Les options ne manquent pas pour se rendre à la capitale Port-au-Prince (Ouest) depuis le grand Sud d’Haïti. Cependant chacune d’elles présente ses propres difficultés dans un contexte marqué par une crise sécuritaire multidimensionnelle. Charlot Murat, du mouvement Éveil Grand Sud, appelle à la réouverture complète de la Route nationale #2 dans des conditions sécuritaires adéquates.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P, 20 févr. 2026 [AlterPresse] --- Se rendre à la capitale Port-au-Prince (Ouest) depuis le grand Sud d’Haïti s’apparente à une véritable épreuve. Si les options ne manquent pas, chacune d’elles s’avère dangereuse, voire périlleuse, à des degrés divers. À cette insécurité s’ajoute une contrainte économique particulièrement éprouvante.
La voie maritime impose plus de huit heures de traversée, une durée excédant celle d’un vol transatlantique, avant d’accoster au wharf de Port-au-Prince. De là, pour rejoindre les zones périphériques de la capitale, le transport s’effectue à bord d’un véhicule blindé. L’angoisse saisit le passager, contraint de prendre place dans un engin militaire, tandis que le paysage traversé donne l’illusion d’un territoire en guerre. Les rues, gravement dégradées, accentuent ce sentiment de désolation. À travers les rares ouvertures sur l’extérieur, le constat s’impose avec une brutalité sans appel : la désertion et l’effondrement du tissu urbain.
Ce témoignage saisissant est celui de Charlot Murat, coordonnateur du mouvement citoyen Éveil Grand Sud, exprimé lors de son intervention à l’émission FwoteLide sur AlterRadio, relayée par AlterPresse.
• Voie maritime : plus de 8 heures de traversée vers Port-au-Prince.
• Arrivée : transfert vers les zones périphériques en véhicule blindé.
• Voie terrestre : jusqu’à 2 heures pour parcourir 4 kilomètres.
• Contrôle armé : multiplication de postes de péage illégaux.
• Population concernée : environ 4,5 millions d’habitants du Grand Sud.
Les modalités permettant de quitter le Grand Sud pour rallier Port-au-Prince sont connues de tous et toutes. Chacune comporte cependant ses propres contraintes.
L’option aérienne, bien que plus sûre, demeure largement inaccessible aux ménages modestes et aux classes moyennes, en raison de son coût prohibitif. Il arrive, précise Charlot Murat, qu’un geste de solidarité lui permette d’obtenir une place à bord d’un hélicoptère, mais ces circonstances demeurent exceptionnelles.
La majorité des voyageurs se résigne donc à emprunter la voie terrestre, traversant notamment Gressier, Degand et Carrefour. Pour parcourir à peine quatre kilomètres, il faut parfois près de deux heures. Des postes de péage, installés par des groupes armés, jalonnent ces tronçons. Telle est la réalité quotidienne des 4,5 millions d’habitants du Grand Sud.
La réouverture nécessaire de la Route nationale #2
• Agriculture : productions bloquées, accès au principal marché compromis.
• Tourisme : activité en net recul depuis plus de trois ans.
• Dépendance : hypercentralisation persistante autour de Port-au-Prince.
• Enjeu prioritaire : réouverture intégrale et sécurisée.
Tout en reconnaissant les progrès sécuritaires mis en avant par la Police nationale d’Haïti, Charlot Murat appelle à la réouverture intégrale de la route nationale #2, dans des conditions exemptes de toute menace. Une telle mesure constituerait une opportunité pour les millions d’habitants du Grand Sud, aujourd’hui contraints à une forme de léthargie économique.
La région souffre d’un déficit structurel d’industrialisation. Autrefois, l’économie locale reposait principalement sur la pêche, l’agriculture et le tourisme. Or, depuis plus de trois ans, les productions demeurent bloquées, incapables d’atteindre la capitale, principal pôle de consommation du pays.
À cette paralysie s’ajoute une inflation particulièrement sévère. Une simple bouteille d’eau atteint en moyenne 100 gourdes, tandis que le prix d’une boisson gazeuse varie entre 150 et 200 gourdes. De nombreuses familles ne parviennent plus à subvenir à leurs besoins essentiels ni à ceux de leurs enfants.
Selon Charlot Murat, il s’agit là d’un véritable processus d’appauvrissement et de dépossession affectant 4,5 millions de personnes depuis trois ans. Il déplore par ailleurs l’absence de réponse structurelle émanant des plus hautes autorités.
• Eau : environ 100 gourdes la bouteille.
• Boisson gazeuse : entre 150 et 200 gourdes.
• Impact : érosion rapide du pouvoir d’achat.
• Durée : crise persistante depuis trois ans.
Le port et l’aéroport des Cayes : des leviers encore inopérants ?
Des initiatives d’adaptation ont été engagées, toutefois leurs effets demeurent limités. L’hypercentralisation des activités à Port-au-Prince entrave toute dynamique régionale autonome. Les échanges intercommunaux sont quasi inexistants : aucune liaison régulière ne dessert, par exemple, les axes Cayes-Jérémie ou Petit-Goâve-Côtes-de-Fer. La capitale demeure l’unique partenaire économique structurant.
Les efforts consentis au niveau du port et de l’aéroport des Cayes ne produisent pas encore les résultats escomptés. Charlot Murat souligne pourtant l’atout géographique du Grand Sud, situé à proximité de la Colombie, pays reconnu pour son expertise dans les matériaux de construction et la céramique.
