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Haïti : Démocratie entravée, Constitution en débat (1987–2025)

Survol de 38 ans de tensions entre norme démocratique et pratiques de pouvoir

Analyse

Par Gotson Pierre

P-au-P., 27 mai 2025 [AlterPresse] – Entre espoirs trahis, amendements controversés et réformes avortées, le chantier constitutionnel haïtien s’enlise dans un cycle d’instabilité chronique, constate AlterPresse, après la remise officielle d’un avant-projet de nouvelle Constitution au Conseil présidentiel de transition.

Présenté le 21 mai 2025 par le Comité de pilotage comme une étape vers la refondation de l’État, ce texte relance un vieux débat : faut-il enfin appliquer la Constitution de 1987, ou repartir de zéro pour refonder Haïti ?

Adoptée au lendemain de la dictature des Duvalier, la Constitution de 1987 visait à asseoir la démocratie, élargir la participation citoyenne et garantir l’État de droit. Près de quarante ans plus tard, ce socle républicain reste en grande partie inappliqué, contourné, voire ignoré.

En saluant la remise de l’avant-projet, le président du Conseil présidentiel de transition, Fritz Alphonse Jean, a évoqué une « volonté nationale pour faire avancer le pays dans l’unité », soulignant notamment l’inclusion des femmes et de la diaspora parmi les propositions du comité.

Cet article retrace les soubresauts de cette quête constitutionnelle, afin de mieux comprendre les enjeux d’aujourd’hui et les incertitudes qui pèsent sur l’avenir institutionnel du pays.

I. 1987 : Une Constitution fondatrice dans une conjoncture de rupture

La Constitution du 29 mars 1987 s’inscrit dans un tournant historique majeur. Elle est adoptée au lendemain de la chute de la dictature des Duvalier (1957–1986), dans un contexte de libération populaire, de revendications sociales fortes et d’espoirs démocratiques renouvelés. Sa rédaction est confiée à une Assemblée constituante pluraliste, regroupant diverses sensibilités politiques et sociales, et validée par référendum avec plus de 90 % de votes favorables. Ce large soutien populaire lui confère une légitimité historique sans précédent.

La Constitution haïtienne de 1987, pierre angulaire du cadre démocratique du pays.

Ce texte marque une rupture à la fois symbolique et institutionnelle avec les régimes autoritaires. Il proclame la souveraineté nationale, consacre les droits fondamentaux, établit la séparation des pouvoirs et garantit l’indépendance de la justice. Mais il va plus loin : la Constitution de 1987 érige la participation citoyenne en fondement du fonctionnement démocratique et en pilier de l’organisation de l’État.

Le principe de décentralisation y joue un rôle structurant. La Constitution établit une organisation territoriale hiérarchisée, allant des sections communales aux départements, afin de rapprocher les institutions de la population. Elle crée des instances locales élues – Assemblées des Sections Communales (ASEC) et Conseils d’Administration des Sections Communales (CASEC) – chargées de représenter les citoyens au niveau local, de gérer les affaires publiques et de favoriser l’implication directe des communautés rurales.

Ce modèle devait ensuite se prolonger aux niveaux municipal et départemental, en intégrant progressivement les différents échelons dans une architecture institutionnelle culminant dans une Assemblée nationale décentralisée. Il s’agissait de construire un État enraciné dans les dynamiques communautaires, en rupture avec le centralisme autoritaire des régimes passés, notamment celui duvaliériste et ses racines dans l’occupation américaine de 1915.

Parallèlement, la Constitution introduit des mécanismes innovants de démocratie directe, comme le droit de pétition et la possibilité de consultations populaires. Tout citoyen ou groupe de citoyens peut interpeller les autorités ou soumettre une revendication à l’ordre politique. Cette ouverture traduit une conception ascendante de la gouvernance, où la société civile devient actrice à part entière des décisions publiques.

