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Haïti : De la « solution haïtienne » à la « solution dirigée par les Haïtiens », une évolution lourde de sens

L’expression « solution haïtienne à la crise », née de la Commission pour une solution haïtienne à la crise, mise en place par le Forum de la société civile en mars 2021, a évolué dans le discours politique et diplomatique. D’abord affirmation de souveraineté, elle est désormais souvent reformulée en « solution dirigée par les Haïtiens », un glissement qui interroge la nature réelle du processus envisagé pour sortir durablement de l’impasse.

Analyse

Par Gotson Pierre

Actualisation : 12/02/2026 à 06:00

P-au-P., 11 févr. 2026 [AlterPresse] --- À la suite des protestations anti-gouvernementales de 2018-2019 et de l’aggravation de la crise institutionnelle en 2020, l’expression « solution haïtienne à la crise » s’est imposée, à partir de 2021, dans le débat politique national comme une revendication de souveraineté et de refondation institutionnelle, observe AlterPresse.

Elle traduisait l’exigence que les réponses à l’impasse politique soient élaborées et négociées par des acteurs haïtiens eux-mêmes, en tenant compte des réalités internes du pays.

Dans cette dynamique, la Commission pour une solution haïtienne à la crise a engagé, dès le début de l’année 2021, un processus de consultations ayant duré cinq mois auprès de divers secteurs, afin de dégager une compréhension commune de la nature de la crise et d’identifier des pistes de résolution à court, moyen et long terme. Ce travail a abouti à la signature, le 30 août 2021, de l’Accord citoyen, dit Accord Montana, proposant un cadre de gouvernance alternatif fondé sur une initiative nationale et prônant une « transition de rupture ».

L’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, est venu renforcer la centralité de cette formule dans le débat public. À partir de ce moment, la référence à une « solution haïtienne » s’est progressivement imposée au cœur des négociations politiques et des discours diplomatiques relatifs à la gestion de la transition.

Mais cette formule recouvre-t-elle encore la même signification aujourd’hui ? Le passage progressif à l’expression « solution dirigée par les Haïtiens » laisse apparaître un glissement qui n’est pas seulement sémantique. Il engage une redéfinition du rôle des acteurs nationaux et internationaux dans la gestion de la crise, et soulève une question centrale : s’agit-il toujours d’une élaboration souveraine ou d’un processus formellement national dans un cadre stratégiquement encadré ?

Solution haïtienne » ou « solution dirigée par les Haïtiens » : une nuance décisive pour comprendre l’évolution du débat politique en Haïti.

Une affirmation initiale de souveraineté

À l’origine, la notion de « solution haïtienne à la crise » portait une revendication claire : aucune sortie durable ne pouvait être imposée de l’extérieur. Elle signifiait que les réponses devaient être élaborées par les Haïtiens et Haïtiennes eux-mêmes, à partir de leur histoire, de leurs intérêts nationaux et de leur compréhension des causes profondes de l’effondrement institutionnel.

Il ne s’agissait pas d’une solution dictée par des partenaires internationaux, ni d’un modèle importé, mais d’un processus ancré dans un dialogue national. C’était le cœur de la démarche portée par divers acteurs politiques et sociaux, notamment dans le sillage des initiatives comme l’Accord de Montana, qui visaient à structurer une alternative conçue et négociée localement.

Dans cette perspective, la solution devait être pensée, formulée et assumée par des forces internes, dans un cadre souverain.

La reprise diplomatique et le glissement conceptuel

Avec le temps, la formule a été reprise par la communauté internationale. Des responsables américains et d’autres partenaires ont publiquement soutenu la nécessité d’une « solution haïtienne ». Toutefois, un changement de vocabulaire est apparu : on parle désormais davantage de « solution dirigée par les Haïtiens ».

La nuance est significative.

