L’émergence d’une classe moyenne peut-elle constituer une voie de sortie de crise pour Haïti ? Cette question a été soulevée lors d’une conférence-débat organisée le jeudi 6 août 2026 dans les locaux de l’Université Quisqueya, à Port-au-Prince, réunissant des représentants des secteurs privé, éducatif et universitaire. Les intervenants soulignent toutefois que cette dynamique exige un cadre normatif et institutionnel effectif.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P., 7 août 2026 [AlterPresse] --- L’émergence d’une classe moyenne constitue un préalable incontournable au développement d’Haïti. C’est la principale conclusion qui se dégage des réflexions de Robert Paret Jr, exprimées lors d’une conférence-débat organisée ce jeudi 6 août 2026 dans les locaux de l’Université Quisqueya, à Port-au-Prince, autour du thème : « Secteur privé et gouvernance politique en Haïti : opportunités, possibilités et limites ». AlterPresse y a assisté.
Le président du Groupe ProFin a plaidé en faveur de l’élaboration d’un plan national visant l’émergence d’une véritable classe moyenne. Il appelle le secteur privé et l’État à se fixer des objectifs mesurables, à travers des indicateurs permettant d’évaluer les progrès réalisés dans le temps.
Il préconise une vision à moyen et long terme articulée autour de trois piliers : la création d’un socle économique, la construction d’un escalier social et la protection des acquis.
Le financier estime également que l’inclusion financière doit devenir une priorité nationale. La finance, soutient-il, doit être mise au service du développement.
Il appelle ainsi au renforcement des institutions financières, à la création d’un fonds de capitalisation, à la promotion de l’épargne à long terme ainsi qu’à un meilleur accès au crédit.
Pour Robert Paret Jr, il est désormais urgent de faire de l’émergence de la classe moyenne un objectif stratégique pour Haïti.
Il juge anormal que seulement 2 % de la population haïtienne appartienne aujourd’hui à cette catégorie sociale.
Déplorant sa décroissance constante, il rappelle qu’elle représente un levier essentiel de croissance économique et un véritable dividende pour le développement national.
L’homme d’affaires souligne également que la pression fiscale en Haïti figure parmi les plus faibles au monde, tandis que près de 84 % des diplômés haïtiens vivent et travaillent à l’étranger. Le pays se retrouve ainsi privé à la fois d’une partie importante de ses recettes fiscales et d’une portion considérable de son capital humain.
Il appelle à inverser cette tendance en investissant dans la consolidation de la classe moyenne. Une telle politique favoriserait, selon lui, la création de richesses grâce à l’émergence de consommateurs solvables, capables de participer pleinement à l’activité économique.
Il propose, en outre, la mise en place de mécanismes permettant d’orienter les transferts de la diaspora vers le financement de la croissance économique, plutôt que vers un simple soutien de subsistance.
Le président du Groupe ProFin invite également à repenser les politiques d’assistance sociale. Plutôt que de concentrer les efforts sur la seule lutte contre la pauvreté, il suggère d’élargir progressivement la classe moyenne.
Il estime qu’une croissance mieux partagée contribuerait à réduire durablement la pauvreté, à renforcer la conscience citoyenne et à élargir l’assiette fiscale.
« Il ne s’agit pas d’abandonner les plus vulnérables, mais plutôt d’inverser une hiérarchie des priorités et d’opérer des choix cohérents pour l’avenir », a-t-il déclaré.
« On n’améliore pas ce que l’on ne contrôle pas. Mais on ne contrôle pas ce que l’on ne mesure pas », a indiqué Robert Paret Jr, en concluant son intervention consacrée au thème « Financement, inclusion et stabilité économique ».
L’éducation au cœur du changement
Prenant la parole sur les questions de gouvernance, d’institutions et de cadre réglementaire, l’économiste et professeur Frédéric Gérald Chéry a, pour sa part, affirmé qu’« il n’y a pas de classe moyenne sans idée ».
