Emprunter la Route nationale numéro 1 demeure, depuis plusieurs années, une véritable épreuve pour ses usagères et usagers. Un voyageur, qui a effectué le trajet entre Port-au-Prince et Les Gonaïves, livre son témoignage à AlterPresse. Un récit glaçant.
Récit glaçant d’un voyage de tous les dangers
Port-au-Prince/Gonaïves, 12 août 2026 [AlterPresse] --- Emprunter la Route nationale numéro 1 demeure, depuis plusieurs années, une véritable gageure pour les usagères et usagers, confronté.e.s à l’expansion des gangs lourdement armés et à l’emprise de ces criminels sur plusieurs tronçons de cet axe stratégique, selon les témoignages recueillis par AlterPresse.
Quelle est aujourd’hui la situation de cette route principale, reliant les départements de l’Ouest, de l’Artibonite, du Nord, du Nord-Est et du Nord-Ouest ?
Un voyageur, qui a effectué la semaine dernière le trajet entre Port-au-Prince et Les Gonaïves, livre à AlterPresse le récit d’une traversée marquée par la peur, les contrôles criminels et les consignes imposées par des groupes armés.
Nous sommes au Carrefour 3 Mains, non loin de l’Aéroport international Toussaint Louverture.
Le chauffeur, ou un accompagnateur, ordonne à l’ensemble des passagères et passagers d’éteindre leurs téléphones.
Sans la moindre réticence, tout le monde s’exécute. Cette consigne, qui peut paraître surprenante, est en réalité considérée comme salvatrice pour la poursuite du voyage.
C’est ici que commence une succession de « territoires perdus », soumis aux injonctions des gangs terroristes, regroupés au sein de la coalition criminelle Viv Ansanm.
Au Carrefour Drouillard, cependant, un blindé de la Police nationale d’Haïti (Pnh) est stationné à quelques mètres de l’ancien poste de police, vandalisé par les gangs en 2024.
Sur la wout nèf, qui relie Cité Soleil à Canaan, des hommes lourdement armés sont assis sur les abords de la chaussée. D’autres déambulent librement.
L’autobus marque un arrêt au Carrefour Canaan. Un homme, avec un gros sac à dos, monte à bord. Il s’agit d’un agent chargé de la distribution de produits de diverses natures, communément appelé « agent de marketing ».
Venu écouler ses marchandises, il commence, toutefois, par expliquer aux passagères et passagers les règles à observer pour toutes personnes, qui empruntent cette route pour la première fois, depuis qu’elle est passée sous la coupe des groupes armés.
Prudence est de mise. Un simple voyage pourrait tourner au cauchemar.
Bonjou tout moun. Sou wout la kote nou ye a, moun pa itilize telefòn. Pa filme, pa fè foto, pa pran apèl. N ap ka fè sa jis nou kite Bercy. Lè nou fin rive Bercy, n ap desann pou nou tcheke (Bonjour tout le monde. Sur la route où nous sommes, les gens n’utilisent pas leur téléphone. Ne filmez pas, ne prenez pas de photos et ne répondez pas aux appels. Nous pourrons le faire dès que nous aurons quitté Bercy. Une fois arrivés à Bercy, nous descendrons pour vérifier).
Ce sont désormais les consignes à respecter pour l’ensemble des passagères et passagers, explique l’agent de marketing, avant de présenter ses produits, sous le regard médusé des occupantes et occupants du bus.
Sur tout le tronçon, entre le Carrefour Canaan et l’entrée de l’Arcahaie, les maisons sont pour la plupart vides et abandonnées. Des effigies de chefs de gangs, des signes délimitant leurs fiefs et, surtout, des hommes lourdement armés sont visibles le long de la route.
Quelques mètres après Bercy, l’agent de marketing rappelle les consignes : Prepare nou, nou pral desann pou n al tcheke (Préparez-vous, nous allons descendre pour la vérification).
L’autobus ralentit, puis se gare sur le bas-côté. C’est le premier point de fouille de la Brigade d’autodéfense de l’Arcahaie.
Des hommes armés sont assis ou debout aux deux extrémités de la route. Un petit hangar fait office de checkpoint. De jeunes hommes, vêtus de maillots blancs estampillés Brigad Akayè, assurent le contrôle.
À l’exception des enfants, des femmes enceintes et des personnes âgées, toutes les passagères et tous les passagers descendent de l’autobus, muni.e.s d’une pièce d’identification. Leurs bagages sont ensuite minutieusement inspectés.
Une fois le contrôle terminé, les passagères et passagers regagnent leurs places dans l’autobus et reprennent la route.
De l’Arcahaie jusqu’à Carriès, les voyageuses et voyageurs peuvent utiliser leurs téléphones. Nous sommes alors dans une zone, qui n’est pas contrôlée par les gangs.
À hauteur de Carriès, un nouveau point de contrôle est établi à quelques mètres d’un blindé de la Police nationale d’Haïti et de deux agents de l’Unité départementale de maintien de l’ordre (Udmo), lourdement armés et positionnés sur la chaussée.
