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Haïti : Élections, insécurité et changement politique, les questions que le processus électoral ne peut plus éviter

Alors que la transition haïtienne avance vers de nouvelles échéances électorales dans un contexte d’insécurité extrême, la question ne peut se réduire à la tenue ou non du scrutin. Entre nécessité de restaurer la légitimité démocratique, urgence sécuritaire, réforme des institutions, crise de représentation, fragmentation du champ politique, influence des réseaux criminels et poids de la communauté internationale, quel rapport de force faut-il construire pour sortir durablement de la crise ?

Tribune

Par Gotson Pierre

La victoire d’Angie Nixon à la primaire démocrate pour le Sénat de Floride, le 18 août 2026, largement commentée dans la presse, m’a conduit à regarder autrement une question qui dépasse largement la politique américaine : qu’est-ce qui permet, dans une démocratie en crise, de transformer une volonté de changement en véritable rapport de forces politique ?

La question peut sembler éloignée des réalités haïtiennes. Elle ne l’est pas.

Nixon a remporté une primaire contre un adversaire beaucoup mieux doté financièrement et bénéficiant d’une forte notoriété, en s’appuyant notamment sur le terrain, les réseaux militants, les syndicats, les communautés et un discours centré sur les conditions matérielles de vie. Sa victoire ne signifie évidemment pas que la Floride est devenue socialiste, ni même que son succès pourra être reproduit ailleurs. Mais elle pose une question essentielle : comment une organisation politique, lorsqu’elle veut transformer profondément la société, construit-elle la capacité de gagner et de gouverner ?

Cette question est particulièrement pertinente en Haïti, à l’heure où le pays se trouve engagé dans un processus électoral dont les conditions de réalisation restent profondément incertaines.

Est-il trop tard pour interroger les fondements politiques du processus électoral alors que celui-ci est déjà engagé ?

Je ne le crois pas.

C’est même probablement le moment où ces questions deviennent incontournables.

UNE COMPARAISON QUI NE DOIT PAS ÊTRE PRISE POUR UN MODÈLE

Une objection pourrait immédiatement être formulée : la réflexion à partir de la victoire d’Angie Nixon s’inscrit dans une démocratie institutionnellement stabilisée, alors que la réalité haïtienne est d’une tout autre nature.

Les États-Unis disposent d’institutions anciennes, d’une longue tradition électorale, de partis structurés, de syndicats et d’organisations sociales disposant de capacités d’action importantes. La compétition politique y repose sur des mécanismes institutionnels relativement prévisibles.

L’économie américaine, malgré ses profondes inégalités, possède par ailleurs des ressources considérables et une capacité de production sans commune mesure avec celle d’Haïti.

Les questions sociales y sont prises en charge par des politiques publiques, des programmes sociaux et des institutions qui, avec toutes leurs limites, constituent un filet de protection que l’on ne retrouve pas dans les mêmes proportions en Haïti.

Il serait donc illusoire de vouloir transposer directement à Haïti les enseignements d’une primaire américaine.

Ce n’est d’ailleurs pas l’objectif.

L’intérêt de cette expérience est ailleurs. Elle permet de poser une question qui peut être examinée dans des contextes politiques très différents : comment une force qui veut modifier profondément l’ordre politique transforme-t-elle ses convictions, ses réseaux et ses revendications sociales en rapport de forces capable de conquérir le pouvoir ?

La différence entre les deux sociétés rend même cette question plus intéressante.

Aux États-Unis, le débat porte sur la manière dont une candidate relativement minoritaire dans l’appareil politique peut conquérir une investiture à l’intérieur d’un système institutionnel fonctionnel.

En Haïti, le problème est beaucoup plus fondamental : comment construire une compétition politique crédible lorsque les institutions elles-mêmes sont fragilisées, lorsque l’État peine à exercer son autorité sur une partie du territoire, lorsque les partis sont faibles ou peu structurés, lorsque la société est profondément fracturée et lorsque la question même de la sécurité conditionne l’exercice des droits politiques ?

La question haïtienne ne consiste donc pas à reproduire le parcours de Nixon.

Elle consiste à se demander quels enseignements, s’il y en a, peuvent être dégagés de cette expérience sur la construction d’une représentation politique, l’organisation sociale, la mobilisation électorale et la transformation du rapport de forces, tout en tenant compte de la radicale différence des contextes.

UNE DIFFÉRENCE ENCORE PLUS FONDAMENTALE

Je pense qu’il faut ensuite aller plus loin. Haïti ne se trouve pas simplement dans une situation de « démocratie balbutiante ». Ce serait trop simplificateur et même trompeur.