La connexion internationale du port sudiste reste donc inefficiente. Il s’agit essentiellement d’un port de cabotage : l’essentiel des flux continue de transiter par Port-au-Prince. Les régions en subissent les conséquences : dépeuplement progressif des villes secondaires, disparition des ressources humaines qualifiées, concentration excessive vers quelques centres urbains. Ce phénomène constitue désormais un problème économique majeur, analyse Charlot Murat.
Lors du symposium du Grand Sud, l’accent a été mis sur la modernisation des infrastructures portuaires et aéroportuaires, jugées essentielles à la relance de la production locale. Toutefois, le port ne fonctionne qu’à moitié. S’il peut accueillir des véhicules usagés en provenance de l’étranger, il n’est pas en mesure de recevoir des conteneurs. Cela entrave considérablement l’activité commerciale. Les retombées économiques demeurent, dès lors, insuffisantes pour impulser un véritable développement régional.
Charlot Murat déplore enfin une économie en stagnation, reposant essentiellement sur les transferts de fonds de la diaspora et sur l’assistanat. Or, insiste-t-il, sans création locale de richesse, aucun développement endogène durable ne saurait être envisagé.
• Ouverture officielle : 17 janvier 2025, statut international.
• Activités autorisées : vrac solide (céréales), véhicules d’occasion, cabotage.
• Infrastructure : non aménagé pour la réception de conteneurs.
• Services incomplets : certification internationale partielle.
• Conséquence : flux commerciaux toujours majoritairement concentrés à Port-au-Prince.
Le système portuaire haitien défaillant ?
La fragilité du système portuaire haïtien limité en infrastructures a été souligné en janvier 2025, par Jocelin Villier, à l’époque directeur général de l’Autorité portuaire nationale (Apn), lors d’une intervention à l’émission FwoteLide, diffusée sur AlterRadio 106.1 f.m et suivie par AlterPresse. Il a été remplacé par Jean Evens Charles, installé le 22 septembre 2025.
Jusqu’au début de l’année 2025, seuls deux ports internationaux existent (Port-au-Prince et Cap-Haïtien).
L’ouverture officielle, le vendredi 17 janvier 2025, du port international de Saint-Louis du Sud représente une bouffée d’oxygène pour la branche portuaire en Haïti et pour l’économie en général, s’est-il félicité.
Il conditionne parallèlement le bon fonctionnement du port à ce qu’il reçoit en retour, à savoir des services comme la construction et l’aménagement d’infrastructures routières et les garanties sécuritaires.
Si le port de Saint-Louis du Sud est certifié internationalement, tous les services ne sont pas (encore) disponibles.
Pour l’instant, le port de Saint-Louis du Sud peut accueillir des chargements en vrac solide (transports de céréales et de voitures d’occasion), ainsi que l’accostage des bateaux transportant des marchandises et les activités de cabotage, a confirmé Jocelin Villier, ex-directeur général de l’Apn.
Le port n’est pas encore aménagé pour les croisières au niveau local et international, alors même que la tranquillité de la baie, étalée sur 50X20 mètres, et la disponibilité du quai peuvent le permettre, selon les précisions de l’ex-directeur général de l’Apn.
« Il s’agit d’un véritable processus d’appauvrissement et de dépossession affectant 4,5 millions de personnes depuis trois ans. »
L’enclavement du Grand Sud traduit une rupture durable des échanges économiques. La paralysie des axes routiers, l’insuffisance des infrastructures portuaires et l’hypercentralisation autour de la capitale freinent toute dynamique de développement régional autonome.
L’économie nationale rongée par la crise
Avec une croissance négative sur les six (6) dernières années, l’économie d’Haïti, rudement affectée par la recrudescence des actes criminels des gangs terroristes armés, reste au point mort, a analysé l’économiste Thomas Lalime, qui participait également à FwoteLide.
« La reprise des activités passe d’abord par l’arrêt de l’hémorragie. L’État doit contrecarrer la criminalité et permettre aux habitantes et habitants de retourner dans leurs maisons » a suggéré Dr Lalime.
Le blocage de la circulation des personnes et des biens, en raison de l’occupation des grands axes routiers par de dangereux bandits, entraîne la rareté des produits de première nécessité sur le marché national, a signalé Dr Thomas Lalime.
Plaidoyer pour une réorientation urgente des priorités nationales
Les débats publics demeurent focalisés sur la question de la passation de pouvoir et la tenue d’élections alors que le pays s’enfonce dans le chaos.
L’ingénieur-agronome Jean André Victor, qui participait au forum FwoteLide, diffusé sur AlterRadio 106.1 FM et en ligne, a plaidé pour une réorientation urgente des priorités nationales, en évoquant la nécessité d’accorder une attention immédiate aux urgences nationales : crise de gouvernance persistante, déplacement forcé de plus de 1,5 million de citoyen.ne.s fuyant la violence des groupes armés, et insécurité alimentaire quasi généralisée.
L’ingénieur-agronome Jean André Victor a cité des pertes annuelles estimées entre 3 et 4 milliards de dollars, dues principalement au gaspillage dans la production agricole, l’énergie et la gestion des ressources naturelles et humaines.
Il a encouragé une analyse approfondie des dynamiques sociales, en identifiant clairement les causes, les conséquences et les solutions viables.
Le coordonnateur du Mouvement patriotique populaire dessalinien (Mopod) et du Collectif du 30 janvier plaide pour le rétablissement de la sécurité, l’approvisionnement alimentaire et le retour des déplacés dans leurs quartiers d’origine. Jean André Victor exhorte les acteurs politiques à engager un dialogue franc et inclusif, fondé sur un langage de vérité, afin d’évaluer les pistes réelles de sortie de crise. [cj gp 20/02/2025 15:00]
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