La Constitution cherche aussi à prévenir les dérives du pouvoir exécutif, en posant des limites strictes à la présidence. Elle interdit toute réélection immédiate après un mandat de cinq ans, dans le but d’instaurer l’alternance démocratique et d’éviter la concentration du pouvoir, comme ce fut le cas sous les régimes de François et Jean-Claude Duvalier. Ce verrou constitutionnel visait à empêcher toute forme de présidence à vie et à encourager une culture politique fondée sur la régularité des mandats et la reddition de comptes.

En somme, la Constitution de 1987 porte un projet de transformation en profondeur de l’État haïtien : un État de droit, démocratique, participatif, décentralisé et pluraliste, construit sur les aspirations populaires exprimées après la dictature. Elle incarne l’ambition des mouvements sociaux – syndicaux, paysans, féministes, étudiants – d’ancrer la démocratie dans les réalités locales et d’inscrire la gouvernance dans un processus collectif, inclusif et transparent.


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II. Une Constitution saluée, mais inapplicable ?

Malgré sa portée fondatrice et sa légitimité historique, la Constitution de 1987 n’a jamais été pleinement appliquée. Si elle continue d’être saluée par de larges secteurs – défenseurs des droits humains, partis progressistes, milieux universitaires – comme un texte d’avant-garde démocratique, sa mise en œuvre effective a été constamment entravée. L’écart persistant entre l’idéal constitutionnel et la réalité institutionnelle a progressivement vidé de sa substance le projet politique qu’elle portait.

Dès les premières années, plusieurs dispositions fondamentales ont été écartées, retardées ou ignorées, au point de rendre la Constitution largement inopérante dans ses effets. Les mécanismes destinés à garantir la souveraineté populaire, l’indépendance du pouvoir judiciaire, la décentralisation territoriale et la régularité des processus électoraux ont été systématiquement affaiblis par des violations structurelles et des choix politiques dictés par des intérêts immédiats.

La tragédie des élections de novembre 1987, premières organisées sous l’égide de la nouvelle Constitution, en est une illustration marquante : ce scrutin, perçu comme une tentative de refondation démocratique, fut brutalement interrompu dans un bain de sang orchestré par la junte militaro-civile, ouvrant la voie à des élections sur mesure en janvier 1988, taillées pour conforter les forces en place.

Le cas du Conseil électoral permanent (CEP) constitue une illustration emblématique de ce blocage. L’article 289 de la Constitution prévoyait qu’un seul Conseil électoral provisoire devait être institué, à titre transitoire, en attendant la formation du CEP permanent. Or, près de quatre décennies plus tard, ce dernier n’a jamais vu le jour. À la place, une succession d’environ vingt Conseils électoraux provisoires s’est imposée comme norme, issus pour la plupart de compromis politiques ponctuels, souvent opaques.

Ce recours permanent au provisoire a profondément fragilisé la crédibilité des processus électoraux, favorisant les manipulations partisanes, les élections contestées et des périodes prolongées de vide institutionnel, comme celles observées en 1999, 2004, 2015 ou encore après 2021. Comme l’a analysé AlterPresse en 2018, cette instabilité électorale chronique a nourri la méfiance citoyenne envers les institutions et miné la représentativité démocratique.

De manière parallèle, le pouvoir judiciaire, pourtant déclaré indépendant par la Constitution, a mis des décennies à sortir de la tutelle politique. Le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), organe clé censé garantir l’autonomie de la magistrature, n’a été installé qu’en juillet 2012, soit 25 ans après sa création constitutionnelle.

Ce retard délibéré illustre la résistance du pouvoir exécutif à toute véritable séparation des pouvoirs. L’installation même du CSPJ s’est faite dans la controverse, comme le rapportait AlterPresse, marquée par des pressions politiques et des manœuvres peu transparentes. Ce dysfonctionnement a favorisé l’ancrage de pratiques judiciaires soumises aux intérêts des gouvernants ou influencées par les rapports de force politico-économiques.