Le problème haïtien est celui d’un État et d’un système politique confrontés simultanément à plusieurs crises : crise de sécurité, crise de légitimité, crise institutionnelle, crise économique, crise de représentation et crise de confiance.

Dans ces conditions, l’élection ne peut pas être pensée uniquement comme un mécanisme permettant de choisir des gouvernants.

Elle doit aussi être envisagée comme un possible instrument de reconstruction de la légitimité politique.

Mais cette fonction supplémentaire rend l’exercice beaucoup plus difficile.

On ne demande pas simplement aux élections haïtiennes de départager des programmes concurrents. On leur demande implicitement de contribuer à reconstruire un système politique dont les fondations sont profondément fragilisées.

C’est pourquoi la question n’est pas seulement :

Qui peut gagner les élections ?

Elle devient :

Quelles conditions politiques, institutionnelles et sociales doivent être réunies pour qu’une victoire électorale puisse réellement modifier le rapport de forces dans le pays et permettre de changer le statu quo ?

Et cette question ramène directement aux autres dimensions de la réflexion : la sécurité, la transition, les réformes, la participation des organisations sociales, les réseaux criminels transnationaux, le rôle de la communauté internationale et, surtout, la capacité d’un pouvoir issu des urnes à transformer effectivement la réalité.

UNE RÉALITÉ QU’IL FAUT D’ABORD REGARDER EN FACE

Avant d’aller plus loin, une évidence doit être reconnue : l’insécurité en Haïti est aujourd’hui d’une gravité extrême.

La rappeler n’est ni une posture politique ni un argument destiné à retarder indéfiniment les élections. C’est une exigence d’honnêteté et, plus profondément, une exigence morale.

On ne peut réfléchir aux conditions d’une compétition électorale en faisant abstraction de la violence qui frappe quotidiennement une partie de la population.

L’attaque perpétrée à Kenscoff (à l’est de Port-au-Prince) dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 août 2026 en fournit une illustration tragique. Au moins une cinquantaine de personnes ont été tuées, selon les informations confirmées à AlterPresse/AlterRadio par les autorités municipales, qui parlent d’un véritable « massacre ».

De nombreux blessés ont également été recensés. Des tirs nourris à l’arme automatique et plusieurs explosions ont été signalés pendant plusieurs heures, tandis que des familles fuyaient les zones attaquées.

Depuis janvier 2025, plusieurs localités de Kenscoff sont sous l’emprise de gangs armés qui y ont établi des bases.

Cette réalité interdit toute approche abstraite de la question électorale.

On ne demande pas à une population terrorisée de participer à une compétition démocratique comme si les conditions ordinaires d’une élection étaient réunies.

Comment organiser une campagne dans des territoires où des groupes armés contrôlent des quartiers et des routes ? Comment garantir la liberté de circulation des candidates et candidats, des militantes et militants et des électrices et électeurs ? Comment installer des bureaux de vote, assurer leur protection et garantir que les citoyennes et citoyens puissent voter sans intimidation ? Comment parler de choix libre lorsque des familles sont contraintes de fuir leur domicile pour échapper aux attaques ?

Il est donc parfaitement légitime de poser la question : peut-on raisonnablement organiser des élections dans les conditions actuelles de violence et d’insécurité ?

Et il est tout aussi légitime que certains acteurs politiques ou sociaux répondent négativement.

Mais cette réponse soulève immédiatement une autre question, tout aussi difficile : faut-il attendre que le problème de l’insécurité soit résolu avant d’organiser les élections ?

Car quelles que soient la volonté politique affichée et les ressources mobilisées, le rétablissement durable de la sécurité risque de prendre du temps. Beaucoup de temps, peut-être.

Or, pendant ce temps, que devient la transition ? Combien de temps peut-elle encore durer ? Avec quelle légitimité ? Et qui décide du moment où les conditions seront enfin considérées comme suffisamment sûres pour retourner aux urnes ?

Le dilemme haïtien commence précisément ici.

L’insécurité peut rendre une élection injuste, dangereuse ou même impossible. Mais l’attente indéfinie de conditions idéales peut également devenir un mécanisme de prolongation de la transition et d’ajournement permanent de la légitimité électorale.

Entre l’élection à tout prix et l’attente d’une sécurité parfaite qui pourrait ne jamais arriver, il existe donc un espace politique qu’il faut explorer avec beaucoup plus de rigueur.

LE RISQUE D’UNE VIOLENCE ÉLECTORALE INCONTRÔLABLE

Le problème ne s’arrête cependant pas à la possibilité matérielle d’organiser le scrutin.