L’universitaire a appelé à approfondir les débats et exhorté le secteur éducatif à jouer pleinement son rôle dans le développement économique d’Haïti. Il plaide pour un enseignement davantage aligné sur les potentialités du pays, tout en insistant sur la nécessité d’un véritable dialogue politique.
Le chercheur a également insisté sur le respect des normes, malgré les nombreuses réformes législatives et réglementaires engagées depuis 2004.
« Les gens ne sont pas motivés à appliquer les normes », a-t-il regretté, tout en soulignant le profond déficit éducatif auquel le pays demeure confronté.
Frédéric Gérald Chéry a enfin plaidé en faveur du renforcement de la recherche universitaire, invitant les établissements d’enseignement supérieur à contribuer à la construction d’un nouvel idéal national.
Quelles conditions pour une croissance sociale ?
La professeure des universités Michèle Oriol accueille favorablement l’idée de développement d’une classe moyenne portée par Robert Paret Jr. Elle estime que cette orientation pourrait favoriser la création d’emplois et contribuer à combler les importantes insuffisances du marché du travail.
Elle considère toutefois que cette ambition doit s’accompagner de réponses économiques et politiques adaptées.
Michèle Oriol déplore également l’absence de cadres institutionnels solides ainsi que la faiblesse des structures publiques, tout en soulignant le déficit de compétences dans plusieurs secteurs stratégiques.
De son côté, l’entrepreneur et industriel Richard Coles considère que les compétences existent bel et bien en Haïti, mais qu’elles souffrent d’un manque de vision collective.
« Il faut savoir où l’on va », a-t-il déclaré, insistant sur la nécessité de donner une orientation claire à l’action publique et de promouvoir des valeurs communes.
Richard Coles plaide pour une croissance sociale intégrant l’éducation, la santé et un accès équitable aux services essentiels. Cette dynamique, précise-t-il, ne saurait toutefois se construire au détriment des investissements.
« Il faut instaurer une dynamique positive entre le secteur privé et le secteur public. Aujourd’hui, ces deux secteurs sont dysfonctionnels », a-t-il affirmé lors de son intervention consacrée au « rôle et à la responsabilité du secteur privé », évoquant également les droits et les devoirs des acteurs économiques.
Sortir de la crise
Ces échanges interviennent dans un contexte de profond désarroi national, marqué par une crise multidimensionnelle persistante qui continue de fragiliser la société haïtienne.
« La crise haïtienne n’est pas une fatalité », a fait valoir le recteur de l’Université Quisqueya, Jacky Lumarque.
Il appelle à la mobilisation de toutes les forces vives du pays afin de bâtir un pacte national inclusif. Il salue par ailleurs la résilience et la capacité d’autorégulation de la société civile, ainsi que la compétitivité du secteur privé haïtien malgré un environnement particulièrement difficile.
Jacky Lumarque préconise des décisions d’envergure pour réduire la vulnérabilité de Port-au-Prince et promouvoir un développement régional accéléré.
Il invite également à mobiliser la diaspora afin de renforcer les capacités nationales et de permettre à Haïti de retrouver sa place dans les chaînes de valeur mondiales.
« Il faut mobiliser toutes les forces, rétablir la sécurité et reconstruire les institutions », a-t-il avancé.
Au cours des échanges, plusieurs interrogations ont toutefois été soulevées quant à la faisabilité de ces propositions dans un contexte marqué par une insécurité généralisée et une profonde méfiance envers le secteur privé.
Ces questionnements invitent toutefois les initiateurs de cette réflexion à intégrer plus explicitement la question sécuritaire dans leur vision stratégique du développement national. [cj gp 07/08/2026 13:00]
Suivez-nous – Abonnez-vous
MÉMOIRE D’ALTERPRESSE
Depuis 2001
-
L’Équateur, un nouveau pôle de migration pour les Haïtiens 23 septembre 2009