Au point de fouille de la brigade d’autodéfense de Carriès, le même scénario se répète. Passagères et passagers descendent de l’autobus, sauf enfants, femmes enceintes et personnes âgées. Vérification d’identification et bagages inspectés.
À peine le point de contrôle de la brigade franchi, une nouvelle consigne tombe, moins d’une centaine de mètres plus loin : « Téléphone interdit », indique le conducteur. Nous pénétrons à nouveau dans un territoire contrôlé par les gangs.
Le long de la route, des hommes lourdement armés sont visibles. Des amas de sable, de pierres et de blocs de béton occupent la chaussée. Des containers et des tentes sont installés à des endroits stratégiques. Des maisons ont été vidées de leurs habitantes et habitants, et les plages sont désertées.
Dans ce vaste territoire perdu, un contraste saisissant subsiste toutefois.
Deux éléments ont conservé leur attrait d’autrefois : une végétation luxuriante et les vagues de la mer, qui viennent mourir sur de magnifiques plages, désormais privées des touristes, des vacancières et vacanciers qui ne viendront pas.
La fureur des gangs est visible dans les anciens hôtels, les anciennes cabanes et sur les plages de la luxueuse Côte des Arcadins.
À Montrouis, la commune est largement contrôlée par les groupes armés. Ils circulent à pied ou à moto le long de la route. Des familles continuent de cohabiter avec eux, au péril de leur vie. Le marché public fonctionne tant bien que mal. Des centaines de marchandes et marchands continuent d’y exposer leurs denrées. Une apparence de normalité au beau milieu du chaos !
Sur cette portion de la route, l’autobus progresse à faible allure, en raison des barricades, constituées de blocs de béton, de sable et de pierres, empilés les uns à la suite des autres.
Après la localité de Pierre Payen, dans la commune de Saint-Marc, nous pénétrons dans une zone, qui n’est pas contrôlée par les gangs. Deux blindés de la Police nationale sont positionnés aux abords d’une station-service.
Nous sommes désormais au cœur du département de l’Artibonite, l’un des territoires les plus fortement affectés par l’emprise des groupes armés.
Pourtant, à Saint-Marc, la vie semble se poursuivre comme si de rien n’était.
En quittant la ville en direction du Haut-Artibonite, nous arrivons à Pont-Sondé, où un nouveau point de contrôle a été établi par une coalition d’autodéfense de la zone.
Le même rituel se répète.
Passagères et passagers descendent de l’autobus, sauf enfants, femmes enceintes et personnes âgées. Vérification d’identification et bagages inspectés.
Le contrôle terminé, le voyage reprend.
Direction L’Estère, dont une partie importante du territoire est contrôlée par le gang terroriste Kokorat San Ras, toujours redouté par la population.
Le conducteur demande, une nouvelle fois, aux passagères et passagers de ne pas utiliser leurs téléphones, à l’approche du Carrefour de La Croix-Périsse, fief du gang dirigé par le dénommé Bendjy. Celui-ci aurait annoncé, quelques jours auparavant, la reprise des actes de kidnappoing des personnes fréquentant la zone. Il lui est devenu difficile d’exploiter des postes de péage. Deux blindés de la Pnh effectuent des va-et-vient dans le secteur.
La zone demeure sinistre et silencieuse.
Nous sommes véritablement au cœur d’un territoire dangereux. Seules quelques rares motocyclettes circulent sur cette portion de la route.
A Kafou Pèy, qui relie la Route nationale numéro 1 à la commune de Petite-Rivière de l’Artibonite, fief du gang terroriste Gran Grif de Savien, un blindé de la Police nationale est stationné en position d’attente.
Le conducteur accélère et s’empresse de quitter cet espace, jusqu’au-delà du cimetière de La Croix-Périsse, où nous retrouvons un territoire désormais largement contrôlé par les autorités.
« Bienvenue aux Gonaïves », peut-on lire sur une enseigne.
C’est la fin d’une traversée routière, éprouvante et dangereuse pour les usagères et usagers de la Route nationale numéro 1, devenue, au fil des années, un véritable corridor de la peur, voire un couloir de la mort.
Plusieurs questions demeurent...
Quand les Haïtiennes et les Haïtiens pourront-ils à nouveau voyager en toute tranquillité, sans avoir le sentiment que leur vie est menacée ?
Quand l’État assumera-t-il pleinement ses responsabilités en matière de sécurité de la population et de libre circulation des personnes et des biens ?
Quand les autorités du pays parviendront-elles à mettre durablement un terme à cette situation de terreur imposée par les gangs terroristes à des millions d’Haïtiennes et d’Haïtiens ? [apr 12/08/2026 13:00]
Crédit images : Internet
Suivez-nous – Abonnez-vous
MÉMOIRE D’ALTERPRESSE
Depuis 2001




