Dans son nouveau film documentaire, Arnold Antonin plonge au cœur du phénomène des mototaxis en Haïti, devenus à la fois indispensables à la mobilité et source majeure d’accidents, de traumatismes et de décès. À travers les témoignages de chauffeurs, de victimes, de policiers, de médecins, de chercheurs et de citoyens, « Mototaxi » interroge les multiples dimensions d’un phénomène qui met aussi en cause les défaillances de l’État.
P-au-P., 20 aout 2026 [AlterPresse] --- Le film s’ouvre sur le chaos des villes haïtiennes. Une masse de personnes et de véhicules se déplace dans des espaces peu aménagés. Au milieu de cette circulation dominée par les mototaxis, les conducteurs se frayent un chemin partout où cela semble possible, parfois même là où cela paraît inimaginable.
C’est un « jeu avec la mort », résume le film, qui présente également la moto comme un « messager de la mort ».
Pendant environ une heure quinze, trois chauffeurs servent de guides dans cet univers largement informel. Certains commencent leur journée à 5 heures du matin et peuvent travailler jusqu’à 19 heures. Propriétaires de leur moto ou employés sous contrat, ils transportent passagers et colis dans un secteur difficile à organiser et à réglementer.
Une séquence particulièrement saisissante montre même un cadavre enveloppé dans un drap blanc, transporté en travers d’une moto. Une image qui résume brutalement la proximité entre le quotidien des mototaxis et la mort.
Une solution devenue fléau

Arnold Antonin ne réduit pourtant pas le phénomène à l’irresponsabilité des chauffeurs. Une question traverse son film : le problème est-il la moto ou l’absence de solutions de transport ?
L’essor des mototaxis est lié au chômage, à la précarité de l’emploi, à l’expansion anarchique des villes et au manque d’infrastructures routières. Dans de nombreux quartiers, la moto reste le moyen le plus rapide, et parfois le seul, de se déplacer.
Le phénomène, d’abord particulièrement présent dans les villes de province, s’est progressivement étendu. Il s’est notamment amplifié après le séisme de 2010. Le film rappelle qu’à cette époque, le président René Préval lui-même avait dû se déplacer à moto dans Port-au-Prince.
Le nombre de motos en circulation demeure incertain, faute de statistiques fiables. Des estimations avancent jusqu’à un million d’engins pour une population d’environ 12 millions d’habitantes et d’habitants. Une forte proportion serait utilisée en location.
La moto répond donc à un besoin réel de mobilité et constitue une source de revenus pour de nombreux Haïtiens. Mais elle est devenue parallèlement un grave problème de sécurité publique.
Une facture humaine considérable
« Mototaxi » donne la parole à des médecins, des spécialistes et surtout à des victimes d’accidents. Le film évoque une dizaine de morts et une cinquantaine de blessés chaque jour, faisant des accidents de motos une cause majeure de mortalité chez les jeunes.
Les traumatismes crâniens figurent parmi les conséquences les plus graves. Or les capacités de prise en charge sont très limitées. Toute la zone métropolitaine ne disposerait que d’environ 230 lits.
Chauffeurs, passagers, piétons et automobilistes peuvent être victimes. Certains survivants doivent vivre avec des handicaps lourds et des conséquences psychologiques et sociales durables.
Les conducteurs eux-mêmes sont particulièrement exposés : absence ou insuffisance d’équipements de protection, non-respect des règles de circulation et conditions de travail difficiles.
Les périodes de fêtes sont associées à davantage d’accidents.
Les motos à trois roues peuvent provoquer des accidents particulièrement meurtriers.
Un problème qui dépasse les chauffeurs

Le documentaire confronte les points de vue. Des chauffeurs dénoncent la stigmatisation, les conflits entre conducteurs et les brutalités policières. Des automobilistes et des piétons, à l’inverse, décrivent les motos comme un véritable danger.
Un inspecteur de police reconnaît certaines dérives. Le film évoque également l’implication possible de certains motocyclistes dans des activités criminelles.
Mais Arnold Antonin élargit encore le champ : motos trafiquées, absence d’inspection, faiblesse du contrôle routier et importations massives d’engins et de pièces détachées.
Des conteneurs de motos arrivent régulièrement en Haïti. Le film fait émerger l’idée de suspendre les importations jusqu’à la mise en place de mécanismes de contrôle, tout en appelant les importateurs à participer à la recherche de solutions.
Parmi les pistes avancées figurent une loi-cadre pour organiser le secteur, un corps spécialisé de police routière, davantage de sensibilisation et une adaptation du système sanitaire à l’ampleur des accidents.
« Une nécessité de faire ce film »
Pour Arnold Antonin, « Mototaxi » répond à « une nécessité de faire ce film ». Interrogé par AlterPresse, le cinéaste explique avoir voulu éviter de condamner les chauffeurs et privilégier un « jeu dialectique » entre les différents points de vue.
La situation est dramatique, estime-t-il. Une tension permanente règne désormais dans la circulation motorisée en Haïti.
Mais cette tension ne peut être dissociée de la crise générale du pays, marquée par le chômage, la faiblesse des services publics, l’insuffisance des infrastructures et le recul de l’État, particulièrement visible avec l’occupation de nombreuses régions par les gangs.
« Le poisson pourrit par la tête », rappelle Arnold Antonin. Une formule qui renvoie à la responsabilité des pouvoirs publics et des élites face à un phénomène devenu à la fois indispensable et meurtrier.
La caméra termine son parcours au cimetière de Port-au-Prince. Après avoir suivi les motos dans le chaos des rues, elle revient ainsi à l’ultime conséquence du fléau qu’Arnold Antonin entend contribuer à combattre. [apr 20/08/2026 17 :20]
Première : 27 août 2026, à l’hôtel Montana, Pétionville
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