Dans un contexte d’aggravation de la crise en Haïti, la diplomatie haïtienne met l’accent sur la solidarité et la culture dans ses relations avec l’Espagne. Dans une analyse publiée dans Diplomacia Siglo XXI, l’ambassadeur haïtien à Madrid, Wooldy Edson Louidor, appelle à renforcer les liens stratégiques, alors que le pays fait face à la fragilisation de l’aide internationale.
Par Gotson Pierre
P-au-P., 10 avril 2026 [AlterPresse] --- Alors que la crise sécuritaire, humanitaire et institutionnelle s’aggrave en Haïti, la coopération avec l’Espagne apparaît comme un levier stratégique, estime l’ambassadeur haïtien à Madrid, Wooldy Edson Louidor, dans un article publié dans la revue spécialisée Diplomacia Siglo XXI, consultée par AlterPresse.
Le diplomate y propose une lecture structurée de relations bilatérales qui, selon lui, « s’inscrivent dans une dynamique profonde caractérisée par le respect mutuel, le dialogue constant et un engagement partagé en faveur du développement ». Il insiste sur une coopération qui dépasse le cadre classique de l’aide pour s’inscrire dans une logique de partenariat durable, articulé autour du savoir, de la solidarité et du renforcement des capacités.
La coopération espagnole entre urgence humanitaire et fragilisation de l’aide
Vieilles de plus de 70 ans, ces relations ont connu un tournant majeur après le séisme du 12 janvier 2010 en Haïti. Face à cette catastrophe, l’Espagne s’est imposée comme un partenaire clé, notamment à travers l’Agence espagnole de coopération internationale pour le développement, dont l’action s’est renforcée dans les domaines humanitaire et structurel.
Une illustration récente de cet engagement remonte à juillet 2025, lorsque l’AECID a remis des équipements humanitaires à la Direction générale de la protection civile. Ce don, destiné à des familles déplacées par les violences, comprenait notamment des tentes, des générateurs, des filtres à eau et des kits sanitaires. Il s’inscrit dans un contexte où plus de 1,3 million de personnes ont été forcées de fuir leur domicile depuis 2023 en raison des violences armées.
Au total, plus de 30 projets financés par l’AECID sont actuellement en cours en Haïti, pour un montant estimé à 50,5 millions d’euros, dont une partie consacrée à l’urgence humanitaire.
Dans le même temps, plusieurs signaux internationaux traduisent une fragilisation progressive de l’aide extérieure en Haïti. Des discussions sont en cours autour d’un possible retrait de certains bailleurs, dans un contexte de réduction globale de l’aide publique au développement. Cette évolution intervient alors que les besoins humanitaires s’intensifient, notamment dans les secteurs de la santé et de la protection sociale, déjà fortement fragilisés par la crise.
Depuis 2010, la coopération haïtiano-espagnole a toutefois évolué d’une logique d’urgence vers une approche plus stratégique, axée sur le développement durable. Elle couvre aujourd’hui des secteurs prioritaires tels que la gouvernance, l’accès à l’eau potable et à l’assainissement, la sécurité alimentaire, la protection de l’environnement et la valorisation culturelle. Cette transformation vise à inscrire les interventions dans la durée et à renforcer l’appropriation nationale des projets.
Dans ce contexte, la situation sécuritaire demeure un facteur déterminant. Entre mars 2025 et janvier 2026, plus de 5 500 personnes ont été tuées dans des violences liées aux gangs, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. L’institution onusienne appelle à un renforcement urgent de la coopération internationale afin de soutenir la Police nationale d’Haïti et de garantir le respect des droits humains, tout en rétablissant les services essentiels à la population.
Investir dans les compétences en temps de crise prolongée
Au cœur de la coopération haïtiano-espagnole, l’ambassadeur met en avant la dimension académique comme levier stratégique. « L’Espagne figure déjà parmi les premières options que les jeunes Haïtiens choisissent pour réaliser leurs études de troisième cycle », souligne-t-il, dans un contexte où la mobilité étudiante devient un enjeu majeur pour la formation des élites haïtiennes.
Cette dynamique s’est récemment renforcée avec la signature d’un accord entre l’Université d’État d’Haïti et une institution universitaire espagnole, portant sur la mobilité des étudiants et des enseignants, la création de programmes conjoints, la recherche scientifique et les publications académiques. Ce type de partenariat contribue à l’internationalisation de l’enseignement supérieur haïtien et au renforcement du capital humain.
Parallèlement, les échanges culturels prennent une importance croissante. « Haïti se profile pour l’Espagne comme l’une des principales fenêtres culturelles et artistiques vers la Caraïbe, notamment non hispanophone », souligne Wooldy Edson Louidor, mettant en avant la richesse artistique haïtienne comme vecteur de dialogue interculturel.
La diaspora au cœur du rééquilibrage d’une coopération encore asymétrique dans un contexte d’incertitudes
Au-delà des institutions, la coopération repose également sur une logique de réciprocité. Les professionnels haïtiens contribuent activement aux sociétés d’accueil, notamment dans les secteurs de la santé et des technologies.
La diaspora joue, quant à elle, un rôle central comme pont humain et intellectuel entre les deux pays. « L’avenir de la coopération dépend aussi de la capacité à valoriser davantage le rôle de la diaspora haïtienne, qui représente un pont naturel entre les deux pays et un acteur clé du développement », insiste-t-il.
Malgré des avancées significatives, des défis persistent, notamment en matière de sécurité, de stabilité institutionnelle et de durabilité des projets. L’ambassadeur estime toutefois que le bilan global de la coopération reste positif, évoquant une relation « solide et adaptable » aux évolutions du contexte international.
Dans un contexte mondial marqué par des incertitudes croissantes sur l’avenir de l’aide internationale, Wooldy Edson Louidor appelle à une coopération plus innovante, inclusive et orientée vers les résultats. Pour le diplomate, c’est à cette condition que pourra se consolider un partenariat durable fondé sur le savoir, la culture et le développement humain, dans une Haïti confrontée à l’une des crises les plus profondes de son histoire récente. [gp apr 10/04/2026 14 :00]
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