  • Pressions politiques : critiques de personnalités comme l’eurodéputée Sarah Knafo, dénonçant le « gaspillage de l’argent des Français ».
  • Conséquences humanitaires : fragilisation des services publics, éducation, santé et agriculture en Haïti, effets globaux possibles sur plus d’1 million de personnes.
  • Comparaison : retrait ou réduction de l’USAID en 2025 et alerte de l’OMS sur le VIH illustrent le risque d’un désengagement progressif.
  • Enjeu stratégique : maintien de la crédibilité et de la constance de la coopération française face aux crises humanitaires et aux fragilités institutionnelles.

Des conséquences humanitaires et institutionnelles majeures

Selon plusieurs experts et organisations humanitaires consultés par AlterPresse, la réduction de l’aide française et la transformation de la présence de l’Afd pourraient fragiliser davantage les services publics, l’éducation, la santé et l’agriculture en Haïti.

Les Organisation non gouvernementales (Ong) alertent également sur les effets globaux des coupes budgétaires dans l’aide internationale. Certaines estimations avancent que la réduction des financements humanitaires dans les pays en crise pourrait, à terme, mettre en danger la vie de plus d’un million de personnes à travers le monde, dont de nombreux enfants.

Dans le cas d’Haïti, le possible retrait de l’Afd intervient à un moment charnière. Le pays traverse une transition politique fragile, alors que les violences armées, les crises sanitaires et les catastrophes climatiques se multiplient.

Les critiques se multiplient sur la faible capacité des institutions étatiques à adresser les problèmes cruciaux du pays, à assumer leurs rôles régaliens et à mettre en œuvre des politiques publiques pour répondre aux besoins réels de la population, tandis que les scandales de corruption éclatent continuellement.

Face à cette fragilité accrue et à l’instabilité chronique, la continuité des partenariats internationaux apparaît plus que jamais comme un enjeu stratégique aux côtés de l’effort des Haïtiennes et des Haïtiens.

Au-delà des montants financiers, c’est aussi la crédibilité et la constance de l’engagement français en Haïti qui se trouvent aujourd’hui au cœur des interrogations. [gp apr 07/03/2026 06 :30]

Photos extraites du site officiel de l’AFD

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


Depuis 2001

Explorer toutes les archives