Tribune
Par Aly Acacia*
Soumise à AlterPresse le 8 août 2026
Pierre Marie Boisson n’est pas un économiste indépendant. Il est le président du Conseil d’administration de la Sogesol, filiale microfinance de la Sogebank, son principal conseiller économique et administrateur de Sogexpress, sa filiale de transfert. C’est l’homme qui a apporté le microcrédit bancaire en Haïti au début des années 2000, quand aucune banque ne prêtait aux Madan Sara. C’est un architecte du système bancaire privé, pas un arbitre extérieur. C’est pour cela qu’il faut l’écouter attentivement quand il intervient dans « Wi Ayiti Kapab », l’émission hebdomadaire du PNUD Haïti lancée depuis l’automne 2025. M. Boisson est un homme formé, expérimenté, communicateur exceptionnel, qui a une grande influence sur l’avenir de notre pays. Un tel homme doit être entendu et écouté.
Un diagnostic juste
Sur le constat, Boisson a raison. L’économie haïtienne est en récession profonde après sept années consécutives de contraction depuis 2018. La BRH et la CSCCA confirment une contraction de 2,7% en 2025, avec une perte cumulée de plus de 16% de richesse depuis 2018. Il a raison de demander une vision à 15-25 ans. Sur ce point, rien à redire.
Le leurre du taux de change flexible dans une économie dollarisée
Là où son intervention réclame des nuances, c’est sur le taux de change flexible qu’il présente comme source d’augmentation de revenus et de recettes pour l’État. En théorie, oui. En Haïti, c’est l’inverse.
Haïti est dollarisée de fait. Selon l’économiste Joseph Harold Pierre, deux tiers des dépôts dans le système bancaire sont aujourd’hui en dollars. Les dépôts en dollars qui ne représentaient que 23,8% du total en septembre 1996 sont passés à 57,01% en 2012, et la dollarisation des crédits de 18,6% à 49,3%. Ce régime flexible qui autorise les banques à accepter des dépôts en dollars date du 18 janvier 1990.
Dans ce contexte, le taux flexible ne ramène pas l’équilibre, il nourrit la spéculation. Et c’est là qu’il faut comprendre le mot spread : c’est juste la marge, la différence entre le prix auquel la banque achète et celui auquel elle revend. C’est là où elle fait son profit. Dans un pays comme Haïti, les banques se drapent de l’instabilité et du haut facteur de risque pour justifier un spread élevé.
Prenons l’exemple concret : ta soeur à Montréal t’envoie 100$ via Sogexpress. Sogexpress t’achète tes 100$ à 130 gourdes et te donne 13 000 gourdes. Le lendemain, la Sogebank revend ce même 100$ à un importateur à 135 gourdes. Elle encaisse 13 500 gourdes. Le spread = 5 gourdes. 500 gourdes de profit sans avoir rien produit. Multipliez par les millions de la diaspora chaque jour. Unibank fait exactement pareil avec Unitransfer et le Micro Crédit National (MCN).
Le commerçant de Delmas n’attend pas le taux de référence de la BRH à 130,55 gourdes. Il ajuste son prix à la caisse sur le taux anticipé de la semaine prochaine. C’est pour cela que la BRH a dû imposer aux banques de ne pas excéder 30 000 dollars par transaction et d’afficher le taux de référence. Le résultat n’est pas plus de recettes pour l’État, comme le mentionne P.M.B. mais une spirale inflationniste à la caisse.
Nos banques sont-elles uniques au monde ? Non, mais presque.
En réalité, sur 150 pays étudiés par la Banque Mondiale, 60% ont une loi anti-usure. La moyenne mondiale pour le microcrédit tourne autour de 25-30%.
Le taux de 50% n’est légal que dans une poignée de pays sans régulation. Même en Afrique et en Amérique Latine où on a longtemps laissé faire, la tendance est inverse : on plafonne.
