En plus du choc de la rencontre de la culture haïtienne et de la culture chilienne, ce film du cinéaste Arnold Antonin déconstruit les représentations négatives souvent associées aux migrantes et migrants, présentant le phénomène migratoire comme une ressource économique, culturelle et humaine, au lieu d’un fardeau.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P, 1er mars 2026 [AlterPresse] --- En un peu plus d’une heure, le cinéaste esquisse le portrait de multiples existences. De la passion à l’amour, des regrets aux épreuves, des désillusions aux obstacles surmontés, le documentaire tisse une mosaïque sensible de trajectoires humaines, a observé AlterPresse.
À travers un subtil entrecroisement de témoignages inspirants et de parcours exemplaires, Arnold Antonin met en lumière le destin de milliers de compatriotes haïtiennes et haïtiens établis au Chili. Par leur résilience, elles et ils ont affronté racisme, discrimination et stigmatisation pour se frayer une place au sein de la société chilienne.
Bien au-delà du mieux-être espéré, nombre d’entre eux ont réussi une véritable intégration, tout en faisant rayonner la culture haïtienne dans toute sa richesse.
Fuyant l’insécurité chronique et la précarité qui sévissent en Haïti, ces femmes et ces hommes ont su s’adapter à leur terre d’accueil.
À l’image du danseur et sociologue Evens Cherisma, de la chanteuse Florie Alsaint, d’un ancien artisan du Village Noailles devenu enseignant, d’un restaurateur dont la cuisine haïtienne séduit une clientèle majoritairement chilienne, ou encore d’une marchande exerçant en pleine rue, toutes et tous incarnent la vitalité et la diversité de cette diaspora.
Au Chili, elles et ils ont trouvé l’opportunité de poursuivre leurs aspirations, loin du tumulte des violences des gangs, de la corruption et du manque d’encadrement qui, en Haïti, brisent tant d’élans et d’espoirs.
Pour Florie, cette nouvelle vie s’apparente à une revanche, elle qui estime n’avoir pas bénéficié d’une juste reconnaissance dans son pays natal.
Au-delà des réussites individuelles, ces trajectoires traduisent aussi une perte pour Haïti, privée de nombreuses filles et de nombreux fils en quête de repères et de considération.
Un apport indéniable
La contribution de ces migrantes et migrants à la société chilienne est considérable. Elles et ils participent activement à l’économie locale, créent des emplois, transmettent leurs savoirs et enrichissent le patrimoine culturel du pays d’accueil à travers la gastronomie, la musique, la danse, la poésie, la littérature et l’artisanat.
Certains enseignent à l’université, d’autres fondent des entreprises ou brillent sur les scènes artistiques.
Selon le réalisateur Arnold Antonin, elles et ils accomplissent un remarquable travail de transmission de la culture haïtienne.
Il cite notamment cet ancien artisan du Village Noailles, devenu enseignant en art du fer découpé, ainsi que les artistes Evens et Florie, véritables ambassadeurs culturels d’Haïti.

Invité au forum FwoteLide sur AlterRadio, le cinéaste confie avoir été profondément marqué par la vitalité de la culture haïtienne au Chili et par l’admiration manifeste qu’elle suscite chez de nombreuses Chiliennes et de nombreux Chiliens.
Il évoque, par exemple, une fillette chilienne interprétant avec justesse et sans accent le chant traditionnel Papa Loko. Les rythmes entraînants et la qualité des danseurs haïtiens suscitent un enthousiasme palpable dans un pays reconnu pour son attachement aux musiques traditionnelles et folkloriques.
Le film donne ainsi à voir une véritable rencontre interculturelle, un croisement de sensibilités, illustré notamment par la formation de couples mixtes et l’émergence, au Chili, d’une nouvelle génération métissée.
Un film pour réhabiliter l’image des migrantes et migrants
À travers ce film-documentaire, Arnold Antonin s’attache à déconstruire les représentations négatives souvent associées aux migrantes et migrants.
Aux discours de stigmatisation, il oppose une réalité faite de travail, de créativité et de contribution active aux sociétés d’accueil.
Les migrations y apparaissent non comme un fardeau, mais comme une ressource économique, culturelle et humaine.
Le réalisateur entend également adresser un message d’espoir aux migrantes et migrants : l’Amérique latine regorge d’opportunités et peut offrir la possibilité de bâtir un avenir prospère, sans qu’il soit nécessaire de risquer sa vie à la poursuite d’un hypothétique Eldorado aux États-Unis, au Canada ou en France.
Dans un contexte de durcissement des politiques migratoires, notamment aux États-Unis, le film invite à reconsidérer l’Amérique latine et les Caraïbes comme des espaces d’ancrage légitimes et porteurs d’avenir pour les Haïtiennes et Haïtiens.
Il exprime, par ailleurs, le souhait que cette œuvre contribue au renforcement des relations entre Haïti et les pays d’Amérique latine, et qu’elle serve d’outil de réflexion au sein des communautés haïtiennes de la diaspora sur le sens profond et les enjeux de la migration.
Arnold Antonin appelle aussi à l’appropriation du film par l’Organisation internationale pour les migrations (Oim) et par les organisations de défense des droits des migrantes et migrants, notamment la plateforme Groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés (Garr).
Il les encourage à s’en servir comme support de sensibilisation auprès de leurs réseaux.
« C’est un travail utile pour l’humanité des mifrantes et migrants en général », a-t-il souligné.
La communauté haïtienne au Chili : entre visibilité et vulnérabilité
Le documentaire met également en lumière l’ampleur de la présence haïtienne au Chili, estimée en 2023 entre 184,000 et 200,000 personnes.
D’abord perçue comme un choc par une partie de l’opinion publique chilienne, cette migration s’inscrit désormais durablement dans le paysage social et culturel du pays.
La situation reste toutefois fragile pour les migrantes et migrants en situation irrégulière, exposé.e.s à la menace d’expulsions, brandies par certains responsables politiques, notamment José Antonio Kast, figure de l’extrême droite chilienne.
Dans ce contexte, le cinéaste appelle à une vigilance accrue et exhorte les autorités haïtiennes à apporter un soutien plus soutenu à leurs ressortissanres et ressortissants en difficulté.
Le film évoque aussi les défis du choc culturel : la chaleur expressive des Haïtiennes et Haïtiens contraste, parfois, avec une certaine réserve propre à la société chilienne, générant incompréhensions et ajustements réciproques.
Réalisé il y a trois ans, le documentaire a été présenté pour la première fois au public le 21 février 2026, au Centre culturel Haïti-Brésil, à Pétionville.
L’idée du projet est née à l’occasion d’un séjour du réalisateur au Chili, où il avait été invité à une manifestation culturelle consacrée à Haïti. [cj gp 01/03/2026 15:35]
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