Il faut aussi poser une question plus inquiétante : que se passera-t-il si la compétition électorale elle-même devient un facteur supplémentaire de violence ?

Cette hypothèse ne peut être écartée dans le contexte actuel. Plusieurs acteurs craignent déjà que la campagne électorale, le scrutin, la contestation des résultats ou la période qui suivra la proclamation puissent provoquer de nouvelles violences.

Dans un pays où des gangs armés contrôlent des territoires, où les déplacements forcés ont profondément modifié la géographie des populations et où les tensions politiques peuvent rapidement se transformer en affrontements, la compétition pour le pouvoir peut devenir un puissant facteur de mobilisation, de confrontation et de représailles.

La question n’est donc pas seulement de savoir si l’État pourra protéger les bureaux de vote.

Il faut se demander s’il sera capable de contenir la violence politique autour du processus électoral dans son ensemble.

Que se passera-t-il lorsqu’un candidat contestera un résultat ? Lorsque des partisans considéreront qu’une circonscription leur a été « volée » ? Lorsque des groupes armés chercheront à influencer le vote dans les territoires qu’ils contrôlent ou à empêcher certaines populations de participer ? Lorsque les résultats seront proclamés et qu’une partie des acteurs les rejettera ?

Le risque peut alors se déplacer du jour du scrutin vers toute la période électorale : campagne, rassemblements, transport des matériels, vote, dépouillement, transmission des procès-verbaux, proclamation des résultats et contentieux.

Une élection peut donc être à la fois un instrument de sortie de crise et un moment de concentration des tensions.

Cette possibilité ne justifie pas nécessairement le report indéfini du scrutin. Mais elle impose de poser la question des mécanismes de prévention, de contrôle et de règlement des conflits avant même que la campagne ne commence.

Car dans le contexte actuel, le problème ne serait pas seulement de garantir que les citoyens puissent voter.

Il faudrait également garantir que le pays puisse survivre politiquement à la compétition électorale et à ses résultats.

ÉLECTIONS ET INSÉCURITÉ : FAUT-IL ATTENDRE QUE LE PAYS SOIT SÉCURISÉ ?

La première question est brutale dans sa simplicité : peut-on organiser des élections dans les conditions actuelles d’insécurité en Haïti ?

La réponse ne peut être simplement oui ou non.

L’insécurité haïtienne atteint une profondeur particulière. Elle ne se limite pas à des actes criminels dispersés. Dans plusieurs territoires, des gangs armés contrôlent des espaces, déplacent des populations, entravent la circulation, menacent les institutions et rendent extrêmement difficile l’exercice normal des droits civiques, comme on vient de le voir douloureusement à Kenscoff.

Mais faut-il pour autant considérer que les élections doivent attendre le retour préalable d’une sécurité complète ?

L’expérience d’autres pays latino-américains montre que la relation entre violence et élections est plus complexe.

L’Équateur, le Mexique et la Colombie ont organisé des élections alors qu’ils connaissaient ou connaissent des niveaux importants de violence criminelle et de présence de groupes armés.

La comparaison avec Haïti doit évidemment être maniée avec prudence. Les structures étatiques, les institutions, les forces de sécurité, les territoires contrôlés par les groupes criminels et les niveaux de violence ne sont pas identiques.

La comparaison ne vaut donc pas comme modèle.

Elle vaut comme questionnement.

Une démocratie doit-elle nécessairement attendre la disparition totale de l’insécurité pour organiser des élections ?

Ou faut-il plutôt chercher à organiser des élections dans un contexte d’insécurité, avec des mécanismes spécifiques de protection, de sécurisation des bureaux de vote, de déplacement des électeurs, de protection des candidats et de surveillance du processus ?

Le problème haïtien est que l’on risque de placer la barre à un niveau pratiquement impossible à atteindre.

Si l’on considère que les élections ne peuvent avoir lieu qu’après la résolution du problème sécuritaire, une autre question devient immédiatement incontournable :

Combien de temps faudra-t-il pour résoudre ce problème ?

Et surtout :

Que devient la transition politique pendant ce temps ?

ATTENDRE LA SÉCURITÉ : MAIS COMBIEN DE TEMPS ?

La restauration de la sécurité ne dépend pas simplement d’une décision politique.

Même avec une volonté politique forte, des moyens supplémentaires, une coopération internationale et un renforcement des forces de sécurité, la reconstruction d’un appareil sécuritaire capable de reprendre durablement le contrôle du territoire prendra du temps.