Au Cambodge, en avril 2017, la banque centrale a introduit un plafond à 18% car beaucoup d’institutions prêtaient à plus de 30%, jugé scandaleux. Au Kenya, en septembre 2016, le Parlement a imposé un plafond à 4% au-dessus du taux directeur, soit 14,5% à l’époque. Au Canada, où vit une partie de la diaspora, ce même prêt est devenu un crime depuis le 1er janvier 2025 : le taux criminel est passé de 60% à 35% APR. Sogebank et Unibank vivent d’un modèle que le Kenya et le Cambodge ont interdit.
Les belles paroles : jeunesse, tourisme, agriculture. Mais qui prête ?
Boisson finit toujours bien ses envolées oratoires : jeunesse au potentiel énorme, tourisme à promouvoir, agriculture à soutenir. Qui peut être contre ?
La question est : qui prête dans la réalité ? Selon la note sur le crédit bancaire 2025 de la BRH elle-même, l’agriculture capte moins de 1% du portefeuille total de crédit.
La Sogesol ne finance pas la jeunesse agricole. Elle finance le fonds de roulement pour acheter des produits importés. Fonkoze, pourtant considérée comme la plus sociale, affiche entre 2,5 à 4% par mois, soit 25 à 48% par an. La Sogesol avoisine les 50%, avec des pointes à 60% par an, présentés comme 1,8 à 5% mensuel.
C’est là qu’est le deuxième spread, le spread de crédit : la banque emprunte à 2% avec tes dépôts et te prête à 50% via Sogesol. Le spread = 48% de marge.
Futurpreneur, l’équivalent canadien de la Sogesol qui prête sans garantie aux jeunes, est plafonné à 9%. La même commerçante paierait 50% à Delmas et 9% à Montréal. Précisons qu’un taux d’intérêt sur prêt à 50% au Canada est illégal.
On peut être banquier sans tuer la poule aux œufs d’or
On peut gagner de l’argent sans faire preuve de safreté. Ce n’est pas de la philanthropie, c’est du capitalisme bien compris.
Au Kenya, James Mwangi a repris Equity Bank en faillite en 1993. Il a mis les frais à zéro et visé les petits. Aujourd’hui, Equity Group est la plus grande banque de la région avec 342 succursales et 61 061 agents. Il est devenu milliardaire en misant sur le volume, pas sur la marge.
En Haïti, Fritz Alphonse Jean, vice-gouverneur de la BRH en 1996 puis gouverneur de 1998 à 2001, disait déjà : "L’économie que nous avons aujourd’hui est une économie de monopole fermée à la participation et qui nous pousse droit vers l’autodestruction". Enomy Germain comme Fritz Jean disent l’inverse de Boisson : le problème n’est pas que la gourde est trop forte, c’est que le système bancaire ne finance pas la production, il finance la consommation d’importation et vit du change et du micro-crédit.
Être moins coupe-gorge, ce serait : publier ses marges sur le change, accepter 15% de rendement au lieu de 30% et passer Sogesol de 50% à 24% en trois ans, et consacrer 10% de son portefeuille à l’agriculture au lieu de 0,8%.
Conclusion : Lâcher du lest pour ne pas exploser
Ce qu’on demande à M. Boisson, ce n’est pas d’être de gauche. C’est de tenir compte de la poudrière qu’est devenue Haïti. Je ne suis pas populiste en disant cela.
Dans une société qui a perdu 16% de sa richesse en 7 ans, qui n’attend qu’une étincelle pour exploser, le jusqu’au-boutisme économique et financier n’est pas garant de la paix sociale. Il en est la plus grande menace.
Un capitalisme modéré lâche du lest non par charité, mais par instinct de survie. Il gagne un peu moins cette année pour pouvoir encore exister dans dix ans.
On revient à la métaphore de la présence d’une bombe dans l’avion en classe économique et de la réaction des passagers en Première classe affaires de Dany Laferrière, c’était en 2010 !
*Enseignant, promoteur culturel, analyste
Photo : capture d’écran
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