Une solution « dirigée par les Haïtiens » peut signifier que les autorités nationales en assurent la mise en œuvre et qu’elles en assument la responsabilité formelle. Mais cela ne garantit pas que les paramètres stratégiques, les priorités ou le calendrier aient été définis de manière autonome.

Autrement dit, la direction peut être haïtienne, tandis que le cadre général demeure fortement influencé par des considérations diplomatiques ou géopolitiques. Ce glissement ne constitue pas nécessairement une contradiction ouverte. Il traduit plutôt une reconfiguration du rapport d’influence : un processus administré localement, mais potentiellement structuré ailleurs.

Haïtienne par qui ? Pour qui ?

L’analyse ne saurait cependant se limiter à la dimension externe. Une solution peut être entièrement élaborée par des acteurs haïtiens et demeurer problématique si elle est capturée par une élite restreinte ou si elle exclut des secteurs essentiels de la société.

Dire qu’une solution est « haïtienne » ne suffit pas à en garantir la légitimité. La question centrale devient alors : haïtienne par qui, pour qui et selon quel mécanisme de représentativité ?

Sans inclusion des forces sociales, économiques et territoriales, sans mécanisme clair de participation démocratique, une solution nationale peut reproduire les déséquilibres qu’elle prétend corriger.

La substance face aux urgences structurelles

Au-delà des formulations, c’est la capacité à répondre aux crises structurelles qui constitue le véritable critère d’évaluation.

La crise sécuritaire et la perte de contrôle territorial, l’instabilité politique chronique, la crise humanitaire, la corruption persistante et le déficit de participation démocratique sont autant de dimensions imbriquées. À cela s’ajoutent les questions institutionnelles : faut-il réviser ou changer la Constitution ? Comment repenser l’architecture de l’exécutif ? Quelle durée et quels objectifs assigner à la transition ?

Une sortie de crise durable suppose un cadre de dialogue élargi, pouvant aller jusqu’à une conférence nationale, afin de poser les bases de réformes profondes plutôt que de simples ajustements conjoncturels.

L’exemple du calendrier électoral

La question du calendrier électoral illustre les tensions actuelles. Si un premier tour est envisagé dans un délai de six ou sept mois, le défi est majeur dans un contexte marqué par l’insécurité et la fragilité institutionnelle.

Peut-on organiser des élections crédibles sans amélioration substantielle de la sécurité ? Sans consensus politique minimal ? Sans confiance citoyenne dans le processus ?

Une élection peut constituer un mécanisme de légitimation, mais elle ne résout pas à elle seule les causes structurelles de la crise. Si le calendrier devient un impératif diplomatique plus qu’un objectif réaliste, le risque est de produire une solution procédurale sans transformation réelle.

Au-delà des mots

Au cours des cinq à huit dernières années, l’expression « solution haïtienne à la crise » a connu une évolution significative dans le discours politique et diplomatique. Initialement portée comme une revendication de souveraineté, affirmant le droit des Haïtiens et Haïtiennes à définir eux-mêmes les contours d’une sortie de crise, elle s’est progressivement installée dans le vocabulaire des partenaires internationaux.

Avec le temps, la formule a parfois été reformulée en « solution dirigée par les Haïtiens ». Cette variation lexicale peut sembler mineure. Elle ne l’est pas. Car ces deux expressions ne recouvrent pas nécessairement la même réalité politique : l’une renvoie à une élaboration autonome et inclusive d’un projet national, l’autre peut désigner un processus formellement conduit par des autorités haïtiennes, mais inscrit dans un cadre stratégique défini ou fortement influencé par des acteurs extérieurs.

En définitive, la crédibilité d’une solution ne dépendra ni de son étiquette ni de son origine déclarée. Elle reposera sur trois éléments fondamentaux : sa légitimité, son inclusivité et sa capacité à produire des résultats durables. Sans ces conditions, les mots pourront évoluer, mais la crise risque de se perpétuer. [gp apr 11/02/2026 13 :00]

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