Il faudra reconstruire des institutions, restaurer la chaîne de commandement, renforcer les capacités policières et judiciaires, traiter la question des territoires abandonnés par l’État et s’attaquer aux réseaux économiques qui alimentent les gangs armés.

On ne reconstruit pas une capacité étatique en quelques mois.

Mais pendant ce temps, que fait-on de la légitimité politique ?

La transition peut-elle se prolonger indéfiniment au nom de la sécurité ?

Et si elle se prolonge, quelle est sa propre légitimité ?

À partir de quel moment la nécessité de préparer des élections devient-elle elle-même une nécessité démocratique ?

C’est ici que le problème cesse d’être simplement technique.

Il devient constitutionnel, institutionnel et politique.

Il pose la question d’un véritable débat national autour des enjeux de court, moyen et long terme.

FAUT-IL RÉSOUDRE L’INSÉCURITÉ AVANT LES ÉLECTIONS OU UTILISER LES ÉLECTIONS POUR RECONSTRUIRE LA LÉGITIMITÉ DE L’ÉTAT ?

Les deux propositions peuvent sembler contradictoires.

La première dit : pas d’élections crédibles sans sécurité.

La seconde répond : pas de sortie durable de la crise sans légitimité politique.

Or, la légitimité démocratique ne peut être indéfiniment reportée.

Le risque serait alors d’entrer dans un cercle vicieux :

Pas de sécurité, donc pas d’élections ;

Pas d’élections, donc prolongation de la transition ;

Prolongation de la transition, donc affaiblissement de la légitimité ;

Affaiblissement de la légitimité, donc difficulté accrue à restaurer l’autorité de l’État.

La véritable question pourrait donc être moins :

« Quand la sécurité sera-t-elle suffisante pour organiser les élections ? »

que :

« Quel niveau de sécurité, quelles garanties et quels mécanismes permettent d’organiser des élections suffisamment crédibles malgré une insécurité qui ne disparaîtra pas rapidement ? »

Cette nuance est fondamentale.

Elle ne signifie pas qu’il faut organiser des élections à n’importe quel prix.

Elle signifie qu’il faut déterminer quelles conditions minimales doivent être réunies pour que les élections soient possibles sans devenir une simple formalité institutionnelle déconnectée de la réalité du pays.

UN MARCHÉ POLITIQUE ?

À cette difficulté sécuritaire s’en ajoute une autre, de nature politique.

La prolifération des acteurs qui se préparent à participer au processus électoral interroge elle aussi.

La présence annoncée de 105 partis, groupements et regroupements politiques donne une impression de foisonnement démocratique. Mais elle peut aussi produire l’impression inverse : celle d’un champ politique fragmenté, où la multiplication des structures ne correspond pas nécessairement à une multiplication des projets de société.

Cette situation alimente une interrogation que l’on ne peut évacuer au nom du seul pluralisme :

Sommes-nous devant un véritable échiquier politique ou devant un marché politique ?

La question est d’autant plus légitime que la politique haïtienne souffre depuis longtemps d’une crise de représentation.

Combien de ces organisations disposent d’une implantation réelle dans la population ?

Combien possèdent une vision cohérente de l’État, de l’économie, de la sécurité, de la justice, de l’éducation ou de la reconstruction du pays ?

Combien sont capables de rendre compte de leur action à leurs militants et à leurs électeurs ?

Et combien apparaissent essentiellement au moment où s’ouvre la perspective d’une élection et des ressources potentielles qu’elle peut représenter ?

La critique est sévère, mais elle doit être posée : faire de la politique devrait signifier vouloir servir la collectivité, et non se servir de la collectivité pour accéder aux ressources et aux privilèges du pouvoir.

Lorsque la politique devient un moyen d’enrichissement personnel, d’accès aux prébendes ou de captation des ressources publiques, le problème n’est plus seulement celui de la qualité des candidats.

C’est celui de la légitimité même du système de représentation.

Il faut cependant se garder d’une généralisation injuste.

La multiplicité des partis ne signifie pas nécessairement que tous poursuivent les mêmes intérêts ou que tous soient dépourvus de projet.

Des organisations politiques sérieuses existent, comme existent des militants et des responsables engagés dans la transformation du pays.

Mais le nombre ne peut pas être confondu avec la vitalité démocratique.

Un système politique peut compter des dizaines ou des centaines d’organisations et rester profondément pauvre en représentation réelle.

LES FORCES DE CHANGEMENT DOIVENT-ELLES ENTRER DANS LA BATAILLE ?

Une deuxième question, plus profonde, se pose : quelle importance les structures qui prônent une réorientation de la société accordent-elles réellement à l’option électorale ?

