À l’occasion du 80e anniversaire de l’Institut français en Haïti (IFH) et de la parution de deux nouveaux numéros de sa revue emblématique Conjonction, diverses activités culturelles et littéraires sont organisées pour célébrer cet héritage intellectuel. Ces rencontres offrent également l’occasion d’interroger les dynamiques de la pensée haïtienne, ses défis actuels et les perspectives de son renouvellement.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P., 5 juin 2026 [AlterPresse] --- « Haïti : les chemins de la pensée » : tel était le thème d’une table ronde organisée par l’Institut français en Haïti (IFH) dans le cadre des célébrations du 80e anniversaire de sa présence dans le pays (1945-2025) et des 80 ans de la revue Conjonction (1946-2026).
Cette rencontre s’est tenue le vendredi 5 juin 2026 au Centre culturel Brésil-Haïti (CCBH), à Pétion-Ville, en présence de plusieurs figures du monde intellectuel et culturel, ainsi que de représentant·e·s de la presse, dont AlterPresse.
« Haïti : les chemins de la pensée » est également le titre du numéro 229 de la revue Conjonction, que l’IFH invite le public à découvrir. Il en est de même du numéro 230, intitulé « La littérature haïtienne d’expression créole : Traces, fulgurances, perspectives… », dont la présentation est prévue le samedi 6 juin au même endroit.

Ces publications s’inscrivent dans un vaste programme d’activités culturelles et littéraires destiné à nourrir la réflexion sur l’avenir de la création intellectuelle en Haïti. Pour l’ambassadeur de France en Haïti, Antoine Michon, cet anniversaire constitue une occasion privilégiée de revisiter les dynamiques de la pensée haïtienne et d’interroger les perspectives de son renouvellement.
Le diplomate a notamment mis en lumière l’évolution de cette revue franco-haïtienne, devenue au fil des décennies un espace majeur d’expression et de débat autour des grandes questions intellectuelles du pays. Il a souligné la contribution de Conjonction à la valorisation de l’identité haïtienne et à la préservation de sa mémoire intellectuelle.
« Conjonction participe à maintenir vivante la mémoire collective et à renouveler la pensée haïtienne, conformément à la mission de l’IFH qui consiste à favoriser la circulation des idées », a-t-il déclaré.
La problématique de la pensée haïtienne
Les échanges, animés par l’écrivain Lyonel Trouillot, rédacteur en chef des deux derniers numéros de Conjonction, ont réuni les intellectuels Hérold Toussaint, John Picard Byron, Pierre Buteau et Luis Bernard Henry.
Lyonel Trouillot a salué la qualité du partenariat entre l’Institut français en Haïti et le milieu intellectuel haïtien, estimant que l’appui institutionnel de l’IFH n’a jamais compromis ni la pluralité des points de vue ni l’indépendance des auteur·e·s.
Selon lui, le thème même de cette célébration révèle une interrogation fondamentale : pourquoi la pensée haïtienne demeure-t-elle aussi peu reconnue dans les grands récits académiques et intellectuels internationaux ?
Malgré la portée universelle de la révolution haïtienne, première révolution antiesclavagiste victorieuse de l’histoire moderne, Haïti reste largement absente des références majeures de la pensée mondiale, a-t-il observé.
Lorsqu’elle est évoquée, c’est souvent à travers des représentations réductrices ou folklorisantes, notamment autour du phénomène de la zombification. Cette marginalisation du savoir haïtien se manifeste aussi bien à l’étranger qu’au sein même de la société haïtienne.
Luis Bernard Henry estime que cette situation s’explique en partie par la manière dont s’est historiquement construite la relation d’Haïti avec le reste du monde, dans un contexte marqué à la fois par la solidarité, la violence et les rapports de domination. Selon lui, ces mécanismes ont contribué à invisibiliser une part importante de la production intellectuelle nationale.
« Pendant longtemps, Haïti a été perçue comme un pays dominé. Aux yeux de nombreux Occidentaux, Haïti cesse pratiquement d’exister après 1804 », a rappelé le poète et romancier.
Il a également mis en évidence les liens étroits entre pensée intellectuelle et pouvoir politique. À cet égard, il considère que la violence du régime duvaliériste a profondément affecté la production intellectuelle nationale.
