Retrait d’unités spécialisées, réduction des effectifs, demandes de renfort sans suite : plusieurs signaux d’alerte se sont accumulés avant les attaques meurtrières de juillet et août 2026 à Kenscoff.
Reconstitution à partir du rapport du Réseau national de défense des droits humains (Rnddh) en date du 16 septembre 2026
P-au-P., 18 sept. 2026 [AlterPresse] --- Les massacres perpétrés à Kenscoff de janvier 2025 à août 2026 se sont déroulés sur fond de fissuration progressive, et en partie inexpliquée, du dispositif de sécurité de la commune, au moment où les gangs armés de la coalition Viv Ansanm renforçaient leur présence et leur capacité d’action.
Retrait d’unités spécialisées, réduction de 60 % des effectifs affectés à la sécurité, déplacement de matériel stratégique et absence de réponse à des demandes répétées de renfort : autant d’éléments qui, selon un rapport du Réseau national de défense des droits humains (Rnddh), ont contribué à fragiliser la protection de la population, tandis que les assaillants préparaient leurs offensives.
Un dispositif progressivement affaibli
Après le massacre des 27 au 29 janvier 2025, qui avait fait au moins 139 morts ou disparus et entraîné le saccage ou l’incendie de 43 maisons et commerces, un dispositif de sécurité avait été mis en place en novembre 2025 avec l’appui d’experts des ambassades de France et des États-Unis.
Des points fixes avaient notamment été établis à Téléco, Panyòl, Viard 1, Kafou Malè, Carrefour Maroca et près de l’orphelinat Sainte-Hélène. Plusieurs unités spécialisées de la Police nationale d’Haïti (Pnh) y étaient mobilisées, avec l’appui des FAd’H à Téléco.
Mais l’Unité temporaire anti-gangs (uUag) et la Brigade d’ppérations et d’interventions départementales (Boid) ont ensuite été rappelés.
Le Rnddh affirme que les raisons de ces retraits restent « totalement inconnues ».
Selon l’organisation, la réduction progressive des effectifs spécialisés a diminué de 60% le personnel affecté à la sécurité de la juridiction.
Des alertes avant l’offensive
Dans la nuit du 7 au 8 juillet 2026, une attaque contre Grand-Fond et Robin avait déjà fait plusieurs victimes et causé d’importants dégâts. Des habitantes et habitants avaient auparavant observé des individus bloquant des tronçons de route avec des troncs d’arbres.
Le 27 juillet 2026, le responsable de la police de Kenscoff avait demandé à la Direction départementale de l’Ouest de la Pnh (Ddo-1) deux véhicules blindés supplémentaires, invoquant la crainte d’une nouvelle attaque.
Le lendemain, une seconde correspondance sollicitait un renforcement de la capacité opérationnelle de la Pnh.
Selon le Rnddh, aucune mesure de sécurité n’a toutefois été prise pour prévenir l’attaque des dimanche 23 eau 24 août 2026.
Environ une semaine avant celle-ci, un véhicule blindé positionné à Kafou Malè avait par ailleurs été déplacé, faute de personnel.
Le 23 août 2026, quelques heures avant l’attaque
La préparation de l’offensive avait commencé plusieurs jours auparavant.
Selon le Rnddh, les gangs avaient recours à des drones de surveillance et à des éclaireurs.
Cinq jours avant l’attaque, plusieurs membres de gangs, aidés par des personnes originaires de Kenscoff, avaient pénétré dans le centre-ville et pris position notamment à Villier pour surveiller les axes et les mouvements des forces de sécurité.
Dans l’après-midi du dimanche 23 août 2026, une réunion s’est tenue entre des autorités civiles, dont l’agent exécutif intérimaire Massillon Jean, et des membres de la Brick.
Certains brigadiers affirment avoir été désarmés par la mairie et sommés de quitter plusieurs positions stratégiques, notamment Viard 1, Viard 2, Villier et Robin.
D’autres soutiennent que seuls deux brigadiers ont été désarmés.
Massillon Jean conteste que la mairie ait procédé au désarmement de la brigade.
Il affirme que la réunion portait notamment sur l’identification des brigadiers, certains ne disposant pas de badges du ministère de l’Intérieur. Il reconnaît toutefois que la mairie s’était opposée à certains comportements de brigadiers, notamment des contrôles de véhicules jugés hors de leur mandat.
Deux brigadiers avaient été convoqués après la mort, le 14 août 2026, d’Éric Luc, un habitant de Robin. Berthony Romulus, alias Ti Blan, et Doly Augustin Christophe, alias Doy Coriolan, sont accusés de l’avoir tué après l’avoir intercepté et d’avoir partiellement brûlé son corps. Le président du Conseil d’administration de section communale (Casec) de Grand-Fond a confirmé leur désarmement le 23 août 2026.
L’offensive
Vers 22 heures, les gangs positionnés à Viard, Godet et Furcy ont progressé vers le centre de Kenscoff. Des diversions ont été opérées à Téléco, Carrefour Maroca et Fermathe 52.
Les forces de sécurité ont déplacé un point fixe près de l’orphelinat Sainte-Hélène pour renforcer Fermathe 52. Les gangs ont alors pénétré dans Kenscoff, atteignant Villier et Kafou Malè, près du commissariat de police et de la mairie.
Des hommes, des femmes, des jeunes et des enfants ont été tués. Des maisons ont été incendiées, des personnes ont été enlevées et des réfugiés attaqués dans l’église l’Arche de la Nouvelle Alliance. Le Rnddh fait aussi état de viols de femmes et de filles, dont une adolescente de 12 ans.
Des policiers locaux et des membres de la Brick ont résisté, empêchant les assaillants de prendre le commissariat. Des renforts de la Ddo-1, de la Team Réaction et de la Brigade de recherches et d’interventions (Bri) sont ensuite arrivés.
Les combats se sont poursuivis jusqu’à environ 3 heures du matin. Les gangs se sont retirés vers Godet par Dèyè Savann et Morne Myrtil. Des incendies ont continué le 24 août 2026.
Des questions toujours ouvertes
Pour le Rnddh, le retrait d’unités spécialisées, la diminution des effectifs, le déplacement d’un véhicule blindé et l’absence de réponse aux demandes de renfort ont progressivement réduit la capacité de protection de Kenscoff.
À cela, s’ajoutent les interrogations entourant la réunion du 23 août 2026 et le sort réservé à certains membres de la Brick, alors que les gangs avaient déjà engagé une opération de surveillance et de préparation.
La chronologie soulève plusieurs questions : pourquoi les unités spécialisées ont-elles été retirées ? Pourquoi les demandes de renfort de juillet n’ont-elles pas été suivies ? Pourquoi le véhicule de Kafou Malè a-t-il été déplacé ? Quelles informations étaient disponibles sur les mouvements des gangs avant l’attaque ?
Le rapport du Rnddh documente ces éléments sans établir, à lui seul, les responsabilités éventuelles dans la préparation ou la survenue des massacres.
Dans les violences de juillet et août 2026, le Rnddh recense 164 personnes tuées, des dizaines de disparus, 71 personnes enlevées, au moins 23 blessées et des dizaines de maisons et véhicules incendiés. [gp apr18/09/2026 14:00]
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