Lorsqu’un système politique est considéré comme profondément défaillant, participer à ses mécanismes peut apparaître comme une forme de légitimation de ce que l’on veut précisément transformer.

Faut-il alors rester en dehors du processus pour nourrir la contestation ?

Ou faut-il entrer dans le processus pour tenter de modifier le rapport de forces de l’intérieur ?

La question est stratégique.

S’éloigner du processus peut préserver une cohérence de rupture. Mais cela signifie aussi laisser à d’autres la possibilité d’occuper l’espace institutionnel.

À l’inverse, intégrer le processus peut offrir une possibilité réelle d’accéder au pouvoir, mais comporte le risque de voir une force de changement absorbée par les mécanismes mêmes qu’elle dénonçait.

La question fondamentale devient donc :

Comment transformer le rapport de forces ?

Et surtout :

Où ce rapport de forces se construit-il ?

LE PIÈGE QUI CONSISTE À CROIRE QUE LA BATAILLE ÉLECTORALE COMMENCE LE JOUR DU VOTE

Une conception trop étroite de l’élection peut conduire à une erreur stratégique.

Il est évident que la bataille électorale ne commence pas le jour où les citoyens et citoyennes déposent leur bulletin dans l’urne.

Elle se joue dans la définition des règles, la réforme du système électoral, la constitution des organismes électoraux, l’inscription des électeurs, l’organisation des bureaux de vote, l’accès aux médias, le financement des campagnes, la sécurité des candidats et des électeurs, la formation des agents électoraux, la production des listes électorales, la surveillance du processus et la définition des mécanismes de contestation.

Elle se poursuit pendant le scrutin.

Et elle continue après.

Elle concerne le dépouillement, la transmission des procès-verbaux, la vérification des résultats, les recours, la proclamation et surtout l’acceptation politique des résultats.

Autrement dit, une élection est un processus politique beaucoup plus long que le jour du scrutin.

Cette réalité devrait modifier profondément la manière dont les organisations haïtiennes envisagent la bataille électorale.

Le rapport de forces électoral se construit bien avant le bulletin et ne disparaît pas avec la proclamation des résultats.

RÉFORMER LE SYSTÈME AVANT LES ÉLECTIONS OU GAGNER LES ÉLECTIONS POUR RÉFORMER LE SYSTÈME ?

Un autre thème majeur doit être posé :

Faut-il réaliser les réformes démocratiques avant les élections ou gagner les élections pour pouvoir réaliser ces réformes ?

Cette interrogation est loin d’être théorique.

Si l’on considère que le système électoral, institutionnel et politique doit être profondément réformé avant toute élection, il faut déterminer qui possède la légitimité pour réaliser ces réformes pendant la transition.

Mais si l’on considère que les transformations les plus profondes doivent être réalisées par un pouvoir élu, alors le programme de réformes devient lui-même un programme électoral.

Cela change complètement la logique.

Il ne s’agit plus nécessairement de tout régler avant de consulter la population.

Il s’agit de permettre à la population de choisir entre différentes visions du changement.

Une force politique pourrait alors dire :

voici les réformes que nous proposons ; voici celles que nous voulons réaliser en priorité ; voici comment nous voulons modifier les institutions ; voici comment nous entendons reconstruire la sécurité ; voici comment nous voulons réorganiser l’État.

Le débat sur la réforme devient ainsi une partie du débat électoral.
Mais cette option possède elle aussi un risque.

Peut-on demander à une population de voter pour un projet de transformation institutionnelle alors que les règles du jeu électoral elles-mêmes sont contestées ?

Peut-être existe-t-il alors une troisième voie : réaliser avant les élections les réformes indispensables à la crédibilité minimale du processus et laisser les transformations structurelles faire l’objet du débat électoral.

Autrement dit : sécuriser les règles du jeu avant le scrutin, mais soumettre le projet de transformation du système au suffrage populaire.

C’est une piste parmi d’autres.

Elle mérite au moins d’être discutée.

QUI MÈNE RÉELLEMENT LA BATAILLE ÉLECTORALE ?

Il serait également réducteur de considérer que la bataille électorale appartient uniquement aux partis politiques.

Une transformation démocratique durable implique beaucoup plus d’acteurs.
Les syndicats.

Les organisations de femmes.

Les organisations paysannes.

Les associations professionnelles.

Les organisations communautaires.

Les organisations de défense des droits humains.

Les universités.

Les médias.

Les organisations de jeunesse.

Les organisations de la diaspora.

Les mouvements sociaux.

Tous ces acteurs ne sont pas nécessairement destinés à devenir des partis.
Mais ils peuvent contribuer à définir les questions autour desquelles les élections doivent se construire.