La décentralisation, autre pilier du projet de 1987, est restée largement théorique. Les ASEC, CASEC, conseils municipaux et conseils départementaux, pourtant conçus pour assurer une gestion participative des affaires publiques à l’échelle locale, n’ont jamais fonctionné de manière continue, autonome et efficace. Le plus souvent, ces structures ont été suspendues, instrumentalisées ou absorbées par des logiques clientélistes et centralisatrices. Le résultat : l’État haïtien est demeuré fortement centralisé, en dépit des intentions constitutionnelles, et l’ancrage local de la citoyenneté active est demeuré un horizon non atteint.

Les violations répétées du calendrier électoral, la manipulation arbitraire des mandats présidentiels et parlementaires, l’absence de renouvellement régulier des institutions ont engendré une succession de crises de légitimité. En témoignent les controverses sur la durée réelle des mandats de René Préval (2011) et Jovenel Moïse (2021), ou encore la fermeture du Parlement en janvier 2020, faute d’élections. Ce cycle de dysfonctionnements a renforcé une perception d’illégitimité chronique du pouvoir, nourrissant le rejet de toute référence au cadre constitutionnel par de larges pans de la population.

En somme, la Constitution de 1987, bien qu’elle incarne un projet démocratique ambitieux, a été contournée à tous les niveaux de son application. La participation citoyenne, censée en être le cœur battant, a été systématiquement neutralisée, contribuant à l’effondrement de la confiance publique dans les institutions. Ce décalage profond entre le texte et la réalité alimente aujourd’hui une crise politique, sociale et institutionnelle durable.


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III. Du réformisme institutionnel à la volonté de rupture : logiques et dérives

1. L’amendement initié sous Préval, promulgué par Martelly (2011–2012)

Engagé sous la présidence de René Préval à partir de 2009, le processus d’amendement de la Constitution de 1987 était officiellement motivé par la volonté de corriger certaines de ses rigidités. Toutefois, cette démarche, au lieu de s’appuyer sur une large consultation nationale, s’est inscrite dans une logique institutionnelle fermée, pilotée par un Parlement dont la représentativité était déjà mise en question. Le déficit de participation citoyenne dans ce processus a contribué à miner sa légitimité dès le départ.

Adopté en 2011, l’amendement a rapidement été entaché de confusion juridique : deux versions contradictoires du texte amendé ont été publiées dans le Moniteur, le journal officiel. Ce cafouillage a nourri les suspicions de manipulation, voire de falsification, dans un contexte politique déjà polarisé. En 2012, le président Michel Martelly promulgue un texte unilatéralement corrigé, sans véritable débat national ni mécanisme de validation populaire. Contrairement à la version originale de 1987, le texte amendé est publié uniquement en français, excluant ainsi symboliquement la majorité créolophone de la population.

René Préval, président de la République d’Haïti à deux reprises (1996–2001 et 2006–2011), figure clé de la transition post-1987.

Sur le fond, les amendements introduits ont pourtant apporté certaines innovations majeures. La plus emblématique est sans doute la reconnaissance de la double nationalité pour les citoyens haïtiens désirant briguer des fonctions électives. Cette mesure, très attendue par une partie de la diaspora, visait à lever un verrou juridique et politique longtemps contesté, permettant à des millions d’Haïtiens vivant à l’étranger de participer officiellement à la vie politique nationale. Elle reflétait une tentative d’adaptation à la réalité transnationale d’un pays marqué par l’émigration.

L’introduction d’un quota d’au moins 30 % de femmes dans les postes de décision constitue une autre avancée significative, répondant à une revendication historique des mouvements féministes et des organisations de défense des droits humains. Cette disposition visait à corriger une sous-représentation chronique des femmes dans les institutions publiques, bien que sa mise en application effective demeure très limitée à ce jour.

Sur le plan institutionnel, l’amendement prévoyait également la création d’une Cour constitutionnelle, destinée à assurer le contrôle de constitutionnalité des lois et à renforcer l’État de droit. En théorie, cette instance devait devenir une pièce maîtresse du dispositif démocratique haïtien. Or, plus d’une décennie après son inscription dans la loi fondamentale, la Cour n’a jamais été mise en place, illustrant une fois de plus le décalage entre les ambitions constitutionnelles et la réalité institutionnelle.