Une analyse que partage l’anthropologue John Picard Byron. Celui-ci a rappelé que François Duvalier avait cherché à instrumentaliser la pensée nationale à des fins politiques, contribuant ainsi à l’affaiblissement de certaines traditions critiques héritées notamment de Jean Price-Mars.
Il a toutefois souligné la richesse des débats intellectuels qui ont marqué la période de l’occupation américaine ainsi que les décennies qui ont suivi.

Une pensée entravée par un déficit de transmission ?
Pour l’historien Pierre Buteau, président de la Société haïtienne d’histoire, de géographie et de géologie, la crise actuelle de la pensée dépasse largement le cadre haïtien. Plusieurs sociétés contemporaines, y compris dans des pays industrialisés comme les États-Unis ou la France, connaissent selon lui un affaiblissement comparable de la vie intellectuelle.
La pensée haïtienne souffrirait aujourd’hui d’un déficit d’alimentation culturelle et d’un recul de l’intérêt pour les savoirs savants. Les mutations des pratiques culturelles et des modes de transmission des connaissances participeraient à cette évolution.
Le sociologue Hérold Toussaint place pour sa part la question de l’éducation au centre du débat. Il reproche aux intellectuel·le·s et universitaires haïtien·ne·s de ne pas avoir suffisamment assuré la transmission de l’héritage intellectuel national aux nouvelles générations.
La méconnaissance des grands penseurs haïtiens découle, selon lui, d’un déficit structurel au sein des programmes éducatifs. Le professeur plaide pour un travail systématique de valorisation des auteur·e·s haïtien·ne·s afin de combler cette rupture de transmission.
Il dénonce également une certaine fragmentation du milieu intellectuel, marquée par un manque de reconnaissance mutuelle entre chercheurs, chercheuses et auteur·e·s.
« Les un·e·s ne citent pas les autres », déplore-t-il, estimant qu’aucune pensée nationale solide ne peut se construire sans mécanismes de transmission institutionnalisés.
Présent dans l’assistance, l’éditorialiste et écrivain Roudy Edmé préfère parler d’une détérioration progressive de la pensée haïtienne. Il attribue notamment cette situation à l’émigration soutenue des élites intellectuelles et aux crises récurrentes qui secouent le pays depuis plusieurs décennies.
Ignorance de la pensée haïtienne et déclin social
Lyonel Trouillot s’interroge également sur les liens possibles entre la crise multidimensionnelle que traverse actuellement Haïti et l’effacement progressif de certains repères intellectuels et culturels.
Il observe l’émergence d’une forme de pensée qu’il qualifie d’aveugle, tendant à supplanter les grandes traditions humanistes et critiques qui ont longtemps structuré les débats de société, notamment l’humanisme chrétien et le marxisme.
L’écrivain s’inquiète par ailleurs de la surpolitisation de nombreux espaces de réflexion, susceptible, selon lui, de freiner l’émergence d’une pensée autonome et de contribuer à l’affaiblissement des références intellectuelles et spirituelles du pays.
Comment redonner vie à la pensée haïtienne ?
Pour John Picard Byron, la revitalisation de la pensée haïtienne passe avant tout par une réhabilitation des grands penseurs nationaux et par un investissement accru dans la recherche.
Roudy Edmé estime pour sa part que le redressement intellectuel nécessite la mise en place d’infrastructures adaptées ainsi que de mécanismes institutionnels capables de soutenir durablement la production et la diffusion des savoirs.
Hérold Toussaint plaide enfin pour une dynamique collective fondée sur la coopération et la confiance. Malgré les difficultés actuelles, il appelle à la création de structures favorisant l’innovation intellectuelle et l’émergence de nouvelles perspectives.
« Il faut créer des communautés d’imagination et inspirer confiance aux nouvelles générations », a-t-il exhorté.
Au terme de ces échanges, une interrogation demeure : Haïti ne gagnerait-elle pas à se doter d’une instance nationale chargée d’organiser, de promouvoir et de valoriser systématiquement la pensée haïtienne, afin d’en assurer la transmission et le rayonnement, tant sur le plan national qu’international ? [cj gp apr 09/06/2026 7:40]
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