Ils peuvent surveiller le processus, former les électeurs, documenter les irrégularités, défendre les droits civiques, exiger la transparence, évaluer les programmes et contrôler les élus après leur élection.

Une démocratie ne peut donc pas être réduite à la compétition entre candidats.

Elle repose aussi sur l’existence d’une société organisée capable de surveiller les processus politiques, d’y participer, d’avoir un regard critique sur ceux qui exercent le pouvoir et d’assurer la vigilance sur leurs actions.

LE RAPPORT DE FORCES NE SE LIMITE PAS AUX ACTEURS NATIONAUX

Mais même cette lecture serait incomplète si elle ne prenait pas en compte un autre élément : les réseaux de trafics transnationaux.

Les gangs armés haïtiens ne fonctionnent pas dans un espace fermé.

Les trafics d’armes, de drogues, de capitaux et d’autres marchandises impliquent des réseaux qui dépassent largement les frontières nationales.

La capacité des groupes criminels à conserver leur puissance et leur force de frappe dépend donc aussi de connexions économiques et logistiques transnationales.

Cela signifie que le rapport de forces haïtien ne se joue pas uniquement entre les partis, l’État et les gangs armés.

Il se joue également avec des acteurs économiques et criminels situés non seulement en Haïti, mais aussi au-delà du territoire national.

À cette dimension s’ajoute celle de la communauté internationale, particulièrement de puissances étrangères qui, en termes historiques, géopolitiques ou économiques, pèsent d’un poids important sur les décisions concernant l’avenir d’Haïti.

LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE : SOUTIEN, INFLUENCE OU ACTEUR POLITIQUE ?

La question est particulièrement sensible.

La communauté internationale joue un rôle incontournable dans la crise haïtienne. Elle apporte des ressources, exerce des pressions diplomatiques, soutient des institutions, participe à la sécurité et intervient dans l’organisation du processus électoral.

Son implication s’opère à la fois sur une base bilatérale et multilatérale.

Cette présence soulève une question démocratique fondamentale :

Jusqu’où une intervention internationale peut-elle aller sans se substituer à la volonté politique haïtienne ?

L’histoire récente d’Haïti oblige à poser cette question sans détour.

L’épisode électoral de 2010-2011 demeure à cet égard particulièrement édifiant. Après le premier tour de la présidentielle, l’Organisation des États américains, saisie pour examiner la tabulation des résultats, a envoyé une mission d’experts. Ses recommandations ont conduit à l’exclusion de certains procès-verbaux et au changement de position entre Jude Célestin et Michel Martelly, permettant à ce dernier d’accéder au second tour.

Cette séquence continue de peser sur la perception de la souveraineté électorale en Haïti.

Elle est d’autant plus sensible qu’à la suite de l’intervention de l’OEA dans le processus électoral de 2010, Pierre-Louis Opont, directeur général du CEP lors de ce processus et président du CEP en 2015, avait lui-même reconnu, le 3 juillet 2015, que les résultats définitifs publiés en 2010 n’étaient pas ceux établis par le CEP.

Ce précédent devrait rendre particulièrement attentive toute réflexion sur la crédibilité du prochain processus.

La question n’est pas seulement de savoir si les élections seront techniquement organisées.

Elle est de savoir :

Qui définira les règles, qui surveillera leur application, qui interprétera les résultats et qui aura le dernier mot lorsqu’une contestation apparaîtra ?

La souveraineté électorale ne consiste pas simplement à déposer un bulletin.

Elle implique que la population puisse avoir confiance dans l’ensemble de la chaîne qui transforme ce bulletin en résultat politique.

ET APRÈS LES ÉLECTIONS ?

Une autre dimension est souvent oubliée.

Que se passe-t-il après le vote et la proclamation des résultats définitifs ?

Une élection peut produire un gouvernement.

Elle ne produit pas automatiquement une société réconciliée.

L’après-élection sera en lien direct avec une période marquée par des violences massives, des déplacements de population, des pertes humaines, des traumatismes, des destructions, des accusations de complicité et une profonde défiance entre groupes sociaux et politiques.

Comment reconstruire une communauté politique après cela ?

Comment rendre possible la coexistence entre ceux qui ont subi les violences et ceux qui sont accusés de les avoir facilitées ou de les avoir commises ?

Comment traiter les crimes graves ?

Faut-il privilégier la justice ?

La vérité ?

La réparation ?

La réconciliation ?

Peut-on parler de réconciliation sans justice ?

Peut-on construire une justice qui ne devienne pas à son tour un instrument de vengeance politique ?