Enfin, la réforme du Conseil électoral provisoire (CEP) était censée répondre aux critiques persistantes sur le manque d’indépendance et de crédibilité des processus électoraux. Une nouvelle architecture du CEP a été introduite, supposée renforcer sa transparence et sa légitimité. Mais ces intentions sont restées sans effet concret : la succession de CEP provisoires, la politisation de leur désignation et l’absence d’un cadre permanent ont continué de miner la confiance dans les scrutins.

Michel Martelly, président de la République d’Haïti (2011–2016), validateur d’un processus controversé d’amendement constitutionnel.

Au final, si ces amendements ont pu représenter, sur le papier, des évolutions notables, ils ont été adoptés sans ancrage populaire, dans un climat de méfiance et d’opacité. Leur mise en œuvre partielle ou inexistante n’a fait que confirmer le sentiment d’un processus technocratique imposé d’en haut. Comme l’ont souligné plusieurs observateurs et juristes critiques, cette réforme constitutionnelle a davantage reflété les intérêts des élites politiques que les aspirations profondes de la société haïtienne. Elle illustre les impasses d’une refonte juridique déconnectée des dynamiques sociales réelles et des conditions d’exercice effectif de la démocratie.


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2. La tentative de refonte constitutionnelle sous Jovenel Moïse (2020–2021)

Sous la présidence de Jovenel Moïse, l’entreprise de réforme constitutionnelle franchit un seuil inédit, en se détournant du cadre d’amendement prévu par la Constitution de 1987 pour s’orienter vers une refonte intégrale du texte fondamental. Initiée en octobre 2020, cette démarche s’inscrit dans un contexte de grave crise institutionnelle : le Parlement était dysfonctionnel depuis janvier 2020, le Conseil électoral permanent inexistant, et aucune base légale ne venait soutenir un processus d’une telle envergure.

Pour mener à bien son projet, le président met en place un Comité consultatif indépendant (CCI), sans consultation populaire préalable ni dialogue structuré avec les forces politiques, les organisations de la société civile ou les institutions universitaires. Chargé de produire une nouvelle Constitution, ce comité travaille en vase clos, et soumet, en février 2021, une proposition de texte qui modifie en profondeur l’architecture institutionnelle du pays.

Jovenel Moïse, président de la République d’Haïti (2017–2021), initiateur d’un processus unilatéral de refonte constitutionnelle jusqu’à son assassinat.

Parmi les mesures les plus marquantes figurent la suppression pure et simple du Sénat, considéré jusque-là comme un contre-pouvoir essentiel, et la création d’un poste de vice-président au sein d’un exécutif fortement centralisé. Ces propositions traduisent une volonté affichée de simplification du fonctionnement étatique, mais aussi une concentration accrue des pouvoirs entre les mains de l’exécutif, au détriment des mécanismes de contrôle démocratique.

Le référendum destiné à valider cette nouvelle Constitution, initialement prévu pour le 27 juin 2021, est finalement reporté, puis annulé. Cette issue s’explique non seulement par les contraintes liées à la pandémie de Covid-19, mais surtout par le rejet massif du processus par une large partie de la société. De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer une démarche autoritaire, unilatérale et opaque. Des acteurs de premier plan, tels que les partis politiques, la société civile organisée, l’Université d’État d’Haïti, les Églises — notamment l’Église catholique —, s’opposent ouvertement à un processus perçu comme illégitime et antidémocratique.

Cette tentative avortée de refonte constitutionnelle incarne une nouvelle instrumentalisation du droit constitutionnel à des fins de consolidation personnelle du pouvoir. En court-circuitant les procédures établies, en marginalisant les contre-pouvoirs et en écartant la population des débats, l’initiative renforce la méfiance envers l’État et alimente les tensions politiques déjà vives. Elle illustre les dangers d’un projet de réforme déconnecté des dynamiques sociales et construit sans l’adhésion des principaux corps intermédiaires de la nation.