Et comment éviter que les victimes soient une nouvelle fois sacrifiées au nom de la stabilité ?

Ces questions ne sont pas secondaires.

Elles constituent peut-être l’un des plus grands défis politiques de l’après-transition.

UNE ÉLECTION PEUT-ELLE SUFFIRE À RÉCONCILIER LE PAYS AVEC LUI-MÊME ?

La réponse semble évidemment négative.

Une élection donne une légitimité à des dirigeants.

Elle ne restaure pas automatiquement la confiance entre citoyens.

Elle ne reconstruit pas les institutions détruites.

Elle ne désarme pas à elle seule les gangs armés.

Elle n’arrête pas automatiquement le trafic d’armes et de munitions.

Elle ne répare pas les traumatismes.

Elle ne rétablit pas les familles déplacées dans leurs maisons.

Elle ne reconstruit pas les quartiers.

Elle ne reconstruit pas les économies locales.

Elle ne résout pas les fractures sociales.

Elle ne rétablit pas spontanément la confiance dans la justice.

Il faudra donc penser l’après-élection comme un processus politique en soi.
Le véritable enjeu ne sera pas seulement :

Qui gagne ?

Mais aussi :

Que fait le vainqueur de sa victoire ?

Et :

Quelle place accorde-t-il à ceux qui ont perdu ?

Toutes ces questions se posent déjà en amont du processus politique majeur que représente une élection.

Gagner une élection n’est pas encore gouverner.

Gouverner n’est pas encore transformer.

Et transformer n’est pas encore rétablir la confiance et réconcilier.

LA QUESTION FONDAMENTALE : CHANGER LE RAPPORT DE FORCES

Toutes ces interrogations finissent par converger vers une seule et grande question :

Comment basculer le rapport de forces actuel en faveur d’une reconstruction démocratique et d’un changement politique durable ?

Il n’existe probablement pas de réponse unique.

Le rapport de forces se construit dans les institutions.

Mais aussi dans la société.

Dans les quartiers.

Dans les syndicats.

Dans les organisations professionnelles.

Dans les communautés religieuses.

Dans les universités.

Dans les médias.

Dans les réseaux sociaux.

Dans les territoires.

Et, malheureusement, il se construit également dans les réseaux criminels et transnationaux qui ont acquis une capacité de nuisance considérable sur le terrain national et local.

Mais une autre question doit être posée :

Dans quel sens faut-il faire basculer ce rapport de forces et au profit de quel projet collectif ?

Car tout déplacement du rapport de forces n’est pas nécessairement un progrès démocratique.

Une force politique peut remplacer une autre sans transformer les mécanismes qui ont produit la crise.

Un groupe économique peut prendre davantage d’influence.

Un réseau criminel peut étendre son emprise.

Une puissance extérieure peut accroître son poids.

Le problème n’est donc pas simplement de modifier le rapport de forces.

Il est de le modifier au profit d’un projet démocratique, de la souveraineté populaire et de la capacité collective à reconstruire l’État.

C’est pourquoi aucune organisation politique ne peut raisonnablement penser qu’elle pourra transformer Haïti uniquement en remportant une élection.

Mais il serait tout aussi dangereux de considérer que les élections sont inutiles parce qu’elles ne suffisent pas à transformer le pays.

La question n’est peut-être donc pas :

Élections ou changement ?

Elle est :

Comment utiliser la bataille électorale comme l’un des instruments d’une transformation politique plus large et dans quelles conditions ?

FAUT-IL S’ENFERMER DANS UNE OPPOSITION BINAIRE ENTRE PARTICIPATION ET BOYCOTT ?

La vraie question n’est peut-être plus « élections ou pas élections ».

Il serait opportun d’éviter le faux choix entre participation et boycott.

Il faudrait plutôt demander :

Quelles élections voulons-nous ?

Dans quelles conditions ?

Avec quelles garanties ?

Selon quelles règles ?

Avec quels acteurs ?

Avec quelle surveillance ?

Avec quels mécanismes de contestation ?

Avec quelle place pour la société civile ?

Avec quelle indépendance du processus par rapport aux intérêts particuliers ?

Avec quelle capacité à protéger les électrices et électeurs ?

Et surtout :

Pour quel projet politique ?

Car organiser des élections sans projet de société risque de reproduire les mêmes mécanismes.

Mais refuser les élections sans construire une alternative crédible risque de laisser intact le rapport de forces que l’on prétend combattre.

EST-IL TROP TARD ?

C’est finalement la question qui pourrait résumer toute cette réflexion.

Le processus électoral est engagé.