L’échec de ce processus confirme une leçon essentielle du parcours constitutionnel haïtien depuis 1987 : toute réforme authentique, durable et démocratique ne peut faire l’économie de la participation populaire, du dialogue politique et du respect des principes fondamentaux de transparence et de légitimité. Faute de cela, même les réformes présentées comme nécessaires risquent d’aggraver les crises qu’elles prétendent résoudre.


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3. Le processus sous Ariel Henry et le Conseil présidentiel de transition (2021–2025)

À la suite de l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, le Premier ministre Ariel Henry assume, de facto, la double fonction de chef du gouvernement et de chef de l’État. Il hérite ainsi d’un processus constitutionnel déjà discrédité, qu’il s’efforce de relancer sans véritable rupture avec les méthodes contestées de son prédécesseur. Bien qu’il annonce la mise en place d’un nouveau comité pour travailler à une réforme de la Constitution, l’initiative reste marquée par l’opacité : ni les termes de référence, ni le calendrier, ni les modalités de consultation n’ont été clairement établis.

Ariel Henry, Premier ministre d’Haïti (2021–2024), sans président, continuateur d’un processus contesté de refonte constitutionnelle amorcé sous Jovenel Moïse.

Durant toute la période allant de 2021 à 2024, le processus demeure dans une zone grise. Aucun document formel n’est rendu public, et les engagements du gouvernement en matière de réforme constitutionnelle apparaissent comme fluctuants, voire instrumentalisés dans le cadre de négociations politiques internes et internationales. L’absence persistante d’un Conseil électoral permanent, les violences croissantes liées aux gangs armés, ainsi que la méfiance généralisée envers les institutions publiques compromettent toute tentative de refondation légitime.

C’est dans ce contexte d’instabilité prolongée qu’est installé, en avril 2024, un Conseil présidentiel de transition (CPT), chargé d’organiser le retour à l’ordre constitutionnel. Le CPT mentionne, parmi ses priorités, une révision de la Constitution. Toutefois, aucune procédure formalisée, inclusive et transparente n’est mise en œuvre pour garantir la participation citoyenne effective à ce chantier fondamental. Les signaux envoyés à la population demeurent ambigus, et les risques de reconduire un processus technocratique et déconnecté restent élevés.

Conseil présidentiel de transition, avec le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé (à droite), initiateurs d’un nouveau processus de refonte constitutionnelle.

Face à cette situation, plusieurs organisations sociales, syndicales, universitaires et communautaires appellent à un moratoire sur toute réforme constitutionnelle unilatérale. Elles soulignent l’inadéquation d’une telle démarche en l’absence de garanties minimales en matière de sécurité, de débat public et de représentativité démocratique. Pour ces acteurs, toute réforme du contrat social haïtien exige non seulement un climat de confiance et de stabilité, mais surtout une méthode participative, ancrée dans la réalité sociale et politique du pays.

Ainsi, la période 2021–2025 confirme les blocages structurels qui empêchent la mise en œuvre d’une réforme constitutionnelle crédible en Haïti. Malgré les discours officiels, les tentatives successives – qu’elles soient d’amendement ou de refonte – butent sur les mêmes écueils : absence de légitimité, exclusion des citoyen·ne·s, faiblesse des institutions, instrumentalisation politique. Ce constat récurrent renforce l’idée qu’en dehors d’un véritable processus démocratique, aucune réforme constitutionnelle ne pourra répondre durablement aux aspirations populaires ni contribuer à la stabilisation du pays.


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IV. Enjeux, blocages et légitimité du processus de réforme

Le processus de réforme constitutionnelle en Haïti s’inscrit dans un contexte de crise chronique, où s’enchevêtrent l’effondrement institutionnel, la défiance populaire, et une fragmentation politique persistante. Depuis plusieurs décennies, le pays est confronté à une instabilité structurelle qui affaiblit les fondements même de la gouvernance démocratique : alternances non effectives, mandats non respectés, institutions inopérantes ou paralysées, et une succession de crises politiques sans résolution durable. Cette instabilité endémique compromet non seulement la continuité de l’État, mais aussi sa légitimité aux yeux des citoyen·ne·s.