Des échéances ont été annoncées.

Des organisations politiques se positionnent.

Des candidatures se préparent ou sont connues.

Les acteurs internationaux encouragent la poursuite du processus.

Dans ces conditions, certains pourraient considérer qu’il est trop tard pour poser des questions aussi fondamentales.

Je pense exactement le contraire.

C’est parce que le processus est engagé qu’il faut les poser.

Une société démocratique ne se contente pas de demander aux citoyennes et citoyens de choisir entre des candidats.

Elle doit leur permettre de comprendre ce qu’ils choisissent, dans quel système ils votent, quelles transformations sont possibles, quelles contraintes et quelles limites existent et quelles responsabilités attendent ceux qui seront élus, si l’on parvient au bout du processus.

La bataille électorale ne devrait donc pas être seulement une bataille pour obtenir des voix.

Elle devrait être une bataille pour définir le sens du changement.

HAÏTI N’A PEUT-ÊTRE PAS SEULEMENT BESOIN D’ÉLECTIONS

Haïti a besoin d’une élection crédible.

Mais elle a surtout besoin de retrouver les conditions politiques qui donnent un sens à l’élection.

Cela suppose de penser simultanément la sécurité, la légitimité, les institutions, la représentation, la participation citoyenne, la souveraineté, l’économie, la justice et la réconciliation.

Cela suppose aussi d’accepter une réalité inconfortable :

Aucun acteur ne possède à lui seul la solution.

Ni la transition.

Ni les partis.

Ni la société civile.

Ni les syndicats ou organisations socioprofessionnelles.

Ni les organisations sectorielles.

Ni les organisations féministes.

Ni les organisations communautaires.

Ni les forces de sécurité.

Ni les partenaires internationaux.

Et certainement pas une élection.

Le défi consiste précisément à construire une articulation entre ces différents espaces de pouvoir et de participation, sans permettre à l’un d’eux de confisquer l’ensemble du processus et surtout d’en assurer l’intégrité.

LE VÉRITABLE ENJEU

La question qui se pose aujourd’hui à Haïti n’est donc pas simplement de savoir si les élections auront lieu.

Elle est beaucoup plus exigeante.

Peut-on organiser des élections dans la situation d’insécurité actuelle sans banaliser l’insécurité ?

Peut-on attendre la sécurité sans prolonger indéfiniment une transition dont la légitimité s’érode ?

Peut-on organiser des élections sans préparer les mécanismes permettant d’empêcher que la compétition et la contestation des résultats ne déclenchent une nouvelle flambée de violence ?

Les forces qui veulent transformer le système doivent-elles s’en éloigner ou investir ses mécanismes pour tenter d’en modifier le rapport de forces, sans se faire broyer ?

Faut-il réformer le système avant les élections ou faire des réformes le programme même de l’élection ?

Comment garantir que la bataille électorale ne soit pas confisquée par les appareils politiques, les puissances économiques, les réseaux criminels ou les acteurs internationaux ?

Comment faire en sorte que le vote soit réellement le dernier stade d’un processus commencé longtemps auparavant et non un simple rituel destiné à consacrer un rapport de forces déjà établi ?

Comment s’assurer de l’authenticité des résultats qui seront proclamés ?

Et surtout, que faisons-nous de l’après-élection ?

Car - répétons-le - gagner une élection n’est pas encore gouverner.

Gouverner n’est pas encore transformer.

Transformer n’est pas encore rétablir la confiance et réconcilier.

C’est peut-être là que se trouve la véritable difficulté haïtienne.

Nous cherchons souvent à savoir qui doit gagner ou ne pas remporter la prochaine élection. Dans cette conjoncture de crise, le risque est grand de voir le processus accaparé par des secteurs qui ont contribué à produire la crise ou qui peuvent tirer profit de sa prolongation.

Il faudrait peut-être commencer par nous demander quel rapport de forces doit être construit pour que, au-delà de la désignation d’un vainqueur, la démocratie puisse enfin disposer des moyens de fonctionner.

La victoire d’Angie Nixon en Floride n’apporte évidemment aucune réponse à la crise haïtienne.

Mais elle pose une question qui, elle, nous concerne directement :

Comment une société transforme-t-elle une aspiration au changement en force politique capable de conquérir le pouvoir, de l’exercer, de réformer les institutions et, surtout, de rendre à nouveau possible une vie collective et démocratique ?

C’est cette question qui devrait désormais être au centre du débat haïtien.

Parce qu’il n’est peut-être pas trop tard pour poser les bonnes questions.

Il serait surtout trop tard de ne pas les poser.

Photo : ONU

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