Dans cette optique, la réforme constitutionnelle apparaît, pour certains, comme une issue possible à ce blocage systémique. Elle est présentée comme un levier permettant de rééquilibrer les pouvoirs publics, de clarifier les compétences entre les différentes branches de l’État, et de renforcer l’État de droit. Depuis 1987, cette aspiration est récurrente : renforcer la justice pour la rendre indépendante, garantir des élections crédibles, assurer la redevabilité des dirigeants, organiser la décentralisation administrative. Ces principes, porteurs d’un projet démocratique fort, sont pourtant restés largement théoriques, leur application effective ayant été régulièrement contournée par des logiques de pouvoir autoritaires et clientélistes.

Or, toute réforme constitutionnelle menée dans un tel contexte est soumise à un double impératif : légitimité démocratique et crédibilité institutionnelle. Une réforme imposée de manière verticale, sans participation réelle des citoyen·ne·s, sans débat public, sans transparence dans les méthodes ni représentativité des acteurs impliqués, ne ferait que reproduire les travers du passé. Elle risquerait d’aggraver la crise de confiance déjà profonde entre l’État et la population, en donnant l’image d’un projet technocratique ou d’une manœuvre destinée à concentrer davantage le pouvoir entre les mains d’une élite politique ou d’un exécutif renforcé.

À ce titre, les blocages ne sont pas uniquement d’ordre juridique ou procédural ; ils sont avant tout politiques et sociaux. Plusieurs organisations sociales, universitaires, religieuses ou populaires ont appelé, ces dernières années, à une suspension des démarches constitutionnelles entreprises sans conditions minimales de sécurité, de représentativité et de consultation. Ces appels rappellent une évidence trop souvent ignorée : la légitimité d’une Constitution ne se décrète pas, elle se construit collectivement.

Une interrogation traverse dès lors tout le débat : faut-il élaborer une nouvelle Constitution ou s’atteler enfin à l’application pleine et entière de celle de 1987, qui, malgré ses limites, pose déjà les jalons d’un projet démocratique avancé ? Cette question n’est pas purement juridique ; elle est au cœur du problème politique haïtien.

Depuis 1987, les élites politiques successives ont rarement appliqué les normes constitutionnelles dans leur esprit et leur lettre. La réforme devient alors, non un outil de modernisation démocratique, mais un instrument de contournement des règles existantes, de prolongation des mandats ou de concentration du pouvoir.

La dialectique entre idéal démocratique et pratiques autoritaires structure ainsi toute l’histoire constitutionnelle récente d’Haïti. Elle reflète une tension persistante entre l’aspiration à un État de droit, participatif et décentralisé, et une culture politique marquée par le monopole du pouvoir, l’opacité et l’exclusion.

Le processus actuel, amorcé sous le gouvernement d’Ariel Henry puis prolongé par le Conseil présidentiel de transition, incarne à son tour cette ambivalence. En 2025, si certaines velléités de réforme se réaffirment — à l’image des déclarations du président du Conseil, Fritz Jean, renouvelant sa confiance dans le comité de pilotage et plaidant pour l’avancement vers un référendum constitutionnel —, ces signaux demeurent fragiles, faute de cadre inclusif et de garanties démocratiques claires.

Dans cette perspective, une conclusion s’impose : toute réforme constitutionnelle crédible en Haïti devra impérativement passer par une réappropriation populaire du débat constitutionnel. Cela signifie créer un espace véritablement délibératif, pluraliste et transparent, où les citoyen·ne·s puissent débattre, proposer, critiquer, s’approprier les règles qui doivent organiser le vivre-ensemble.

Fidèle à l’esprit de 1987, une telle démarche devrait rompre avec les pratiques centralisées et autoritaires, pour remettre la souveraineté entre les mains du peuple haïtien. Faute de quoi, le cycle des réformes avortées, des Constitutions vidées de leur sens et des crises de légitimité se poursuivra indéfiniment. [gp apr 27/05/2025 18:00]

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